Nicolas Sarkozy et ses fidèles : chronique d’une rupture annoncée
A l’exception de Brice Hortefeux et de Rachida Dati, aucun des proches de Nicolas Sarkozy n’est entré au gouvernement. Ce dernier avait prévenu ses parlementaires après sa victoire à l’élection présidentielle : « La fidélité c’est pour les sentiments, l’efficacité pour le gouvernement ». Les fidèles ne seraient pas assez compétents aux yeux du chef. Est-ce bien le message que voulait transmettre le nouveau chef de l’Etat ?

Patrick Devedjian, qui a hérité entre-temps du modeste titre de secrétaire général délégué de l’UMP, a été le premier à ironiser : « Je suis pour aller très loin dans l’ouverture, très loin : y compris jusqu’au sarkozystes ». Et il avait de bonnes raisons de s’en indigner car ce sont bien les proches amis des Hauts-de-Seine du nouveau président qui ont, pendant des années, essuyé les plâtres en expérimentant les idées dites sarkozyennes dans le cadre de leurs mandats locaux.
A commencer par le député-maire d’Asnières-sur-Seine Manuel Aeschlimann, conseiller de Nicolas Sarkozy pour l’opinion publique, qui a été le précurseur du communautarisme politique en France, en établissant un conseil des communautés dans sa mairie - conseil qui regroupe plus de cinquante représentants des différentes ethnies de la ville (cf. « A Asnières, il faut cibler chaque groupe », Le Monde du 8 mars 2006). Idem pour la discrimination positive, expérimentée au Conseil général des Hauts-de-Seine par la vice-présidente Isabelle Balkany, qui a lancé l’internat de la réussite (cf. « Le système Sarkozy, un internat pour la réussite », L’Express du 8 février 2007). Le clientélisme ou le vote sur enjeux - expression chère à Manuel Aeschlimann et dont Nicolas Sarkozy s’est clairement inspirée durant sa campagne - ainsi que la généralisation de la vidéosurveillance ont été pratiqués depuis des années à Levallois, bastion du député-maire Patrick Balkany (cf. « Le système Balkany », L’Express du 6 mars 2003), ami d’enfance de Nicolas Sarkozy ou à Puteaux, ville dirigée par Joelle Ceccaldi-Raynaud (cf. « Règlement de comptes à Ceccaldi city », L’Express du 20 octobre 2005), suppléante du président sortant à l’Assemblée nationale.
Ces proches élus locaux étaient donc ministrables, mais au final... ils n’ont rien obtenu ! Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il préféré s’entourer - à deux exceptions près - de chiraquiens ou de personnalités n’appartenant pas à sa famille politique ?
La principale raison est qu’ils sont devenus des soutiens gênants, trop gênants pour un chef de l’Etat.
Des Rastignac des Hauts-de-Seine qui font du bruit
D’abord, les expérimentations sont souvent allées trop loin, de nombreuses affaires et des abus ont été notifiés, notamment dans les rapports de la chambre régionale des comptes. Des montages financiers douteux ont été réalisés, notamment dans le cadre de projets liés aux activités du BTP, comme des aménagements de ZAC ou des constructions de parkings, et leur façon de faire de la politique est devenue très contestable :
A Antony, dans les années 90, Patrick Devedjian s’est lancé dans des projets d’aménagements ambitieux qui, malgré des dizaines de millions d’euros investis par le contribuable, n’ont jamais vu le jour. Un rapport de la chambre régionale des comptes datant de 2005 rapporte des erreurs de gestion commises par la ville aboutissant à des plus-values foncières qui ont davantage bénéficié aux promoteurs qu’à la ville et de nombreuses irrégularités au regard de la loi (cf. Rapport de la Chambre régionale des comptes d’Ile-de-France, 11 Octobre 2005 ; « Nicolas Sarkozy, Enquête sur un homme de pouvoir », Frédéric Charpier, Presse de la Cité).
