Jouir d’un bien sans le posséder
« Si à 50 ans on a pas une Rolex, on a raté sa vie » Jacques SEGUELA « les 4 vérités » 13/02/2009
Cette phrase à bien des égards obscène, prononcée le 13 février 2009, en pleine crise financière, à propos du Président de la République, par un publicitaire bien connu, est symptomatique d'un état d'esprit où la dictature des marques asservit les individus et où l'avoir et le paraître l'emporte sur l'être, où "le bien anéantit le lien". (1)
Mais à coté de ces marques de luxe qui envahissent les pages des magazines et des journaux et qui jouent le rôle de marqueur social, le modèle économique occidental est basé sur la consommation de masse et l’acquisition d'objets à l'utilité discutable, dont les coûts de production sont constamment revus à la baisse, par des « travailleurs-consommateurs » aux salaires bridés qui doivent s’endetter pour être encore dans la course au toujours plus.
Cette boulimie dans la consommation, outre la concentration de la richesse qu’elle induit, entraine un épuisement des ressources de notre planète, une pollution incontrôlée de la terre et de l’eau. En individualisant et en généralisant à l’échelle du monde, l’acquisition de biens durables de plus en plus diversifiés, en laissant l'individu "libre" d'assurer comme il l'entend ses propres besoins de base comme se loger, se déplacer, communiquer, la société s’est émiettée et les égoïsmes et les frustrations se sont renforcés. Derrière cette appropriation individuelle se sont développées de gigantesques sociétés multinationales qui gèrent leurs intérêts aux dépends des États et du bien commun.
« Faire de la France un pays de propriétaires ! » Tel était, il y encore quelques années, le projet de société d’un candidat à la présidence de la République. Quel avenir radieux !
La crise des subprimes aux USA, les villes fantômes en Espagne, les chantiers abandonnés en Irlande et en Grèce, et les conséquences désastreuses en cascade de cette crise sur les économies du monde occidental révèlent combien ce modèle économique fondé sur la consommation et l’acquisition individuelle par l’endettement conduit non seulement à un épuisement des ressources de la planète et à une catastrophe écologique mais aussi à un désastre sociétal. L’exemple de la faillite de la ville de Detroit illustre cette impasse.(2)
Tracer des pistes pour sortir de ce piège et proposer des alternatives à ce gaspillage des richesses de la planète est une impérieuse nécessité pour pouvoir garder collectivement la maîtrise de notre destin commun.
http://www.one-blood.com/blog/culture/les-ruines-de-detroit/
L'ACQUISITION DU LOGEMENT PRINCIPAL : UN BOULET POUR CERTAINS
La Cité du Chêne-Pointu à Clichy-sous-bois qui concentre 6000 habitants dans 1500 appartements est un exemple de ce désastre. (3)
Première étape dans les années 1965-1970, dans la course à l’acquisition, les premiers propriétaires ont très vite revendu leur bien pour le rêve d’une vie : l’achat d’un pavillon dans une lointaine banlieue. Aujourd’hui, après des reventes en cascade à des familles de plus en plus pauvres, avec les impayés sur les charges de copropriété, cette vaste cité est devenue un véritable bidonville vertical sous la coupe de marchands de sommeil peu scrupuleux avant une prochaine destruction ou une couteuse rénovation pour les finances publiques.
Beaucoup ont rêvé et rêvent encore de devenir propriétaires d’un appartement en centre-ville ou d’un pavillon avec jardin en banlieue. De nombreux citadins aisés ont acquis, en plus de leur logement principal, une résidence secondaire située dans un lieu touristique, occupée quelques semaines par an. Ce modèle s'est peu à peu imposé et on a laissé croire qu'il était possible de le démocratiser à des familles à faibles revenus. De nombreux ministres ont laissé leur nom sur des programmes désastreux de "maison pour tous" ( Chalandon, Boutin, Borloo ). Le coût du crédit, l'entretien et les malfaçons transforment souvent ce rêve en cauchemar. Pour réaliser son projet de posséder son logement, ces familles doivent s’exiler au fond d'un périurbain, à plus d’une heure de transport du lieu de travail, posséder plusieurs véhicules, s’endetter au-delà du raisonnable et verser à la banque plus de la moitié de la valeur de son logement en intérêts (4) pour l’acquisition d’une maison souvent inachevée, qui exigera encore des années de travaux de bricolage et qui, en cas de perte d’emploi ou de divorce, devra être bradée, se transformant alors en une source supplémentaire d’appauvrissement tout en imposant des dépenses importantes en infrastructures ( routes, assainissement ) pour la communauté. Quel gâchis ! Les risques pris en cas de baisse des revenus, le coût humain en temps contraint (temps de transport, temps consacré au travaux de finition ou d'achèvement, équivalent en temps de travail pour l' acquisition du logement et pour couvrir les dépenses en transports individuels ou collectifs ), les coûts pour la collectivité en infrastructures, le bilan énergétique global catastrophique, toutes ces conséquences méritent que l’on s'interroge sur la pertinence de ce modèle économique qui disperse de plus en plus dans des villages dortoirs la sphère privée au dépend de la vie sociale des centres urbains ou des villages et qui mitent totalement les paysages aux dépends d’une agriculture de proximité.
