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Nick Lane. Nouvelles précisions concernant les origines des cellules vivantes

Dans quelles circonstances les briques de base nécessaires à l'organisation des premières cellules vivantes se sont-elles trouvées réunies ? Nick Lane poursuit son exploration de ce sujet scientifiquement et philosophiquement essentiel. Des enseignements peuvent aussi être retirés de ses travaux concernant les possibilités de vie extraterrestre.

Jean-Paul Baquiast 15/08/2014

Image PLOSBiology

Le 12 mars 2010, nous avions consacré un très long article à la présentation de l'ouvrage remarquable du biochimiste et biologiste Nick Lane, « Life ascending. The Ten Great Inventions of Evolution » Nous conseillons vivement à nos lecteurs de se reporter à cet article, sinon du livre lui-même.

Celui-ci présente les 10 grandes inventions qui selon l'auteur, ont permis aux organismes vivants, lors d'une évolution de plus de 4 milliards d'années, commençant aux ensembles moléculaires prébiotiques d'atteindre la complexité des écosystèmes d'aujourd'hui, parmi lesquels se trouvent les sociétés humaines et les hommes dotés d'un cerveau de 100 milliards de neurones. Cette évolution vers un accroissement continu de complexité a résulté, non de l'accomplissement d'un dessein préétabli mais, explique Nick Lane, du simple jeu du hasard et de la nécessité, pour reprendre les termes de Jacques Monod.

A l'origine de ces inventions, sans laquelle rien ne se serait produit, fut la synthèse des premiers composés biologiques à partir de matériaux purement géologiques ou géothermiques. Le livre détaille les hypothèses et les expériences qui lui permettent de situer ces évènements majeurs au coeur des océans primitifs, à l'occasion d'éruptions magmatiques sous-marines réagissant avec l'eau de mer. Une telle explication, généralement admise aujourd'hui, rend obsolète l'hypothèse de Darwin selon laquelle les premiers composants organiques se seraient formés dans de petites mares d'eau chauffées par le soleil et riches en matières minérales. Darwin n'avait évidemment pas pu, compte tenu des connaissances scientifiques de son époque, apporter de preuves biochimiques à son hypothèse.

Or dans un article du 12 août 2014 publié par PLOS Biology, A Bioenergetic Basis for Membrane Divergence in Archaea and Bacteria , Nick Lane,Víctor Sojo et Andrew Pomiankowski, poursuivant leurs recherches sur les origines de la vie, sont conduits à préciser les conditions selon lesquelles les premiers ensembles moléculaires prébiotiques se sont assemblées pour donner naissance à un organisme dit LUCA (Last Universal Common Ancestor) ou dernier ancêtre universel commun . On parle de dernier et non de premier ancêtre commun, car après lui ses descendants ont divergés, à la suite de mutations différentes, en espèces elles-mêmes différentes dont sont issues les premières bactéries et les premiers archeae, les seules formes de vie monocellulaire ayant jamais été produites sur Terre, ou tout au moins ayant survécu aux premières synthèses biochimiques qui ne s'étaient pas révélées viables 1)

Lane, comme l'indique son livre précité, avait fait la supposition que la vie a émergé autour des évents géothermiques alcalins résultant de l'activité volcanique sous marine. Ces évents se distinguent d'une autre catégorie d'évents, plus connus, dits fumeurs noirs, qui produisent des flux acides, propices à la vie de bactéries primitives, dites bactéries sulfureuses. Celles-ci ne peuvent survivre dans un milieu salin. Elles sont liées aux fumeurs volcaniques noirs, dont elles ne peuvent s'éloigner.

Les fumeurs alcalins, au contraire, se caractérisent par l'émission de flux alcalins (ou basiques) à des températures se situant entre 40° et 90°. Au contact de l'eau de mer, les minéraux alcalins précipitent et forment graduellement des cheminées de 50 à 60 mètres, comportant des fissures et des pores. Selon Lane et ses collègues Russell et Martin, les premiers éléments de la vie s'y sont formés spontanément. Les pores existant au sein des fumeurs étaient riches en fer et sulfures lesquels peuvent catalyser des réactions organiques complexes. De plus, les gradients de température régnant au sein des pores ont permis la formation de fortes concentrations de ces composés organiques, favorisant à leur tour la constitution de grosses molécules, telles que des lipides et de l'ARN.

