Jankélévitch : un philosophe très pharisien ?
Peut-on sérieusement philosopher sur le pur et l’impur ?

La philosophe Cynthia Fleury tient actuellement sur France Inter une chronique intitulée « Un été avec Jankélévitch » et celle du 12 juillet s’intitulait « Le pur et l’impur ».
Bien qu’elle ait rattaché ce thème à la philosophie morale sous couvert de l’évidence [1], cette filiation paraît douteuse. Non seulement on ne retrouve pas la moindre préoccupation à ce sujet dans les principaux ouvrages de philosophie morale du XIXe, mais il est surtout difficile d’ignorer que cette question a d’abord été et reste, fondamentalement, de nature religieuse.
Les philosophes modernes peuvent bien, autant qu’ils le souhaitent, méditer à ce sujet, le bon peuple n’en a cure et ceux qui font exception, les croyants, attachent seulement de l’importance à ce que leur religion a à en dire. Bref, le distinguo entre le pur et l’impur apparaît avant tout comme une question de nature religieuse susceptible d’intéresser les anthropologues et autres historiens. Elle n’offre que peu d’intérêt pour la philosophie ou l’éthique car, il faut y insister, cela fait belle lurette que nous ne pensons plus selon ces catégories.
Quoi qu’il en soit, Fleury est très vite rattrapée par la dimension religieuse car, sans la rappeler explicitement à ce moment précis, elle fait une allusion directe à l’origine juive de Vladimir Jankélévitch. Et au cas où l’auditeur n’aurait pas compris toute la portée de cette référence, Fleury la fait immédiatement suivre d’une longue citation dans laquelle le philosophe déclare se ranger du côté des faibles, des désarmés, des minoritaires, etc., ce qui, fatalement, ne peut pas ne pas rappeler le statut d’éternelle victime qui, au cours de l’Histoire, s’est ancré dans l’inconscient juif [2]. Voici ce que Jankélévitch affirmait dans un entretien paru en 1978 :
« Je suis du parti de ceux qui sont faibles, désarmés, délaissés, minoritaires. Je suis pour ceux que tout le monde oublie ou renie, que personne ne défend ni ne plaint. Il faut l’avouer, je me désintéresse un peu des causes triomphantes, appuyées par les clameurs de la multitude et les flatteries des lâches. Les musclés, les forts, les costauds [...] : ce camp triomphal n’est pas le nôtre. » [3]
C’est magnifique, on a tellement envie d’y croire mais la question se pose : est-ce crédible ? A priori oui, pourquoi pas ? Quoi qu’il en soit, le ton est donné et il ne prête à aucune équivoque : il s’agit d’une posture victimaire. Celle-là même que Nietzsche abhorrait et qu’avec une foule de bons penseurs, il a attribuée de manière surprenante au christianisme.
La chose est en soi étonnante car le positionnement victimaire, qu’il soit personnel ou seulement empathique, par solidarité, n’est-il pas toujours plus ou moins sulfureux car narcissiquement avantageux ? En effet, la victime n’apparaît-elle pas innocente et, donc, tout naturellement, pure (ce qui est toujours flatteur pour l’égo) ? Ainsi, comme je l’ai pointé dans un précédent article, on doit se demander quand a-t-on le plus besoin de prendre une telle posture qui innocente si ce n’est quand on se sent le plus coupable, en grand besoin de se blanchir ?
Il pourrait sembler que j’aille là vite en besogne mais, honnêtement, qui, à l’écoute de la belle déclaration faite par Jankélévitch, aura pu ne pas penser, ne serait-ce qu’un instant, à la situation faite au peuple palestinien ? Cela me paraît impossible. Toutefois, un rapide examen de la documentation suffit pour affirmer que Jankélévitch est resté passablement discret à ce sujet. Dans le livre d’entretiens d’où provient la citation, la co-autrice Béatrice Berlowitz donne dans sa question [4] une liste de peuples opprimés dont les Palestiniens sont singulièrement absents — alors que tout le monde les a nécessairement à l’esprit à cette époque (en raison des récentes guerres et du terrorisme afférents). Elle ne mentionne, en tout et pour tout, que « les Kurdes, les Biafrais, les Bengalis, les Haïtiens... ». Et plus intéressant encore, avant de laisser la parole à Jankélévitch, Berlowitz se permet même de résumer par anticipation sa position en affirmant que : « c’est aux laissés-pour-compte du sens de l’Histoire que va votre préférence ».
Si les mots ont un sens, nous sommes censés comprendre deux choses à partir de ces simples éléments. Deux choses dont nous savons pourtant qu’elles sont absolument fausses. A savoir, d’une part, l’idée que les Palestiniens ne feraient pas partie de ces « laissés-pour-compte du sens de l’Histoire » (puisque singulièrement absents de la liste de Berlowitz). Et que, d’autre part, plus grave, les Juifs feraient eux-mêmes partie des « laissés-pour-compte du sens de l’Histoire » (puisqu’il est clair que c’est bien à eux que va la préférence de Jankélévitch).
