La consommation est une drogue

...Au jour d'aujourd'hui, c'est que du bonheur
On m'a soufflé l'expression, je l'ai trouvé au poil ! Elle me fait penser à ce truisme, vous savez cette blague du type qui tombe et qui dit « jusque là, ça va ! ».
On n'a pas pris Coué suffisamment au sérieux, on l'a regardé par le petit bout de la lorgnette, on a caricaturé sa méthode ; c'était peut-être pour mieux nous l'enfiler, va-t-on savoir !
Blaise Pascal nous dit, en substance, que si l'on fait semblant de croire on finira par croire. On est bien dans le pouvoir du mental, d'une manière ou d'une autre. On est aussi dans la manipulation, caractéristique première de l'homme, des mammifères d'une manière générale, mais de l'humain particulièrement, à cause de sa prématurité qui est la porte ouverte à tous les traumatismes !!
Partout où l'on regarde, on la voit cette propension à l'erreur, cette capacité de s'abuser, volonté d'abuser, se mentir, mentir, appartenant tous au même champ sémantique !
Pour le coup, je pense que l'homme a toujours été comme ça ! Seulement, l'homme n'est pas qu' une bête qui naît vit et meurt, il est sujet à l'entourloupe tout au long de sa vie et selon qu'il vit dans une société ou une autre, il aura plus ou moins envie, plus ou moins besoin, de s'anesthésier, oublier, rêver, décoller, s'éclater, déjanter...se droguer ; il en aura plus ou moins les moyens.
C'est notable qu'il ait inventé depuis le début, des breuvages étourdissants, enivrants, qui égayent ou excitent , décomplexent et libèrent.. ce qu'il y a à libérer.
Le propre de l'Homme c'est la drogue.
Il fut des lieux et des êtres qui savaient manier les substances et les rendre utiles à la dimension spirituelle de l'Homme ; d'autres sont venus avec des alcools qui n'envoyaient pas l'âme dans l'éther mais le corps en enfer, et puis des expérimentateurs, plus récents, qui traitaient des perceptions extrêmes...
Cela fait un petit moment que ça me tarabuste :
Je regarde autour de moi, et dans ce que le monde d'aujourd'hui nous propose, je vois de plus en plus de compulsion, de fanatisme, d'addiction dans quel domaine que ce soit. En réalité, c'est une impression qui trouve bien des contre exemples dans ce que je sais de la vie ordinaire mais qui, malgré ça, n'en imprègne pas moins l'ambiance générale. Il suffit qu'un individu possède un trait particulier pour que d'une passion on passe à un comportement dont l'énergie est toute entière dévouée à combler un manque. Un manque créé par une habitude qui devient de plus en plus pressante.
Le premier manque qui me vient à l'esprit, est celui déposé par la mère en carence de quelques devoirs ou soins à son enfant ; il est remarquable que l'alcoolisme touche principalement des êtres ainsi fragilisés.
Mais, après avoir visionné l'histoire d'une femme partie vivre dans la forêt au nord ouest des États-Unis, de manière très spartiate voire primitive, j'ai compris : cette femme dit qu'elle est née à Londres, qu'elle a fait du théâtre, de la musique, qu'elle a été punk, elle a fumé, elle a bu, elle s'est drogué et rien, rien n'y faisait, elle avait toujours ce grand trou dans le ventre. De retour aux origines, la forêt a comblé ce vide.
Et soudain, tout ce autour de quoi je tourne depuis des années, notre animalité, notre instinct, nos sens, voyant bien que cette immense partie de nous-mêmes fait dorénavant défaut, sans pour autant que les gens s'en plaignent, au contraire, heureux de l'échange, comme le plouc a changé ses bancs en chêne contre des chaises en formica, voyant bien qu'ils fonctionnent à l'aveuglette et souvent de manière compulsive, comme toujours en manque, tout s'est éclairé : on ne sait pas ce qui nous manque parce que nous ne l'avons jamais connu, mais notre inconscient qui a emmagasiné les expériences de nos ancêtres, de toute notre espèce, comme chaque individu de chaque espèce, sait.
On parle de vide intérieur ; on parle de peur ; on parle même de désir, de compensation à un manque immédiat, on essaie de remplir avec ce que l'on a, avec ce que l'on trouve, avec ce que notre tempérament nous dicte , mais rien n'y fait. Et je ne parle pas seulement des pauvres, qui seraient privés mais bien aussi, et peut-être surtout, des riches qui se goinfrent de pouvoir, de richesse, de dépravation, de démesure, jusqu'à la folie, et ne trouvent jamais satiété.