La possession privée de l’habitat principal et de résidences secondaires sous-utilisées réduit aussi l’offre de logements aux plus démunis par l’occupation anarchique des surfaces constructibles et par la spéculation sur les prix des terrains. Enfin être propriétaire diminue aussi la mobilité des personnes et leur capacité à changer de vie, même temporairement ; accrochées qu'elles sont à leur "chez-soi" ou à leur "intérieur".
Devant ce développement désordonné de l'habitat fondé sur la seule initiative individuelle, repenser le « vivre ensemble » est un impératif.
La sphère publique doit reprendre la maîtrise du foncier pour une utilisation modérée rationnelle et harmonieuse des sols. Elle doit aussi reprendre la main dans la construction de logements de tous types en se réappropriant le sol et en réintégrant la nue-propriété des immeubles dans les contraintes d'un collectif urbain. On doit tendre vers une conception de logements évolutifs qui permettent de s’adapter à la transformation inéluctable des familles et qui pourraient autoriser la cohabitation sous un même toit d'un parent ou d'un ami. Logements à l’architecture en harmonie avec le lieu, économes en terrain, équipés prêts à y vivre , construits en fonction de critères d’économie d’énergie et de matières premières. En matière d’urbanisme, la communauté urbaine, avec la participation des citoyens, doit reprendre l'initiative dans la conception de quartiers intégrant mieux emplois, services et logements dans un projet plus global d’une ville ou d’une région, en faisant en sorte que les centres villes ne meurent pas au profit de zones résidentielles péri-urbaines sans âmes, ville défigurée par des zones commerciales, et industrielles accessibles seulement en voiture particulière. Les idées pour rendre un habitat plus convivial ne manquent pas, comme l'émergence de logements participatifs, projets collectifs portés par plusieurs familles. ( Le Monde du 16/11/2013 ) ; De nombreux projets d'habitat partagé (5) voient le jour partout en France ( terra eco )
Accroître la densification de l’habitat par la construction de petits immeubles où le rez-de-chaussée pourrait être consacré à l’accueil de services, de commerces et de salles communes est aussi un moyen pour rompre l'isolement. Encourager et aider la location ou l'acquisition de l'usufruit pendant une ou plusieurs décennies au dépend de l’acquisition, en laissant la propriété des parties communes et de l'infrastructure à des sociétés collectives, publiques ou semi-publiques, plus aptes à gérer les contraintes de telles structures permettra à terme de passer d'une société consommatrice de biens durables à une société de services au profit de la communauté et des générations futures.
UN NOUVEAU PARADIGME OU LA JOUISSANCE D'UN BIEN L'EMPORTERAIT SUR SA POSSESSION.
Ce dont on a besoin ce n’est pas de posséder un objet ou un bien mais de pouvoir jouir du meilleur service que procure ce bien : se loger confortablement, se nourrir sainement, se déplacer de façon optimale d’un point à un autre, communiquer facilement, se divertir etc…
Dans ce nouveau paradigme, le concepteur d’un bien durable devrait être seul responsable de l'objet technique jusqu'à sa destruction et devrait ne faire commerce que de son usage. En échange d'un loyer il assurerait la maintenance, l’évolution et la sécurité pendant toute la durée de vie de l'objet jusqu'à sa destruction, jusqu'au recyclage des matériaux le composant. Si l'acquisition de l'usufruit pendant une durée déterminée resterait possible, l’usager ne devrait plus être propriétaire, et donc responsable, d'un objet ou d'un bien durable dont il ignore presque tout de sa fabrication et des choix qui ont conduit à sa mise sur le marché.
Dans ce nouveau paradigme où le fabricant reste propriétaire du bien jusqu’à sa destruction (véhicules, machine, logement), le cahier des charges pour le concepteur n'est plus le même ; on se doit de veiller à concevoir des appareils électroménagers robustes et évolutifs au lieu de réaliser des objets à durée de vie limitée et à moindre coût. On doit intégrer dans la conception de l’objet ou plutôt du service, toutes les contraintes induites par son utilisation pendant un temps déterminé jusqu’à sa fin de vie.
Il s’agit d’acheter ou de louer un service adapté aux besoins du moment et non de posséder un bien dont on devient trop souvent prisonnier et esclave. Pour se transporter, outre les transports publics, on devrait pouvoir, suivant les situations, choisir le type de véhicule le mieux adapté : un vélo ou une mini-voiture électrique pour aller au travail, une automobile familiale le week-end, un camping-car pour des vacances à la campagne, une camionnette pour déménager et ainsi optimiser les coûts et la consommation d'énergie.
Le but d’une telle approche est d'intégrer la problématique de la voiture particulière dans un système de transport globalet diversifié, comme la problématique du logement individuel dans un système plus général d’aménagement du territoire.