Des irrégularités ont aussi été constatées dans le versement de subventions à des associations municipales. A Levallois-Perret, le rapport de la cour des comptes de 1999 révèle que la municipalité a largement « subventionné diverses associations municipales afin d’échapper aux règles de la comptabilité publique et au contrôle de légalité ». (cf. Rapport de la Chambre régionale des comptes d’Ile-de-France, 1999) La cour régionale des comptes a fait de ce rapport un modèle pour illustrer « les nombreuses irrégularités qui peuvent être commises par le truchement d’associations, quand des fonds publics sont distraits de l’objet pour lequel ils ont été initialement alloués. »
Ensuite, ces « Rastignac » des Hauts-de-Seine se sont sentis intouchables, semblant exercer leur pouvoir au-dessus des lois, allant jusqu’à instrumentaliser la justice - comme le fit Manuel Aeschlimann en juin 2006, alors qu’il était sur le point d’être mis en examen (cf. « Les magistrats dénoncent les menaces du député-maire », Le Parisien du 29 juin 2006) - ou en faisant intervenir la police municipale et la BAC lors d’un conseil municipal plus agité que d’habitude (cf. « La police intervient au conseil municipal », Le Parisien du 30 septembre 2006).
En février dernier, Patrick Balkany a de son côté fait voter par son conseil municipal la demande au ministre de l’Economie - alors Thierry Breton - d’une remise gracieuse pour les 230 000 euros qu’il devait à la commune, au titre des intérêts de sa condamnation pour avoir employé illégalement trois salariés municipaux à son service personnel (cf. « M. Balkany, maire de Levallois, espère obtenir la remise gracieuse d’une dette », Le Monde, 14 février 2007). Une demande qui en dit long sur sa détermination à contourner les lois. Rappelons que Patrick Balkany a été condamné en 1996 à quinze mois de prison avec sursis, à 200 000 francs d’amende et à deux ans d’inéligibilité pour avoir rémunéré, au frais du contribuable, trois employés municipaux qui exerçaient en réalité dans ses résidences privées. Il a aussi été condamné en 2004 à 1.500 euros d’amende et autant de dommages et intérêts pour diffamation et injure envers une élue communiste.
Si Joëlle Ceccaldi-Raynaud et Patrick Balkany pratiquent un clientélisme électoral très agressif, Manuel Aeschlimann semble avoir franchi la ligne jaune en la matière. Des fichiers électoraux de la ville d’Asnières-sur-Seine, contenant plus de 30 000 noms triés par origine ethniques, sont actuellement examinés par la brigade de répression de la délinquance économique (BRDE) (cf. « Fichiers ethniques à Asnières : le PS dénonce la politique communautariste », Le Monde du 21 mai 2007). Ce véritable fichage ethnique des électeurs aurait conduit la mairie à faire des envois de tracts ciblés aux électeurs en fonction de leur origine ethnique. (cf. par exemple le tract de Patricia Chavinier, candidate soutenue par Manuel Aeschlimann pour les cantonales de 2004, www.asnierois.org). Manuel Aeschlimann assure de son coté « ne pas connaître l’existence de ces fichiers ».
De telles exactions n’auraient pas pu être commises en présence de réels contre-pouvoirs. C’est pourquoi les élus se sont appliqués à museler l’opposition par l’application de diverses méthodes. A commencer par la pratique de la calomnie, qui a fait déjà de nombreuses victimes, notamment le blogueur de Puteaux, Christophe Grébert. Cet opposant a été victime d’une odieuse campagne de calomnie orchestrée par Joëlle Ceccaldi-Raynaud et son père (cf. le récit intégral de Christophe Grébert, www.monputeaux.com). Ces derniers ont été condamnés à payer une amende de 8 000 euros pour avoir tenu des propos diffamatoires à caractère homophobes à l’encontre du blogueur.
A Asnières-sur-Seine, ce sont les procédures judiciaires, initiées par le maire Manuel Aeschlimann contre le moindre opposant, qui pourrissent la vie locale et ruinent la commune, les frais de justice et honoraires d’huissier et d’avocats de la mairie d’Asnières étant estimés à près de 500 000 euros par an (cf. « La dérive procédurière gangrène la mairie d’Asnières », Libération du 27 novembre 2006). Cette pratique, connue outre-Atlantique sous le nom de slapping, est désormais interdite dans la plupart des Etats américains.