Les lipides ont la propriété de pouvoir d'organiser en forme de membranes. Par ailleurs, l'ARN évoqué ici n'est pas l'ARN biologique tel que celui se trouvant aujourd'hui dans les cellules vivantes. Il s'agissait seulement de molécules chimiques ayant la structure d'un nucléotide tel que l'acide nucléique, lequel s'est, par la suite seulement, révélé propice à la fabrication par les premières cellules biologiques de molécules nécessaires à leur constitution puis à leur reproduction.

Quant à l'énergie nécessaire à toutes les transformations moléculaires, elle existait potentiellement en abondance à la frontière entre l'eau de mer acide et les effluents volcaniques alcalins, du fait de la différence en concentration de protons (gradient) propre à ces deux milieux. L'énergie provient de la transformation des ions sodium du fumeur en protons acides de l'eau de mer. Les échanges se font continuellement à la frontière entre ces deux milieux. Mais il n'existe aucune « turbine », pour reprendre le terme de Nick Lane, permettant de la capter avant qu'elle ne se disperse.

On voit donc que les éléments nécessaires à la fabrication des premières molécules prébiotiques puis des premières cellules biologiques existaient dans le milieu terrestre. Il fallait cependant qu'apparaisse un processus capable de les assembler.

Le rôle de membranes semi-perméables

La formation d'une première cellule biologique sur les parois des fumeurs alcalins a été initialisée par la constitution spontanée de membranes lipides fermées séparant un milieu cellulaire du reste de l'environnement. Selon un premier article de Dick Lane en date du 21 décembre 2012 , publié par le revue Cell The Origin of Membrane Bioenergetics repris et développés par l'article de PLOSbiology précité, la différence de concentration de protons entre milieux marins et milieux magmatiques permettait à des protocellules de fabriquer des composés carbonés et de l'énergie, mais seulement si ces cellules étaient dotées de membranes isolant leur milieu interne de leur milieu externe, sans pourtant être imperméables aux échanges de protons.

Les vésicules d'acides gras formées spontanément sur les parois des fumeurs, comme indiqué plus haut, avaient l'imperméabilité suffisante pour conserver dans le milieu interne une concentration suffisante de protons, sans pour autant être entièrement imperméables. Pour expliquer cet apparent paradoxe, Nick Lane fait l'hypothèse que ces membranes se sont trouvées dotées par l'évolution d'une porte tournante ou « turbine protéinique » pouvant pomper vers l'extérieur les ions sodium intérieurs du milieu cellulaire, tout en laissant entrer les protons extérieurs. Les auteurs ont nommé cette turbine SPAP ou « sodium-proton antiporter  » .3 )

La molécule SPAP a été le premier pas vers les membranes cellulaires modernes. Elle a permis aux précellules en étant dotées de se séparer de la paroi du fumeur alcalin et de se répandre dans le milieu marin tout en disposant d'un moteur énergétique suffisant pour une vie indépendante. La pompe à proton ainsi mise au point s'est ensuite perfectionnée, permettant l'apparition de membranes de plus en plus imperméables, indispensables à la conservation au sein de la cellule des métabolites indispensables à la vie qu'elles fabriquent.

LUCA et sa descendance

Ce serait ainsi que ce serait formé LUCA. LUCA fut la première cellule biologique capable, grâce à la molécule SPAP, de pomper de l'énergie pour fabriquer les protéines nécessaires à sa structure lui permettant de se reproduire en utilisant l'ARN présente dans le milieu. Si l'on considère que LUCA fut le précurseur des cellules biologiques actuelles, on admettra que la plupart des protéines indispensables à la vie de la cellule moderne proviennent de celles composant LUCA. De plus, pour fabriquer ces protéines, LUCA devait disposer d'une molécule riche en énergie, l'ATP ( Adénosine triphosphate) qui constitue dans toutes les cellules d'aujourd'hui le moteur en énergie universel nécessaire à alimenter la synthèse des protéines 4).

Aujourd'hui, les cellules fabriquent leur ATP en utilisant l'énergie solaire ou celle qu'elles trouvent dans leur nourriture. LUCA a donc du se doter d'une mécanisme générant de l'ATP. Ce processus a été rendu possible par la molécule SPAP. Cette pompe, comme nous venons de le voir, extrait les ions hydrogène ou protons se trouvant dans la cellule pour les rejeter à l'extérieur. Ceci crée un différentiel dans la concentration de protons de part et d'autre de la membrane cellulaire. Mais les protons, comme ce différentiel ne peut être que passager, rentrent dans la cellule, à travers une autre protéine incluse dans la membrane. Cette protéine utilise l'énergie ainsi obtenue pour fabriquer de l'ATP.