Enfin on ne doute pas qu’avec des politiques d’équipements où les usagers seraient associés aux choix à faire et aux priorités à donner, par la participation active à la vie démocratique de la cité, il est possible de satisfaire les besoins humains, en harmonie avec l’environnement, dans le respect d’autrui et avec une consommation énergétique mesurée.
Il ne s’agit pas d' anéantir l'initiative individuelle dans ce domaine, mais de faire en sorte qu'elle s'investisse dans un projet qui dépasse les frontières de la sphère individuelle, plus en amont dans la conception, où pour l'instant seuls les experts ont leur mot à dire.
On laisse croire au client que l'on flatte qu'il est libre de ses choix alors qu'on vise avant tout à lui faire adopter des choix que d'autres on pris pour lui afin d'optimiser leur profits. Il faut cesser de distraire le consommateur, de le leurrer en excitant sans cesse ses pulsions, en lui vendant du rêve à grands coups de communication dont les budgets exorbitants lui sont au final facturés.
DEVELOPPER LE PARTAGE DANS L'UTILISATION DE PETITS MATERIELS.
Si on peut regretter qu'aucun courant politique représenté dans les instances de pouvoir ne remette en cause cette société du gaspillage organisé pour satisfaire les intérêts de quelques uns , des mouvements, des initiatives locales se posent en alternative. Le développement de la consommation collaborative, basée sur l’échange, est bien réelle sur la toile. Des modèles économiques se cherchent. Ainsi la mise à disposition, gratuitement ou par abonnement ou par location ponctuelle pour de courte durée de petits outillages ou de matériel bureautique permet de rationaliser l’utilisation de ces objets. Pourquoi en effet acheter une perceuse qui ne sera utilisée que quelques minutes en moyenne par an alors qu’il suffit de la louer quand on en a besoin ou mieux de l'emprunter à son voisin, ou d'aller dans une "bricothèque" comme on va dans une bibliothèque municipale emprunter un livre ? Le développement de systèmes de mise à disposition de vélos en libre-service dans les grandes métropoles est un exemple de la réussite de cette nouvelle approche. Il s’agit aussi de lutter contre l’absurde système de l’obsolescence programmée, qui ne vise qu’à faire consommer encore plus d' objets de conception légère qui engloutissent matières premières et énergie et force à l'acquisition d’accessoires « cachés » ; mais indispensables, comme le sont par exemple les chargeurs de l’ensemble des petits objets électriques ou électroniques (téléphones, tablettes, etc…) qui encombrent nos maisons et nos valises.
Il faut sortir de ce modèle consumériste qui consiste à produire en masse des objets "low-cost" de qualité médiocre et à durée de vie limitée, fabriqués au bout du monde par des esclaves des temps modernes, pour les vendre à des consommateurs rendus avides par la publicité . Au contraire, la mise à disposition en partage d'un matériel, implique de veiller, dès sa conception, à sa qualité et à sa durée de vie. Cette multiplication des utilisateurs de machines ou d' outils aux normes "professionnelles", augmente leur valeur d'usage et leur valeur marchande. En conséquence, la pression sur les salaires de ceux qui sont chargés de leur fabrication diminue et il n’est plus nécessaire d’avoir recours , pour les produire à moindre coût, à une fabrication à des milliers de kilomètres par des ouvriers sous payés et surexploités.
La croissance de l'économie basée sur une production de masse d'objets à consommer individuellement se heurte aux limites des ressources disponibles. Le développement et le partage de services adaptées à toutes les circonstances de la vie contribuerait aussi à limiter l'impact de l'homme sur son environnement.
Le système capitalisme mondialisé avec sa logique libérale, par le développement d'une "société de surconsommation " fondée uniquement sur la propagande publicitaire, l'obsolescence programmée et le crédit détruit aujourd'hui globalement plus de valeur qu'il n'en créé. Il maintient aussi l'individu dans un état de dépendance à un "pouvoir technicien" et à un pouvoir financier occultes qui de plus en plus l'oppriment et l'oppressent.
Encourager la jouissance d'un bien durable au dépend de sa possession, en émancipant l'homme de son attachement à des produits fétichisés par les marques, le libèrera de ses pulsions grégaires d'appropriation de toujours plus d'objets qui encombrent son univers. On redonnera ainsi à l'individu la possibilité d'être à nouveau cet être social qui s'enrichit dans la relation à l'autre, ce qui contribuera à son épanouissement pour pouvoir enfin "consommer" la vie sans modération.
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( 1 )Voir l'article sur AGORA VOX Posséder ou partager : Le lien à la place du bien par
(2) Voir ce documentaire sur la chute de Détroit
(3 ) Voir le reportage de M6 sur cette cité : http://www.m6.fr/emission-66_minutes/videos/11235612-la_cite_delabree_de_clichy_sous_bois.html
(4) Voir l'article "Il n'est pas inintéressant de s' intéresser à l'intérêt"
(5) Voir l'article "Petit chez-soi, grand avec les autres"
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