Malgré tous ces efforts d’intimidation, de nombreux blogs et sites internet - on en compte une vingtaine rien qu’à Asnières-sur-Seine -, animés par des opposants politiques, associatifs ou simples citoyens devenus allergiques aux activités de nos élus sarkozystes, relaient leur moindre écart. D’anciens conseillers municipaux de la majorité sont devenus les plus farouches opposants, comme Loïc Leprince-Ringuet à Levallois-Perret ou Jean-Jacques Seymoun à Asnières-sur-Seine.
Un manque flagrant de compétence
Nicolas Sarkozy a vu juste : fidélité ne rime pas toujours avec compétence. En effet, nos barons des Hauts-de-Seine ont aussi comme passif la gestion catastrophique de leur ville, notamment en matière financière : si leur politique immobilière a permis de faire exploser les recettes des grands groupes du BTP et d’embellir certains quartiers de leur ville, cela a eu aussi pour conséquence de surendetter leur ville, le montant de la dette ayant atteint des records peu glorieux. Quelques exemples : la dette de Levallois-Perret a atteint 250 millions d’euros en 2007 (100 millions d’euros de plus qu’en 2002), celle d’Asnières-sur-Seine est de 175 millions d’euros (en hausse de 54% depuis 2001). Deuxième effet négatif de leur politique immobilière : les villes étouffent sous l’effet de la densification urbaine, les crèches et les écoles manquent, les terrains de sports et de jeux sont insuffisants et les espaces verts font cruellement défaut.
Etant aussi députés, ils ont une autre caractéristique commune : leur très faible activité parlementaire, qui est quasi nulle. En septembre 2006, L’Express a publié un classement des députés en fonction du nombre d’intervention à l’Assemblée nationale de janvier 2004 au 13 mai 2006. Le tableau ci-dessous est un extrait de cette publication :
Député |
Nombre d’interventions en séance |
Manuel Aeschlimann |
3 |
Patrick Balkany |
17 |
Joëlle Ceccaldi-Raynaud |
1 |
Patrick Devedjian |
1 |
Moyenne par député |
34 |
Notons toutefois le score honorable de Patrick Balkany, qui est néanmoins deux fois plus faible que la moyenne des parlementaires. Rappelons qu’ils touchent chacun une indemnité parlementaire d’un montant de 6 800 euros bruts auxquels il faut rajouter de nombreuses indemnités perçues (frais de mandats, rémunération des collaborateurs, etc.). Et comme double mandat rime avec double rémunération, il ne faudra pas oublier leur indemnité de maire, qui est de l’ordre de 4 000 euros brut pour une commune de 50 000 à 100 000 habitants.
Le « coup de Kärcher » de Nicolas Sarkozy
On comprend désormais pourquoi Nicolas Sarkozy n’a pas retenu ses amis des Hauts-de-Seine pour composer son gouvernement. Il a ainsi tranché : la compétence avant la fidélité. Et puis, quand on est contre les fraudeurs et les délinquants, il y a des relations qu’il vaut mieux ne pas exposer au grand jour. Et Nicolas Sarkozy n’aurait évidemment pas pris le risque de composer un gouvernement impopulaire.
Au-delà de cet aspect, on peut aussi voir le signe fort qu’il souhaite éloigner toute forme de « racaille » de son gouvernement. Sachant cela, la nomination d’Alain Juppé comme ministre d’Etat peut surprendre, mais il faut bien reconnaître que les exactions pour lesquelles il a été condamné paraissent anecdotiques comparées aux abus en tout genre dont les barons des Hauts-de-Seine se sont rendus coupables.
Coup de Kärcher au gouvernement, coup de Kärcher au Parlement ? Quelle alternative pour l’électeur de droite les 10 et 17 juin ?
Vers une assemblée de députés « cleans » : quelles alternatives aux élus sortants ?
Nos barons des Hauts-de-Seine se sont faits de nombreux ennemis dont les plus farouches sont parmi leurs anciens alliés. Il s’agit d’élus de droite qui ne partagent pas la façon de faire de la politique de leur leader d’antan.