Ceux-là ont fabriqué, pour satisfaire leurs perversions, une société à leur image ; jusqu'à eux, c'est vrai que le peuple ramait le plus souvent en silence jusqu'à exploser quand il n'en pouvait plus, -mais plus souvent entraîné par quelques mercenaires avides eux-aussi d'un pouvoir qu'ils ne pouvaient acquérir qu'aidés, que dans un élan spontané et néanmoins organisé- mais globalement, ils menaient leur vie selon leurs coutumes, se nourrissaient de leurs histoires et de leurs traditions, avaient le paysage et la terre comme ancre ; avec la vie dure qu'ils avaient, ils avaient peu d'exutoire n'est-ce pas, l'alcool n'ayant pas toujours été la calamité qu'il est devenu un peu partout sur la planète.
En Inde où l'alcool est tabou, les riches, mais les pauvres aussi, font des sorties beuveries où ils ingurgitent à la va-vite une quantité impressionnante de verres ( de mauvais alcool pour les pauvres dans de sordides hangars mal éclairés), jusqu'à tomber.
On dit qu'en Europe, les jeunes font de même.
Les indiens vivent une déchirure atroce, hors de leur culture, grâce au miracle de l'ultra libéralisme et de la consommation.
En Europe, même en Chine et partout où la culture ancestrale était forte de valeurs spirituelles, la vie proche de la terre.. ( Le japon échappe-t-il à cela ? Personnellement je ne le crois pas, la folie a gagné ce monde aussi.. mais bon, ce n'est pas mon propos...) la drogue sert à oublier et compenser la perte, on peut dire des valeurs, ici, ou bien des racines, peut-être simplement la capacité de trouver la force de vivre, et comme elle ne peut rien contre le mal pour laquelle on l'utilise, elle nous conduit à la mort.
Jusqu'ici, il n'y avait que la drogue individuelle, consommé en groupe pour une expérience mystique d'abord, puis pour un partage festif, enfin comme déglingue collective, mais jamais aucune drogue n'avait envahi tous les espaces de tous les continents de toutes les cultures de tous les êtres ; la consommation l'a fait et, comme la drogue qu'elle est, elle nous conduit à la mort.
Comme la drogue, la consommation veut remplir un vide, mais ne le peut pas ; comme la drogue, son manque fait souffrir et provoque des comportements violents, de la délinquance,etc.
Je ne dis pas, car je n'en sais rien, qu'il y eut au départ quoi que ce soit de délibéré dans cette marche du monde, je ne crois personne assez intelligent pour prendre la mesure des conséquences de ses actes, de ses décisions, mais force est de constater que cet état de fait convient à une toute petite minorité qui, voyant la chose facile, a foncé dans la brèche, s'y englue à mon sens car rien n'est jamais définitif.
C'est ici que nous arrivons à « Au jour d'aujourd'hui, c'est que du bonheur... », la version évidée du carpe diem, celle des temps modernes !
Il y a là une manière de culpabilisation à être malheureux ; cette culpabilisation a utilisé toutes les formes du langage possibles pour vendre ( on se souvient des Encyclopédies Universalis vendues dans les HLM, à tempérament ! Expérience intéressante à étudier car des étudiants qui faisaient du porte à porte pour se faire un peu d'argent, certains s'amusaient et réussissaient très bien tandis que d'autres se sentaient très mal à l'aise in situ et abandonnèrent ce qu'ils ont vite considéré comme de l'arnaque ; mais personne n'a analysé en profondeur ce début de civilisation !), elle s'est affinée, on arrive au deuxième ou au troisième degré : Y'a que du bonheur, il n'y a pas de quoi être malheureux ( regardez tout ce qu'on vous offre, pour pas cher !), si vous êtes malheureux c'est que vous le voulez bien et que vous êtes un perdant...
Cette culpabilisation a ses relais partout, ici même : en gros tu nous emmerdes avec ta négativité, laisse-nous vivoter aveuglément tranquilles ; un échange de culpabilisation en quelque sorte !
Et puis il y a le message positif, pas d'un point de vue moral mais pragmatique : le bonheur c'est la consommation, la preuve c'est qu'aujourd'hui tout se consomme : la culture, le sexe, l'amour même, le sport, bref tout tout passe par le fric, tout s'achète donc tout se consomme... et cela ne serait pas possible si ce n'était pas le bonheur !
Il est de notoriété publique que tout un chacun préfère s'en tenir aux us d'un groupe quitte à se soumettre à un pouvoir fort, plutôt qu'affronter le risque de la solitude et de la mise au ban ; ce n'est d'ailleurs pas toujours une preuve de potentielle collaboration avec l'ennemi par besoin à tout prix d'être du côté du pouvoir pour se sentir sécurisé, ce peut être, à un moment donné, la flemme de toujours être sur le qui-vive et se laisser confortablement glisser dans le courant chaud de la normalité reposante. Ainsi, outre les enragés de la conso, qui passent leurs week-end à comparer les prix, leur énergie à le négocier, leur fierté à montrer leurs belles affaires, outre les camés compulsifs qui ne savent pas résister à l'offre à eux-seuls adressée parce qu'ils le valent bien, et que d'autres, moins chanceux de n'avoir pas été là, en seront rétamés d'envie, il y a le gros des troupes qui, assez à l'aise Blaise dans leurs basketts de marque fabriquées il-ne-savent-pas-où-ni-par-qui, parce que vous pensez bien que si c'était le cas ils feraient attention car ce sont de bons bougres, ceux qui ne comptent pas, par tempérament, ceux qui offrent ( ou achètent ?) à l'amour ses accessoires, bijoux et toute la liste en « x », ceux qui ne se posent pas la question et dépensent ce qu'ils ont, il y a un monde fou pour faire tourner la roue de la fortune !
Avez-vous remarqué comme ça fait du bien de claquer du fric, -à chacun selon son échelle, quand quelque chose tourne pas rond dans sa vie, qu'il y a eu un peu trop d'embûches ces derniers temps -, se faire un petit plaisir ? Parfois c'est raté, la bonne affaire s'avère une daube vite mise au rebut ou bien le gâteau alléchant, la robe, les godasses, se révèlent décevants, inconfortables. Mais c'est pas grave, les poubelles sont ramassées tous les mardis et les encombrants tous les mois ! Où est l'problème ?
La consommation donne du bonheur à tous parce qu'elle ne demande à personne d'être intelligent, d'avoir de l'imagination, du discernement, ni de faire aucun effort : ce nivellement, on l'appelle démocratisation, et la démocratie, n'est-ce pas, est ce qu'il y a de mieux. La lutte des classes, de toutes les classes, n'a-t-elle pas pour but cette égalité ? Le pouvoir d'achat, le panier de la ménagère, ne sont-ils pas le socle des slogans révolutionnaires ? Les bas prix ne sont-ils pas une manne politiquement correcte à offrir ainsi à chacun le bonheur ? Et ces bas prix, ne les doit-on pas aux gentils gestionnaires de sociétés transnationales, qui, dans leur élan de bonté, pensent au petit peuple ?
Fichtre, que du bonheur vous dis-je !
Ceci dit, depuis quelques temps, il convient de marteler ce slogan un peu plus fort, un peu plus souvent, après que le temps d'adoption de cette drogue s'est écoulé, l'adaptation faite et qu'arrive celui du manque ; la spécificité d'une drogue, chacun le sait, c'est le toujours plus ! On le martèle pour consoler ; la publicité n'est qu'une présence, une amie qui nous veut du bien parce que, c'est fait, ceux qui ne sont pas accrochés aujourd'hui à la conso, ne le seront jamais !
Mais même à bas prix, vient le moment où certains ne peuvent plus ; cette frustration, quelle injustice, pendant que d'autres sont immensément, et de plus en plus immensément, riches ; elle rend violents ceux qui ont la jeunesse et l'énergie de l'être ; ceux qui n'ont pas la force d'accaparer s'endettent, d'autres s'écroulent ; bref c'est la débandade.
Vient toujours le moment de la déchéance, oui toujours ; sauf si l'on s'avise de s'arrêter assez tôt, mais pour cela il faut de la volonté, du courage, de la ténacité et sommes-nous si sûrs que la vie est possible, qu'elle vaut le coup d'être vécue maintenant qu'on n'a plus rien d'autre ?
Il peut s'agir d'un cloaque où, par inadvertance, tout le monde a perdu ses repères, ses ancrages, ses liens, sa culture donc, sa mère terre.
Orphelin, abandonné, le trou au ventre, il fuit sans se retourner, sans s'arrêter, sans souffler ; interrompu brutalement, il meurt sans avoir rien compris...
Terre, prends-le en ton sein et berce-le chaudement...
Merci à Karol pour l'expression que j'ai reprise en sous titre, en espérant qu'il en fera ses phrases, et à uraniumk pour le lien de la vidéo qui a fait « tilt » !
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