Qu’elle soit ou non celle de Jankélévitch, cette position est doublement intenable et il étonnant qu’elle ait été publiée telle quelle. Car, d’une part, le génocide des palestiniens étant suffisamment attesté, il est malheureusement assuré qu’ils font partie des « laissés-pour-compte du sens de l’Histoire et il est non moins certain que Jankélévitch n’est pas de leur côté. D’autre part, il est non seulement bien connu que la Bible est le premier livre lu au monde mais il est aisé de vérifier que les Juifs sont le seul peuple explicitement identifié et protégé par les principales législations nationales et internationales de cette planète — car si le terme racisme est général, celui d’antisémitisme leur est spécifique. De sorte qu’il leur est impossible de se faire passer pour des « laissés-pour-compte du sens de l’Histoire » comme le laisse entendre Berlowitz. Tout au contraire, comme disait si bien Manuel Valls, ils sont à « l’avant-garde de la République » — et ce n’est pas une position de laissés-pour-compte. Il y a donc là matière à se sentir interpellé car dans sa chronique Cynthia Fleury nous rappelle que : « La morale ne peut être de mauvaise foi, sinon elle s’auto-détruit ».
Si tant est que cela soit vrai, ne pourrait-on alors justement penser que Jankélévitch est de mauvaise foi quand il se déclare du parti des faibles et des opprimés tout en détournant le regard du sort des Palestiniens ? Ne doit-on pas remarquer ici que cette posture est à l’opposé de celle de son confrère et coreligionnaire Jacques Derrida qui, lui, a pris tous les risques en se faisant un devoir de critiquer Israël sous ce rapport comme il se faisait un devoir de critiquer la France lorsque celle-ci agit en contradiction avec ses valeurs ? Est-il « moral » de la part de Jankélévitch de se déclarer étranger à tous les « ismes » — non seulement le marxisme, le catholicisme, l’existentialisme qui, selon lui, faisaient « troupeaux » lorsqu’il s’exprime dans les années 50, mais aussi ce sommet du conformisme que constitue l’anticonformisme — pour s’adonner ensuite, corps et âme, au sionisme avec ce je-ne-sais-quoi et ce presque rien de réserves « savantes » qui ne trompent personne tant il était clair qu’il avait fait d’Israël sa « patrie mystique » ? Vladimir Jankélévitch a, par exemple, bel et bien protesté contre la guerre faite au Liban par Israël en 1982, déclarant en somme qu’elle n’avait pas de motifs sérieux mais après avoir été « attaqué » pour cette prise de position, il s’en est vite repenti et, sincèrement, car il en aurait même pleuré.
Bref, il faut y insister, le parti des Palestiniens « faibles, désarmés, délaissés, minoritaires », Jankélévitch ne l’a pas pris. Tout au contraire, il pourrait être l’inventeur du pire amalgame qui soit, celui qui, totalitaire en diable, est capable de réduire au silence toute critique d’Israël en la déclarant par avance antisémite. En effet, notre bon philosophe a très tôt écrit... :
« L’« antisionisme » est à cet égard une introuvable aubaine, car il nous donne la permission et même le droit et même le devoir d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. » [5]
Ceci étant, je me garderai de porter un jugement sur ce qui apparaît comme une vertigineuse contradiction car il est trop tard pour lui jeter la pierre et, au demeurant, je ne suis pas sûr d’être en position de le faire (« que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre »). Je ne m’attarderai pas non plus sur ce qui apparaît comme un procédé bien étrange consistant à affirmer que « toute morale sérieuse est nécessairement impure », un peu comme s’il s’agissait, par anticipation, d’un plaidoyer — en faveur de Jankélévitch ou, peut-être, pro domo — de la part de Cynthia Fleury.
A l’instar de tout ce qui précède, j’en laisse le lecteur juge mais disons quand même qu’aucun chrétien sérieux ne pourrait faire sienne une telle conviction. Non pas qu’elle soit philosophique, elle ne l’est pas, mais justement parce qu’elle est religieuse... et pas très catholique.
La question serait alors de savoir comment et pourquoi une philosophe patentée ayant pignon sur rue en viendrait-elle à nous faire, l’air de rien, son catéchisme sur une radio de service public ?
[1] Ainsi, le résumé du podcast nous apprend que : « Lorsque l'on aborde la morale en philosophie, deux notions s'imposent d'elle-même : « Le pur et l'impur ». C'est tout naturellement que Jankélévitch leur a consacré un ouvrage. »
[2] Au-delà des aspects historiques, cela pourrait aussi provenir des innovations narratives que l’Ancien Testament amène sous ce rapport en donnant, selon l’anthropologue René Girard, la parole aux victimes plutôt qu’aux persécuteurs dont, selon ce dernier, la perspective serait omniprésente dans les mythes.
[3] Jankélévitch & Berlowitz (1978), Quelque part dans l’inachevé, Gallimard, p.147
[4] Celle-là même à laquelle Jankélévitch répond de si belle manière.
[5] « Pardonner ? » paru en 1971 repris in L’imprescriptible, Seuil, 1986, p. 12
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