Pour procéder de la sorte, la cellule doit disposer d'une membrane qui soit imperméable aux protons. C'est le cas aujourd'hui, mais qu'en était-il concernant LUCA ? Il se trouve que les deux grandes catégories de cellules descendant de LUCA, les bactéries et les archeae, sont dotées de membranes à la perméabilité. différente. Cette différenciation s'est faire une fois et ne s'est pas reproduite ensuite, sans doute du fait des gains de compétitivité acquis par ces formes de lignées biologiques monocellulaires, ayant éliminé toutes autres formes apparues ensuite.

Il reste à prouver la pertinence des modèles proposés par Dick Lane et ses collègues. Lane en est bien conscient. Son équipe s'attaque actuellement à la réalisation d'un réacteur à haute pression simulant les conditions propres aux évents géothermiques alcalins océaniques profonds tels qu'ils existaient il y a quatre milliards d'années. Si ces recherches étaient financées, elles permettraient de résoudre bien des points encore obscurs des hypothèses relatives à l'apparition de la vie. Elles permettraient aussi d'élargir les hypothèses relatives à l'apparition d'éventuelles vies planétaires.

 

Sources
*PLOS Biology A Bioenergetic Basis for Membrane Divergence in Archaea and Bacteria
* CellThe Origin of Membrane Bioenergetics
* NewScientist , 16 août 2014, Article de Michaêl LePage, Meet your Maker

Notes

1) Les bactéries et les archeae, comme l'ont montré les travaux du microbiologistes Carl Woese dans les années 1970, sont des espèces différentes et par conséquent, non interfécondes. Mais bien entendu, le dernier LUCA a été nécessairement précédé par des ancêtres plus primitifs, eux aussi communs parce que toutes les générations de LUCA en ont découlé. Autrement dit, les mutations s'inscrivant dans ce que l'on pourrait appeler le modèle LUCA et favorisant son adaptation ont conduit au dernier des LUCA. D'autres formes primitives antérieures à LUCA et incompatibles avec lui étaient certainement apparues dans le même temps, mais s'étant révélées moins aptes à la survie, elles ont disparues.

3) Cette constatation à elle seule est très intéressante, au regard des réflexions sur la possibilité de vies extraterrestres. Le nombre de planètes située dans la zone dite habitable est considérable. On peut penser que l'est aussi le nombre de planètes disposant d'eau acide au contact de magmas basiques. Cela rend en principe très probable l'émergence de processus vitaux analogues à ceux apparus sur Terre. Encore faudra-t-il le démontrer par l'identification sur ces autres planètes de formes de vie semblables à la vie terrestre.

3) PLOSBiology. Extrait du sommaire de l'article référencé ci-dessus :

"We develop a mathematical model based on the premise that LUCA depended on natural proton gradients. Our analysis shows that such gradients can power carbon and energy metabolism, but only in leaky cells with a proton permeability equivalent to fatty acid vesicles. Membranes with lower permeability (equivalent to modern phospholipids) collapse free-energy availability, precluding exploitation of natural gradients. Pumping protons across leaky membranes offers no advantage, even when permeability is decreased 1,000-fold. We hypothesize that a sodium-proton antiporter (SPAP) provided the first step towards modern membranes. SPAP increases the free energy available from natural proton gradients by 60%, enabling survival in 50-fold lower gradients, thereby facilitating ecological spread and divergence."

4) Wikipedia : Le rôle principal de l'adénosine triphosphate est de fournir l’énergie nécessaire aux réactions chimiques des cellules. C’est un nucléotide servant à stocker et transporter l’énergie.
Du fait de la présence de liaisons riches en énergie (celles liant les groupements phosphate sont des liaisons anhydride phosphorique), cette molécule ATP est utilisée chez les êtres vivants pour fournir de l'énergie aux réactions chimiques qui en consomment. L'ATP est la réserve d'énergie de la cellule.


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10 réactions à cet article    


  • chapoutier 26 août 2014 15:30

    certains vont hurler à la lecture de ce texte partisan du hasard smiley

    Une telle explication, généralement admise aujourd’hui, rend obsolète l’hypothèse de Darwin selon laquelle les premiers composants organiques se seraient formés dans de petites mares d’eau.. Darwin à fait ce qu’il a pu avec les connaissances de l’époque.


    • chapoutier 26 août 2014 16:48

      gros bouffon


    • chapoutier 26 août 2014 21:45

      c’est sur que gros machin ne ’’ dérive ’’ pas, c’est une nouvelle espèce à lui tout seul.


