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Parité : un bon motif d’abstention

Les élections municipales du 30 mars 2014 vont être marquées par une extension du domaine de la parité obligatoire des listes aux communes de 1 000 à 3 500 habitants. Une restriction autoritaire de liberté du suffrage au bénéfice du monopole des partis.

Le prurit paritaire, à l’origine présenté comme une mesure transitoire, visant à donner une impulsion à la représentation féminine dans l’attente de l’« évolution des mentalités » appelée à grossir la proportion d’élues, a bientôt été considérée par tous les partis comme une nécessité éternelle à valeur quasi constitutionnelle.

Revoilà les élections municipales et, aggravée cette année, la torsion imposée au libre choix des citoyens du fait de la parité autoritaire. Combien de regroupements locaux de citoyens, dans une commune de quelques milliers d’habitants, peuvent réunir le nombre de candidats suffisant, en passant sous ces fourches Caudines ?

L’obligation de présenter des listes chabada-bada agit comme un discriminant radical entre les groupements à visée civique et politique, puisque seuls les grands partis, constitués de longue date, disposent d’un vivier assez large pour répondre dans des élections locales, à son injonction de corporatisme[1] sexué. Or ces scrutins sont ceux où les courants nouveaux apparaissent et s’affirment, s’enracinent peu à peu, et grâce auxquels ils ont une chance de subsister.

L’obligation paritaire, qui institue à leur détriment le quasi-monopole d’éligibilité des grosses organisations partisanes, est un facteur puissant d’oligarchisation de la vie publique, avec son cortège de clientélismes.

À l’intérieur des partis, des adhérents capables et motivés par la vie publique se trouvent écartées de places éligibles, allouées à des candidats potiches – d’un sexe ou de l’autre – sollicités et promus pour meubler l’alternance des cases paritaires, et à qui il est surtout demandé de faire la claque pour la tête de liste. Ainsi, alors qu’elle fragilise les maires des petites communes en compliquant la réunion autour d’eux des compétences dont ils besoin, dans les communes de quelque importance, où les partis sont implantés et concourent pour les élections, l’obligation paritaire accentue la personnalisation du pouvoir des maires, au détriment de la capacité délibérative de conseils municipaux affaiblis.

La réorganisation territoriale projetée pour réduire le « millefeuille » administratif pourra bien, ici ou là, par le retrait de telle ou telle compétence en matière d’urbanisme, rogner le pouvoir souvent monarchique que la loi française attribue aux maires. L’effet d’émiettement des sensibilités politiques exercé dans les partis par la constitution paritaire des listes continuera de garantir la pérennité de ce pouvoir monarchique, plus encore que l’idéologie managériale qui prétend faire d’eux des « chefs d’entreprise »[2].

Consolation des cumulards

Symptomatique à cet égard est le débat relatif à la limitation du cumul des mandats. : l’hypocrisie récurrente avec laquelle les élus cumulards justifient la nécessité, pour un député ou un sénateur, de détenir un mandat exécutif local, en alléguant « l’ancrage », dans le sacro-saint « terrain », témoigne seulement du grand mépris dans lequel ils tiennent l’exercice d’un mandat de simple conseiller municipal[3]. Car il leur suffirait de siéger dans un conseil municipal à titre de conseiller, voire de conseiller délégué, pour répondre à la brûlante exigence du « terrain ». Mais d’un autre point de vue, ils n’ont pas tort de considérer qu’une potiche, ça n’a pas d’ancrage ; or leurs listes en sont pleines. Les professionnels de la politique, dans la période d’alternance rapide que la France connaît depuis les années quatre-vingt, savent trop la précarité des mandats parlementaires. Un mandat de maire est plus durable, surtout si l’autocratie locale est faiblement exposée à la compétition intrapartisane. Il est donc préférable que l’assemblée communale soit faible. Et ce n’est donc pas tout à fait une coïncidence si en France, depuis plus de vingt ans, la revendication de la parité sexuelle des listes a émergé, avant de s’imposer, en parallèle avec la demande d’une limite au cumul des mandats.

