Jacques Chirac, Ségolène Royal et... pschitt ?
Ségolène Royal revendique la « lignée mitterrandienne », mais d’après l’écrivain Jean Montaldo, Jacques Chirac serait à son tour un « clone de François Mitterrand [qui] a dépassé son maître ». Les clones contre la lignée, Star Ac-Wars pour les présidentielles de 2007 ? En tout cas, les deux possibles candidats ont un autre trait commun : ils se placent d’ores et déjà au-dessus de leurs partis politiques respectifs, même si les remous récents paraissent de nature à leur faire comprendre qu’ils ne sont pas seuls. Mais le « grand spectacle » politicien suffit de moins en moins à masquer la gravité de la crise que traversent l’Etat, les services publics et la situation globale du pays. Une crise qui n’est que la conséquence prévisible et inévitable de la « politique unique » appliquée depuis les années 1980.
Dans son interview accordé à Europe1 le 18 septembre, Jacques Chirac a estimé à propos de l’UMP et des présidentielles de 2007 : "Le parti doit entériner, ou plus exactement soutenir ou ne pas soutenir, un candidat". Lorsque Jean-Pierre Elkabbach a insisté qur le fait que "les statuts de l’UMP prévoient que les militants vont désigner leur candidat" et que la date prévue est celle du 14 janvier, le président de la République a répondu : "Moi, j’ai donné mon sentiment : j’ai dit que je m’exprimerais au premier trimestre de l’année prochaine et que, en attendant, je me refuse à toute spéculation qui me semble inutile." Autrement dit, ce n’est pas l’UMP qui détermine la politique de l’UMP.
Le lendemain, Ségolène Royal snobait le débat interne du PS en déclarant notamment : "Il n’y a pas pour moi de débats internes et de débats externes, il y a un débat avec les Français", ou encore que débattre avec les citoyens "c’est beaucoup plus difficile que d’aller faire des suites de meetings où on arrive, on est sur la tribune, on délivre un discours [...] on se fait applaudir". Des prises de position qui ont de quoi faire sourire l’observateur extérieur qui a "vu passer" les pressions récentes de François Hollande tendant à interdire aux élus du Parti socialiste d’accorder leurs signatures à un autre candidat que celui qui serait officiellement soutenu par ce parti. En clair, le PS est un bon outil pour bloquer des concurrents potentiels, mais la désignation du candidat se fait ailleurs. Notamment, au sein des milieux d’affaires qui contrôlent les médias.
On aurait pu croire, à entendre de tels propos, que dans les deux cas les débats internes des partis semblaient destinés à être "surclassés". A faire "pschitt", pour parodier cette expression de Jacques Chirac dans son interview du 14 juillet 2001. Interrogé sur les fonds utilisés pour le financement de ses voyages privés lorsqu’il était maire de Paris entre 1992 et 1995, à la question : "Donc, pour vous, les sommes se dégonflent ? ", le président de la République a répondu : "Ce n’est pas qu’elles se dégonflent, c’est qu’elles font "pschitt", si vous me permettez cette expression." Une "petite phrase" que ne manque pas de relever Jean Montaldo dans son ouvrage récent Chirac et les 40 menteurs..., Albin Michel septembre 2006, diffusé comme le rappelle l’auteur douze ans après Mitterrand et les 40 voleurs... qui avait paru en 1994 chez le même éditeur. Juste avant, en 1992-1993, Ségolène Royal avait été ministre de l’Environnement du gouvernement Bérégovoy, après avoir été chargée de mission de l’Elysée en 1982-1988 et députée depuis 1988, "parachutée par François Mitterrand dans les Deux-Sèvres" d’après Wikipédia. Tout compte fait, le monde est un mouchoir...
Sauf que cette semaine, on ne voit pas très bien ce qui a pu faire "pschitt" à l’UMP ou au PS. Bien au contraire.
Dès mercredi, Nicolas Sarkozy a "fait le pari de l’opinion" avec des déclarations polémiques à la suite desquelles on nous dit que "77% des Français lui font confiance".