Dans la seconde circonscription des Hauts-de-Seine (Asnières-sur-Seine/Colombes Sud) se présente Josianne Fisher (divers droite), conseillère municipale de la majorité de Manuel Aeschlimann jusqu’en 2001, avant d’avoir été trahie par le maire sortant au moment de déposer la liste des conseillers municipaux (cf. « Le maire, sa femme... sans les sortants », Le Parisien du 3 mars 2001). Sa candidature, labellisée anticorruption, semble allier compétence et droiture. Le duo Jean-Jacques Seymoun/Bruno Casari (Divers droite/UDF/Modem), deux conseillers municipaux sortants de la majorité, passés aujourd‘hui à l’opposition semblent aussi être une alternative de droite sérieuse.
Rémi Muzeau (Majorité présidentielle), suppléant sortant de Patrick Balkany, associé à Loïc Leprince-Ringuet, élu municipal UMP à Levallois-Perret devenu opposant à Patrick Balkany, est l’alternative de droite labellisé Majorité présidentielle au sein de la 5e circonscription des Hauts-de-Seine (Levallois-Perret/Clichy).
Enfin dans la 6e circonscription des Hauts-de-Seine (Neuilly-Puteaux), celle du député sortant désormais président, Nicolas Sarkozy, Joëlle Ceccaldi-Raynaud, suppléante de ce dernier à l’Assemblée nationale et désormais candidate non suppléante, a du souci à se faire pour être élue. Elle se retrouve confrontée à deux candidats qui se disent eux aussi labellisés « Majorité présidentielle » ! Jean-Christophe Fromantin qui annonce qu’ « il est temps de changer la pratique de la politique trop souvent chargée de clientélisme, de scandales financiers et de magouilles en tout genre » et Bernard Lepidi (CNI) se font un plaisir de convoiter le poste de celle qui a cru bon d’ajouter un bandeau sur ses panneaux qui précise qu’elle est la seule candidate investie par l’UMP.
La corruption, la manipulation des électeurs, la malhonnêteté politique, l’abus de pouvoir ne sont donc pas une fatalité. Quel que soit son bord politique, chacun trouvera sûrement dans sa circonscription un homme ou une femme politique compétent, capable de porter haut la voix du peuple à l’Assemblée nationale, tout en pratiquant la politique de manière intègre.
Nicolas Sarkozy a montré la voie en se désolidarisant de ses amis délinquants à col blanc des Hauts-de-Seine. A nous électeurs d’en faire autant afin de composer une Assemblée de députés propres.
Liste des références
« A Asnières, il faut cibler chaque groupe », Le Monde du 8 mars 2006
« Le système Sarkozy, un internat pour la réussite », L’Express du 8 février 2007
« Le système Balkany », L’Express du 6 mars 2003
« Règlement de comptes à Ceccaldi city », L’Express du 20 octobre 2005
Rapport de la Chambre régionale des comptes d’Ile-de-France, 11 Octobre 2005
« Nicolas Sarkozy, Enquête sur un homme de pouvoir », Frédéric Charpier, Presse de la Cité
Rapport de la Chambre régionale des comptes d’Ile-de-France, 1999
« La police intervient au conseil municipal », Le Parisien du 30 septembre 2006
« Les magistrats dénoncent les menaces du député-maire », Le Parisien du 29 juin 2006
« M. Balkany, maire de Levallois, espère obtenir la remise gracieuse d’une dette », Le Monde, 14 février 2007
« Fichiers ethniques à Asnières : le PS dénonce la politique communautariste », Le Monde du 21 mai 2007
le tract de Patricia Chavinier, www.asnierois.org
le récit intégral de Christophe Grébert, www.monputeaux.com
« La dérive procédurière gangrène la mairie d’Asnières », Libération du 27 novembre 2006
« Liste des 577 députés selon leurs interventions », L’Express du 28 septembre 2006
« Le maire, sa femme... sans les sortants », Le Parisien du 3 mars 2001
Site de la candidate Josianne Fisher (divers droite), 2ème circonscription des Hauts-de-Seine
Site des candidats Jean-Jacques Seymoun/Bruno Casari (divers droite), 2ème circonscription des Hauts-de-Seine
Site du candidat Rémi Muzeau (Majorité Présidentielle), 5ème circonscription des Hauts-de-Seine
Site du candidat Jean-Christophe Fromantin (Majorité Présidentielle), 6ème circonscription des Hauts-de-Seine
Site du candidat Bernard Lepidi (CNI), 6ème circonscription des Hauts-de-Seine
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