L’interdiction du cumul va entrer dans les faits, mais les apparatchiks sauront s’en consoler. Car celui qui abandonnera à son rival de parti, pour une mairie, la course à la députation saura que la pérennité de son mandat de maire lui sera doublement garantie : « d’en haut » par l’impossibilité légale que son rival le lui dispute ; « d’en bas » par la difficulté pour ses concitoyens et chers administrés de constituer librement des listes susceptibles d’inquiéter la sienne du seul fait que leur nombre émietterait le vote. Une bonne grosse bipolarisation bien théâtralisée circonscrit le risque.

Faire taire

L’obligation paritaire parachève une évolution historique vers des scrutins de plus en plus corsetés et sous contrôle[4], au bénéfice des grands appareils.

Dans les petites communes, il était déjà difficile de trouver suffisamment de candidats avant l’introduction de la contrainte paritaire. Longtemps, il a été possible de présenter des listes incomplètes, et de panacher (on raye Untel, mais on vote pour le reste de la liste). La possibilité de panacher n’avait déjà plus cours dans les communes de plus de 3 500 habitants : à compter de 2014, le panachage est impossible à compter d’un seuil de mille habitants. Ce sont près de sept mille[5] communes et d’un cinquième de la population française qui.

Le panachage, qui a existé an France dans des villes jusqu’à vingt mille habitants, donnait aux citoyens une grande liberté d’infléchir le produit des tractations d’appareils partisans[6].

Il était aussi porteur d’une liberté souvent injustement raillée comme encourageant l’expression d’intérêts catégoriels. Prenons donc la plus caricaturalement infrapolitique des catégories : si des joueurs de boules, fâchés que l’élargissement de la route ait mordu sur leur terrain, veulent porter le différend dans la lice électorale, qui est fondé à leur en contester le droit ? Personne en théorie, aujourd’hui pas plus qu’hier. Avec le système des listes incomplètes et du panachage, ils pouvaient espérer un élu au conseil. Avec l’obligation de listes complètes la difficulté est devenue grande. Car il leur falloir constituer une liste de joueurs de boules, tant il est peu probable que leur cause passionne beaucoup monde en dehors d’eux-mêmes. Mais avec la parité, la difficulté devient insurmontable.

Faut-il donc que se taisent les joueurs de boules, auxquels on peut ici substituer tous les groupes sociaux arithmétiquement minoritaires[7] ? Comme s’il avait été décrété que ne devaient plus être présentables au suffrage que des listes garanties à compétences générales !

C’est bien, en pratique, ce qui se passe. Se voient exclues, par une voie contournée et drapée de pseudo-vertu républicaine, les coalitions d’intérêts que peut légitimer tel dossier local sensible, tel événement, bref le cours de la vie, et l’expression spontanée du sentiment populaire. La parité sexuelle des listes est à la fois l’agent et l’alibi de cette dépossession. Face à cela, l’abstention du corps électoral ne peut plus être tenu pour du désintérêt à l’égard de la chose publique, mais pour une salubre contestation[8].



[1] À l’universel abstrait du citoyen, le corporatisme oppose traditionnellement l’idéal d’une homologie sociale entre les mandants et leur représentation, par corps de métiers. Le concept est applicable par extension aux communautarismes ethniques, religieux, etc. En faisant éclater le souverain selon un critère biologique, le féminisme a poussé l’idée à un point de tension auquel la pensée conservatrice, ou hier, fasciste, n’avait jamais atteint.

[2] Chefs d’entreprise qu’on entend rarement revendiquer la comparaison. Serait-elle si peu flatteuse ?

[3] Voir par exemple le plaidoyer d’un spécialiste du genre, Gérard Collomb : « Oui mais si je n’avais pas été sénateur… », http://www.rue89lyon.fr/2014/01/21/gerard-collomb-cumul-des-mandats-si-je-navais-pas-ete-senateur/, où l’on est prié de croire qu’un conseiller de sa majorité spécialement délégué à la métropole lyonnaise n’aurait jamais réussi à sa place à faire avancer le dossier…

[4] D’autres moyens de ce corsetage sont à chercher dans le coût des campagnes – quoi qu’on dise de la disponibilité des réseaux sociaux –, les seuils de prise en charge financiers, d’éligibilité, sans parler des parrainages pour la présidentielle…

[5] La grille que publie l’Insee sur la « Répartition des communes selon la tranche de taille » (http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=14&ref_id=popop023) ignore ce seuil de 3 500 et réunit dans une même catégorie les commune de 2 000 à 5 000. Nous nous contentons donc ici d’une approximation, qui n’altère pas la portée du propos.

[6] Sans pour autant interférer avec la liberté de constitution et d’organisation des partis à la façon des « primaires » dans lesquelles le conformisme contemporain veut voir une avancée démocratique. En fait, les partis, « libres » selon le terme de la Constitution, le sont de moins en moins sous la Ve République, puisqu’ils ne sont plus libres de présenter les candidats qu’ils veulent…

[7] C’est-à-dire ne recouvrant pas une majorité de la population d’une commune, ou du moins une forte proportion dans le cas d’une grande ville. Le caractère minoritaire n’est pas nécessairement assorti d’une opposition à une majorité qui lui serait complémentaire (il n’y a pas d’entre-soi des non-joueurs de boules), ni d’un label « groupe dominé » origine contrôlée.

[8] Cf. la « seccessio plebis » évoquée par Michel Maffesoli dans ses Nouveaux Bien-pensants. Selon l’Ifop, 35% des Français étaient tentés début janvier par l’abstention aux élections de mars (http://www.lejdd.fr/Politique/Municipales-l-abstention-pesera-lourd-646883).

 


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15 réactions à cet article    


  • bernard29 bernard29 10 février 2014 13:39

    la « théorie du genre » ne condamne t’elle pas le principe de parité ?


    • ahtupic ahtupic 10 février 2014 17:23

      Très juste. Il n’y a plus d’hommes, ni de femmes tant qu’il n’ont pas choisi. C’est la théorie du chat de Schrodinger


    • ahtupic ahtupic 10 février 2014 17:27

      Oui, cette loi est en complète contradiction avec la théorie du genre : 50% hommes-50% femmes. Qu’est-ce qui font des homos, des trans, etc... ? C’est discriminatoire.


    • bnosec bnosec 11 février 2014 07:47

      Une partie des hommes d’une liste n’ont qu’à dire se considérer être femme, et hop, réglée la question de la parité !
       smiley


    • Sarah 11 février 2014 13:39

      @l’auteur

      Vous avez raison sur l’idiotie de la parité : elle revient à privilégier le sexe sur la compétence et elle avantage les partis au pouvoir.

      Mais il en est de même de l’abstention : celle-ci avantage automatiquement ces derniers.

      Aux dernières législatives, un député - d’un des 2 grands partis au pouvoir, peu importe - a été élu avec 4,5 % des voix (4500 sur 100 000) en raison de l’énorme pourcentage d’abstention.

      Certains clament qu’il a été « mal élu » mais néanmoins il est élu et a autant de pouvoir que les autres.

      S’abstenir - surtout au premier tour - est une grosse erreur : si vous voulez changer ce régime, le seul moyen à votre portée est d’aller voter.


    • bnosec bnosec 12 février 2014 07:37

      Sarah, si vous répondez à l’auteur merci de ne pas insérer votre message dans le premier « fil de réponses » de façon à être placée en haut de liste. C’est puéril.


    • nemotyrannus nemotyrannus 10 février 2014 13:49

      La parité 50/50 c’est la reconnaissance , malgré tous les beaux discours , qu’ils ne savent pas ce qu’est l’égalité. Qu’ils ne la défendent pas.

      Ils se concentrent sur la différence .

      Une vrai égalité n’aurait que faire de la représentation des différences entre sexe/ethnies et considererait tout le monde comme semblable. 
      Qu’il n’y ait que des femmes , que des hommes ou que des robots , personne ne devrait s’en émouvoir si on défend une vision égalitaire du monde.
      Mais ça encore c’est trop beau...

      Ils croient que les homme pensent comme ceci et les femmes comme celà.Ca va pas plus loin.
      Ce n’est même pas une question de représentation au final , c’est plutôt une croyance reposant sur l’idée de différence fondamentale de pensée entre les sexes.
      Le tout en disant , ailleurs , que les pensées et les stéréotypes se modèlent suivant l’éducation (ce qui est juste).

      Ils parlent d’égalité pour défendre une vision basée sur la revendication (!) de la différence entre les sexes. 
      Et ’sen rendent même pas compte.