Dans une intervention très contestée, mais apparemment approuvée dans les sondages, le ministre de l’Intérieur a dit à l’occasion d’une visite à la Préfecture de Seine-Saint-Denis : "Depuis le début de l’année, le nombre d’écroués sur le département est en baisse de 15,50%. Cela veut dire qu’un individu majeur arrêté en mai 2006 pour 14 vols avec violences, connu pour des faits similaires, condamné en février 2006 pour ce type de délit à 6 mois avec sursis, a été remis en liberté...." et cité d’autres exemples avant de conclure que : "... de telles décisions sont anormales. Je sais que chaque fois que l’on aborde ces questions, elles suscitent de vives réactions. Je pense que nous devons dire toute la vérité aux Français. Je veux que l’on s’interroge sur tous les sujets. J’aimerais que l’on m’explique comment on empêche un délinquant de récidiver, si on le laisse libre ou que ses peines ne sont jamais exécutées ? J’aimerais que l’on m’explique comment on peut dénoncer mes propositions que l’on juge trop répressives alors que l’on méprise ainsi la douleur des victimes." Des propos qui ont soulevé un énorme tollé, avec de vives critiques de la part d’un secteur du monde politique, et ce n’est pas tout.
Le vendredi 22 septembre, Jacques Chirac a accordé une audience au président de la Cour de cassation Guy Canivet. Une démarche qui a été présentée par les médias comme un soutien de l’Elysée aux juges mais qui a suscité aussi quelques remarques ironiques, vu le nuage d’affaires qui semble entourer le couple Chirac. Dans le même numéro du samedi 23 septembre, où on peut lire à la une l’entête "Jacques Chirac défend les juges", on trouve également, page 11, une dépêche avec l’entête : "Justice : Mme Chirac aurait bénéficié de vols gratuits" et le titre : "Affaire Euralair : le Parquet de Paris ouvre une information judiciaire". L’auteur ajoute que "d’autres personnalités, comme Jean-Louis Debré ou Ernest-Antoine Seillière, auraient bénéficé du même traitement" de la part de cette compagnie aérienne liquidée en décembre 2005. La veille, on venait d’apprendre que l’ancien PDG d’Euralair, Alexandre Couvelaire, "considéré comme proche de Jacques Chirac, a été présenté au juge Courroye mercredi soir après quarante-huit heures de garde à vue à la brigade financière. Le magistrat l’a mis en examen pour une douzaine de chefs, dont abus de biens sociaux, présentation de faux bilan, banqueroute par détournements d’actifs, trafic d’influence"...
Pschitt ? On verra bien, mais l’incident a également eu lieu au même moment que le procès des "faux électeurs" du 3e arrondissement de Paris et juste avant celui de Pierre Bédier, secrétaire d’Etat aux programmes immobiliers de la Justice en 2002-2004.
Côté PS, le renvoi en correctionnelle de Jean-Paul Huchon début septembre ne semble guère avoir fait de vagues. Pas plus que la menace de Jacques Dominati au cours de son procès : "J’ai une liste de collègues de l’opposition qui siégeaient sur les mêmes bancs que moi, qui étaient dans la même situation. Si vous me demandez cette liste, je vais être obligé de la fournir", précisant de surcroît que si une enquête similaire avait lieu aujourd’hui dans des arrondissements parisiens, "on retrouverait les données" (des électeurs indûment inscrits sur les listes électorales). Mais la situation est loin d’être calme pour autant. Au point que ce week-end, Laurent Fabius a estimé que "les conditions d’une désignation loyale [du candidat du PS à la présidence] ne sont pas remplies" car "l’appareil devrait être impartial" mais dans la réalité "il est à fond, Premier secrétaire en tête, pour une des candidatures". Jeudi, Claude Bartolone avait dénoncé le projet de Ségolène Royal d’organiser un meeting à Montpellier dès le 5 octobre en présence de François Hollande comme une "mascarade" et "une candidature officielle du parti soutenue par la direction" susceptible, d’après lui, de menacer le PS d’éclatement. Pour de l’ambiance...
De son côté, le revenantissime Jospin considère que certains de ses concurrents potentiels à l’investiture PS sont de trop : "Le fait d’avoir quatre ou cinq candidats à la candidature au lieu de deux voire trois, risque de ne pas permettre aux adhérents du PS de faire un choix simple et clair". L’ancien premier ministre, qui conteste le leadership de François Hollande et le phénomène médiatique Royal, semble estimer qu’il serait injuste de le "pénaliser" parce que les électeurs n’ont pas voté "comme il le fallait" en avril 2002. A quand une assurance contre les accidents politiques ? Simultanément, un proche collaborateur de Lionel Jospin, le dégraisseur de mammouths recalé Claude Allègre, "charge contre Ségolène Royal" et la "troisième gauche, celle qu’on situe mal sur l’échiquier politique". Un aveu de plus, au fond, du caractère purement illusoire et tape à l’oeil de toutes ces étiquettes politiques d’apparence multicolore qu’on nous exhibe depuis trois décennies alors qu’une "pensée" et une "politique" uniques se sont implacablement mises en place dans les instances dirigeantes du pays. "Pensée" et "politique" que n’ont jamais reniées les habituels du Siècle que sont Jack Lang et Dominique Strauss-Kahn lesquels, n’en déplaise à Lionel Jospin, assurent également qu’ils seront sur la ligne de départ pour l’investiture présidentielle du PS.
Pschitt ? Attendons voir. Mais, quelle que soit l’issue de la lutte pour le pouvoir à l’intérieur du PS, force est de constater qu’elle concerne exclusivement des précandidats dont la carrière politique a été directement l’oeuvre de François Mitterrand et de Jacques Delors dans les années 1980. Quel changement, quel renouveau peut-on en attendre ?
Jusqu’où va la "politique unique", sous des déguisements divers ? La polémique lancée par Nicolas Sarkozy à propos du fonctionnement de la Justice dans le dapartement de la Seine-Saint-Denis a mis indirectement sur le tapis un élément particulièrement troublant. Les juges se défendent, notamment, invoquant un manque de moyens et d’effectifs. Mais pas seulement dans les services judiciaires proprement dits. D’après la juge des enfants Hélène Franco, "il faut 6 à 8 mois pour obtenir un premier rendez-vous avec un éducateur. Le jeune de 15 ans qui a besoin d’un suivi a le temps de s’enfoncer". Et où en est, globalement, l’infrastructure des services publics ? Mais Ségolène Royal a proposé un "encadrement à dimension militaire" pour les jeunes délinquants de plus de 16 ans. Une manière de prélever des effectifs de l’armée pour des tâches à caractère éducatif et punitif dont le ministère de la Défense a été le premier à estimer qu’elles ne lui incombent pas, qu’elles sont de la compétence des services à caractère civil et que "l’armée n’est pas un substitut à la prison". Sauf que les militaires "existent déjà", alors que les postes d’éducateur spécialisé, il faudrait les créer. Ce qui stimule les calculs politiciens...
En clair : qui, dans le monde politique, fait preuve d’une quelconque volonté de remettre à niveau les services publics, en leur accordant notamment les moyens nécessaires ? L’avalanche, depuis une bonne décennie, de lois et décrets de "droite" comme de "gauche" poussant la Justice française dans le sens d’un fonctionnement de plus en pus expéditif et sommaire s’est accompagnée d’une tendance à la limitation de ses effectifs. Mais la Justice n’est pas le seul secteur de l’Etat où une telle politique a été appliquée. Le recours croissant à des assistants de justice, "recrutés pour une durée de 2 ans maximale" et qui "exercent leur fonction à temps partiel : 80 heures par mois au maximum" avec "une rémunération horaire de 8,68 euros brut", n’est que le reflet du développement global du travail précaire dans les services publics. A quel prix ? Ni la "gauche" ni la "droite" ne semblent vouloir se poser cette question, alors que les dérapages de l’Etat et du domaine public en général ne cessent de s’aggraver. Le discours reste, invariablement, qu’on n’a pas besoin de dépenser autant, qu’on peut "accroître l’efficacité" des services publics avec des lois comme la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances) votée par la "gauche" et jalousement mise en application par la "droite". Et peu importe que les évidences s’accumulent prouvant le contraire...
Peut-on d’ailleurs valablement ignorer que l’affaire d’Outreau a eu lieu dans un contexte où, globalement dans l’ensemble des administrations, on encourage les fonctionnaires à adopter des comportements de plus en plus raides et expéditifs envers les "petits" administrés ? A commencer par l’administration fiscale.
Pendant que les infrastructures publiques paniquent et qu’on nous tient l’éternel discours sur "l’endettement de l’Etat", force est de constater que les privatisations ont rapporté gros aux acheteurs, que la Bourse se porte très bien et qu’avec le fruit de notre travail on procède à des délocalisations de capitaux et d’entreprises à la recherche des plus bas salaires disponibles sur le "marché mondial de la main-d’oeuvre"... Une politique préparée, développée et menée à terme au cours des deux dernières décennies avec le vote des citoyens à qui, à chaque alternance, on avait promis quelque chose d’autre.
Quo usque tandem ? La colère grandissante des Français devant la manière dont ils "sont gouvernés" depuis deux décennies, fera-t-elle "pschitt" lors des prochaines élections présidentielles et législatives ? C’est peut-être la fois de trop...
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