Incontournable Napoléon
Figure majeure de notre histoire, Napoléon Bonaparte ne peut plus désormais être ramené à sa seule légende dorée. Mais jusqu'où peut-on pousser sa critique ?
Très peu d'individus ont laissé dans l'Histoire une trace aussi forte et aussi durable que Napoléon Bonaparte. En France, si l'on excepte le vieux Charlemagne – monarque aussi germanique que français -, il n'y a guère que Louis XIV et Charles De Gaulle pour rivaliser avec lui dans la mémoire collective. Depuis sa mort, voici deux siècles, on ne compte plus les biographies qui lui ont été consacrées. Et, un peu partout dans le monde, il continue d'avoir de véritables fan-clubs qui, sous prétexte de recherches historiques, lui vouent un véritable culte. Qu'est-ce qui fascine tant de gens dans la figure et la geste napoléoniennes ? Sans nul doute l'énergie, l'ambition et la volonté forcenée d'inscrire son nom dans l'Histoire. Ce sont ces qualités - pourtant moralement douteuses – qui continuent d'être admirées par bon nombre de nos contemporains.
L'oeuvre historique de Napoléon est pourtant sujette à question. Certes, il a initié le Code Civil et donné une armature administrative à la France pos-révolutionnaire. Sous sa férule, Paris s'est enrichie de nouveaux monuments et son urbanisme – non sans un souci de surveillance – a été renouvelé. En contrepartie, il a instauré, dès la période du Consulat, les conditions d'une dictature, créé une police politique et fait éliminer ou bannir ses opposants (comme madame De Staël). Il a rétabli l'esclavage au mépris des idéaux républicains de sa jeunesse et envoyé au casse-pipe la fine fleur de la jeunesse française pendant quinze années de guerres incessantes en Europe. Sous cet angle-là, le bilan est terrible : près d'un million de morts et 600 000 blessés et estropiés. De quoi faire regretter le système de la conscription qu'il a largement exploité. En outre, il y a le différend avec la Prusse conquise et humiliée, même si les noms de Iena, Tilsit et Eylau continuent de chanter agréablement à nos oreilles. Différend qui allait se poursuivre et se creuser après sa disparition. On sait ce qu'il advint en 1870, puis en 1914 et en 1939. Reste de tout cela l'illusoire grandeur redonnée à la France par son appétit de conquêtes. Elle allait aider les français vaincus de 1815 à supporter une première occupation étrangère et attendre des jours meilleurs. Sans oublier l'inspiration qu'elle apporta à une kyrielle d'artistes et de littérateurs.
Une telle personnalité ne peut laisser personne indifférent. Elle ne peut, non plus, échapper à la critique à l'heure où les descendants de « racisés » multiplient les initiatives pour faire réécrire l'histoire de France à l'aune des exactions subies. En l'occurrence les voix discordantes sont venues de Saint-Domingue où des militants anti-colonialistes ont eu beau jeu de rappeler la cruauté avec laquelle les troupes napoléoniennes avaient maté, en 1802, les velléités d'indépendance des insulaires emmenés par Toussaint Louverture.
Pour pertinents qu'ils soient ces arguments n'ont pas empêché Emmanuel Macron de rendre hommage, mercredi dernier aux Invalides, aux mânes de Napoléon, à l'occasion du deux-centième anniversaire de sa mort. Exercice difficile et éminemment politique. Dans un discours aux mots particulièrement pesés, il n'a pas cherché à éluder la noirceur du personnage au profit de ses seuls mérites ; du reste, une apologie sans nuance eût été irrecevable. Ce regard distancié doit s'appliquer aussi aux autres figures controversées de notre histoire – comme Colbert. Car s'il est juste et nécessaire que d'autres points de vue dégonflent un peu nos mythes nationaux, il serait désastreux pour notre identité de réviser les fondements de notre mémoire collective, comme le souhaitent aujourd'hui de plus en plus d'associations communautaristes.
Jacques LUCCHESI
22 réactions à cet article
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON