Le Sens et la vie (2 / 4) : le rôle des valeurs
Que sont les valeurs ? D'où tirent-elles leur origine ? A quoi servent-elles ? Qui les a déclarées universelles et qui nous les impose ? Autant de questions qui constituent la suite logique du premier volet qui était consacré à la mémoire comme fonction créatrice de sens. Mais le sens, chez l'espèce humaine sociable, ne se limite pas à orienter l'individu dans sa vie, il finit par prendre corps pour être partagé par la majorité : ce sont alors les valeurs.
Le sens ne marche pas seul, il marche avec les valeurs et les principes. Ce sont ces questions précises que je vais aborder à présent. Cet article a une simple valeur philosophique et il pour but de susciter la réflexion.
Pour résumer le premier volet ("Le Sens et la vie : la mémoire créatrice de sens"), la mémoire joue un rôle actif décisif dans la fabrication du sens, et en cela elle nous prédétermine. Toute notre pensée étant orientée vers l'utile et le vital, dans un souci des lendemains, la mémoire dans un même mouvement du passé vers notre avenir, modèle les souvenirs pour leur donner du sens. Le processus de création est aidé par les images ou les sensations passées que la mémoire trie à dessein (embellissant les souvenirs, en jetant d'autres dans l'oubli éternel). A notre insu, la mémoire se fait créative pour assurer notre confiance dans l'avenir et progresser. Elle nous permet de nous frayer un chemin acceptable dans le dédale du monde au sein duquel nous ne sommes que peu de chose. Mais, l'imagination et la mémoire amplifient au besoin la part de décision libre que nous prenons dans nos choix pour valoriser notre égo, pas juste comme cela pour nous flatter, mais parce qu'il en va de notre survie et de notre équilibre. La confiance repose ainsi sur le sens créé en nous orientant, ce sens étant lui-même modelé par la mémoire créqtive.
Quelle différence entre un principe et une valeur ?
Grosso modo, le principe est ce qui est "premier" (l'étymologie latine le dit). Le principe est donc ce qui est la base même, c'est très concret, très terre-à-terre, en fait. Le principe de la marche est "je mets un pied devant l'autre et je répète le mouvement". Beaucoup de principes sont de l'ordre de la physique : la pesanteur par exemple. Le principe est en rapport direct avec le fonctionnement même d'une chose, d'un mécanisme. C'est ainsi qu'Archimède a pu en énoncer quelques-uns. Le principe est tellement lié au fonctionnement premier d'un processus réel que l'on peut en tirer des règles universelles : des théorèmes par exemple.
La valeur est, à l'opposé, quelque chose de purement intellectuel. Elle n'existe pas à l'état naturel ni à l'état de principe universel. La valeur ne se prouve pas empiriquement, elle ne se démontre pas mathématiquement. La valeur est une création humaine de la société qui a accédé à un certain niveau de civilisation. Elle s'affirme, elle se proclame. Sa survie est tributaire de comportements sociaux qui sont : la célébration, la commémoration. Elle se renforce et se fige par la formation d'une hiérarchie des classes sociales qui, comme l'a bien expliqué Nietzsche, est soutenue par la religion. Historiquement, les valeurs supérieures sont celles des gagnants, celles des élites dirigeantes. Aujourd'hui, tout ceci a explosé sous le coup du consumérisme qui a pour but de permettre l'accès de tous au progrès. Ce nivellement a mis a mal la hiérarchie traditionnelle des valeurs. Par un effet d'accélération du progrès technologique, on a abouti à un stade où l'on parle aujourd'hui de crise de valeurs.
Comment les valeurs se créent-elles ?
Un principe, c'est très resserré. Au contraire, une valeur, c'est très large et même très haut parfois. A force de création de sens par orientation et mémoire, l'usage et l'habitude forgent des principes de base et des valeurs.
On s'oriente à l'aide de nos sens, de notre conscience et de notre mémoire qui donne le sens à ce que nous faisons. Mais on s'oriente vers quoi ? On s'oriente vers ce qui est bon pour nous et loin de qui est mauvais. C'est ainsi que le sens et la valeur se rencontrent : ce qui a du sens, c'est de privilégier les choix qui nous conduisent vers les bonnes choses. Une souris de laboratoire ou un chimpanzé nous montrent bien ce processus. C'est la loi du règne du Vivant (au passage, une loi est au-dessus des principes et des valeurs). La mémoire fonctionne selon des principes dont celui de la récompense. Elle conserve l'image des itinéraires qui conduisent aux récompenses et qui nous tiennent à l'écart des dangers. Cet apprentissage a du sens. Mais nous ne sommes pas encore là au stade des valeurs, loin de là.
Les valeurs sont l'expression aboutie, transcendante et socialement partagée des principes associés au sens. Elles sont l'oeuvre humaine qui a développé une conscience supérieure ainsi que des moyens d'élargir le champ de la mémoire et de la diffuser (langage, récits, rituels, art, écriture).
Nous avons dit que la valeur se proclame, qu'elle se célèbre, qu'elle se commémore. Et que célèbre-t-on si ce n'est des victoires ? Commémorer nos victoires montre que les valeurs se créent avant tout en opposition ("contre"). Elles se créent négativement par union sacrée contre l'ennemi, contre les calamités naturelles, contre l'ignorance, contre le mystère insondable (à défaut de comprendre ce qui nous dépasse, nous substituons des croyances à la connaissance - inaccessible - et c'est ainsi que naissent d'autres valeurs). Les valeurs se créent aussi dans une classe sociale en opposition à une autre classe sociale.
La toute première valeur reconnue fut celle du courage. Or le courage consiste bien à combattre. C'est l'union "contre" qui a fondé les valeurs de base.
En conséquence, les élites qui se réclament uniquement de valeurs dites positives vont dans le sens inverse du processus de création des valeurs. Quand Macron qualifie de "passions tristes" toutes les valeurs en ébullition et en création au sein du peuple, il va contre l'Histoire et contre le sens créatif naturel des choses (On se rappelle de la réaction aussi méprisante de Madame Alliot-Marie lors de l'émergence du printemps arabe en Tunisie). L'erreur funeste du Pouvoir est de croire en la permanence inexorable des choses qu'il défend, y compris des valeurs. Cela ne doit pas trop nous étonner car c'est le rôle des institutions d'incarner la permanence et d'assurer la conservation des valeurs. Mais tout irait bien si les élites n'étaient pas prises d'un mal terrible : d'un sentiment de supériorité et de légitimité absolue qui les place, croient-elles, en gardiens exclusifs des "bonnes valeurs", des "valeurs positives". Ce faisant, les élites dénient au citoyen et même au peuple dans son entier, le droit et le pouvoir de créer ou de révéler des valeurs. Le Pouvoir repose sur une grand part d'irrationnalité qu'il entretient pour lui-même, essentiellement pour maintenir sa légitimité. Cette irrationnalité est tellement en décalage parfois avec le réel qu'il ne peut en résulter que des troubles à répéition. Combien de fois n'a-t-on assisté à la perpétutation d'un système de valeurs qui avait pourtant perdu tout sens ? Des régimes absurdes se maintiennent en place contre leurs peuples, persuadés - dans leur sphère irrationnelle pétrie de valeurs jugées par eux "supérieures" - qu'ils défendent le Droit, la Vertu, le sens de l'Histoire et le bons sens ?
L'irrationnel n'est pas l'apanage exclusif du peuple !
Les valeurs jouent un rôle déterminant dans le processus d'obéissance. Cependant, j'émettrai une critique sur les conclusions généralement données à l'expérience de Milgram. On en déduit trop facilement un abêtissement de l'individu qui serait sous la coupe aveugle de l'Autorité et ne serait jamais apte à s'en dégager. Je dis que ce n'est pas tant l'autorité en elle-même qui crée ce phénomène d'obéissance forcenée mais la notion de valeur. Je m'explique. La valeur est liée à la confiance. Or, l'individu (le cobaye en l'occurrence) est pétri de valeurs qu'il respecte. Qui incarne le mieux ces valeurs si ce n'est l'Autorité ? Il y a du sens à défendre l'Autorité contre l'individu récalcitrant au nom des valeurs communes au nombre desquelles on compte le progrès scientifique. En effet, outre les valeurs d'obéissance aux valeurs traditionnelles que sont le courage, l'obéissance, l'effort, la constance dans l'action, il y a ici la valeur de progrès qui s'ajoute à l'ensemble. Le but de l'expérimentation n'est-il pas en effet de tirer des conclusions pour la science et pour le bien de l'humanité ? L'individu réduit ici à l'état de cobaye n'est pas si bête qu'il n'y paraît, il défend les valeurs. Si ce n'était le cas, il entrerait en rébellion aussitôt. En résumé, les scientifiques tout comme les dirigeants politiques prennent les gens pour bien plus bêtes qu'ils ne sont.
Cet article n'a pas permis d'épuiser la question de l'interaction du sens et des valeurs dans nos vies, un prolongement sera nécessaire.
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