    • wawa wawa 26 août 2014 15:37

      très interessant.


      une petite coquille : 
      « L’énergie provient de la transformation des ions sodium du fumeur en protons acides de l’eau de mer. » 
      l’energie peut provenir de l’echange transmembranaire H+/Na+, selon grandient de concentration


      • diverna diverna 26 août 2014 19:45

        L’article a le mérite de renseigner sur une direction de recherche ; toujours bon à savoir.
        Ceci dit je n’y crois pas vraiment. C’est uniquement hypothétique et on peut ainsi échafauder bien des scénarios différents. Une hypothèse vaut par sa capacité à susciter des expériences pouvant prouver ou infirmer le scénario proposé. Là je reste dubitatif.
        Raisonnons ensemble : les fumeurs alcalins existent toujours mais pas de trace de précurseurs sauf erreur de ma part... Un gros manque.
        On ne sait pas du tout d’où viendraient les protéines qui viennent fort à propos remplir un rôle bien complexe pour être premier.
        Une suggestion : avant de vouloir « refaire la vie » (c’est bien ça ?) si on comprenait d’abord les dites pompes à protons qui seraient si essemtielles. On est loin de pouvoir expliquer la formation de cet ATP : on a identifié le complexe protéique mais personne à ma connaissance ne sait expliquer le lien entre le gradient de protons et la phosphorylation ADP —> ATP. Il existe des systèmes plus simple, en particulier une bactérie de la mer morte utilise l’énergie lumineuse ; ce qui me fait penser que le fond des mers n’est peut être pas le meilleur endroit pour faire naître la vie.


        • A Diverna
          Merci de ce commentaire. Je vais le reprendre en note sur Automates intelligents


        • non667 26 août 2014 20:51

          à automates suffisant !
          Celui-ci présente les 10 grandes inventions qui selon l’auteur, ont permis aux organismes vivants, lors d’une évolution de plus de 4 milliards d’années, commençant aux ensembles moléculaires

          organismes vivants ? au lieu de organismes inertes = lapsus révélateur  !!!!!! marquant une volonté de nous enfumer noirs smiley smiley smiley


          • Daniel Roux Daniel Roux 27 août 2014 10:52

            De grosses cellules vivantes et complexes existaient, il y a 2,1 milliards d’années.

            http://www.futura-sciences.com/magazines/terre/infos/actu/d/paleontologie-vie-complexe-il-y-2-milliards-annees-hypothese-confirme-54231/

            Puis plus rien pendant plus d’un milliard d’année, puis de nouveau la vie.

            L’organisme vivant le plus simple est si complexe que j’estime peu probable que l’on soit passé du minéral au vivant sans de multiples stades intermédiaires style virus et plus simple encore.

            Le hasard et la nécessité mène à tout et toujours de la même façon, du simple vers le compliqué par assemblages successifs suivant les lois qui régissent notre univers lui même soumis à un processus similaire.

            Fascinant.


            • epicure 27 août 2014 22:27

              exactement, d’ailleurs cela fait de nombreuses années que les scientifiques planchent sur ce principe.

              L’une des thèses les plus en vue sur la biologie prébiotique, c’est le monde ARN, avec des ARN assez simples ayant des capacités d’auto réplication. Qui seraient les enfants d’autres molécules autoéquilibrantes plus simples.

              Et de plus en plus certains voient les virus comme des fossiles du monde prébiotique, surtout depuis la découverte des virus géants qui ont de gros génomes.

              En tout cas au début ce serait la coopération entre plusieurs molécules autoréplicantes qui auraient évoluées, puis se serait isolé dans une enveloppe lipidique.

              De toute façon, c’est toujours conçu comme une succession d’étape différentes du simple vers le plus compliqué, jusqu’à arriver à une cellule complexe et autonome


            • geo63 27 août 2014 11:18

              Bonjour,

              Il existe des centaines d’articles consacrés à l’origine de la vie. Pour ma part, je voudrais citer celui d’un vieux professeur d’Oxford qui doit être toujours vivant (?), publié en 2007. Forte personnalité, Intelligence brillante. Pour l’avoir rencontré il y a plus de 40 ans, c’était déjà un des thèmes de sa réflexion, avec une démarche de chimiste généraliste, où il faisait intervenir les gradients de protons et ioniques en général (qui sont impliqués dans la théorie chimiosmotique).

              Article : Robert J.P. Williams : A system’s view of the evolution of life, Journal of the Royal Society, Interface (2007) 4, 1049-1070. Téléchargeable je crois.

              Article costaud où il considère tous les éléments de la classification périodique requis dans le processus de la vie.

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