      • non667 10 février 2014 14:30

        à nemo....
        Ils croient.............
        non !ils ne croient pas........ ils savent qu’ils pervertissent la démocratie mais nous font croire qu’ils sont démocrates
        à virer l’umps et associés ! au plus vite ! dès les municipales pour commencer ! pas d’abstention qui les fait revenir ! 


      • Ouallonsnous ? 10 février 2014 16:40

        Ces élections municipales sont devenues du foutage de gueule , du fait de l’intervention des partis politiques UMPS, EELV, européistes et autres qui faussent le jeux des intérêts locaux des citoyens, citoyens qui vivent en France et se moquent pas mal de la géopolitique mondiale !

        Une seule solution pour les prochaine, boycotter le systéme et former des communes réellement représentatives des intérêts des résidents.

        Abstention donc !


      • Mmarvinbear Mmarvinbear 10 février 2014 14:05

        Avec l’obligation de listes complètes la difficulté est devenue grande. Car il leur falloir constituer une liste de joueurs de boules, tant il est peu probable que leur cause passionne beaucoup monde en dehors d’eux-mêmes. Mais avec la parité, la difficulté devient insurmontable.


        N’est-ce pas normal ? Après tout, un conseil municipal est élu pour s’occuper de toutes les affaires de la commune, et pas uniquement du terrain de boules et de l’élargissement de la D 9856...

        Vous imaginez le nombre d’élection à faire si on n’avait que des listes constituées pour régler un problème ?

        • eric 10 février 2014 15:09

          D’accord sur l’analyse, moins sur les préconisations. Le prurit paritaire est essentiellement une dérive degeneresente de la pensée socialiste qui se cherche d’autres prolétariats a « avant garder », depuis que le vrai est a 80% au niveau Bac et assez grand pour comprendre lui même ses intérêts.
          Certes, les droites, qui sont composées pour l’essentiel de braves gens raisonnables et vraiment démocrates, ont une fâcheuse tendance a éviter les conflits trop radicaux et donc a ne pas s’opposer assez aux élucubrations des penseurs de gauche, perpétuellement et a plein temps en recherche de régler leurs propres problèmes existentiels sur le dos de la société.
          Cependant une bonne grosse vraie claque électorale, finira sans doute par contribuer a ce que les gauches mettent enfin en chantier cette refondation qu’elles nous promettent depuis si longtemps, et les élus de droite, qu’il est aussi important de parler avec ses électeurs que de se taire sous la pression des médias.
          Il faut donc voter, et voter, comme dirait l’autre, pour « les moins sectaires » sur ces questions.


          • philippe913 10 février 2014 16:08

            dans ma petite commune, on est typiquement dans ces cas là.
            Un maire qui est là depuis 25 ans, une autre liste qui veut se monter, mais impossible, on ne trouve pas assez de femmes.
            Bilan, le maire va repasser sans possibilité démocratique de proposer quelqu’un d’autre...


            •  C BARRATIER C BARRATIER 10 février 2014 16:45

              La société est tenue par des mâles, ça commence par les présidents de la République, mais ça continue largement par les PDG du privé.
              La tradition tient la femme en rôle subalterne.
              Cette parité est donc un petit pas vers plus d’égalité entre hommes et femmes. Les auteurs qui s’en plaignent sont d’ailleurs des hommes...
              Il reste du chemin à faire, je pese qu’ils et elles ensemble ne ferontaps moins bien qu’avant.
              Voir en table des news :

              Femmes : Conquêtes, responsabilités nouvelles. Prenez votre part de pouvoir

               http://chessy2008.free.fr/news/news.php?id=228



              • nemotyrannus nemotyrannus 10 février 2014 17:07

                Je m’en plains parce que c’est insultant de croire qu’il y a une façon de penser femme et une façon de penser homme par défaut.

                C’est ce que la parité 50/50 sous entend comme idée. Et c’est con.

                Sauf qu’on ne pense pas la société en tant que mâle ou femelle.
                Ce sont les mâles et femelles qui gouvernent qui s’adaptent au fonctionnement du système.
                Mais ils n’adaptent pas ce système complexe , national et international , selon leur sexe.


                Sinon il y aurait une part commune à tous les gouvernements mâle/femelle.
                Une seule façon de faire les chose pour un sexe.
                Une seule façon de gouverner pour un sexe.
                Une seule façon de juger pour un sexe.
                Une seule façon de faire pour un sexe.
                Ce n’est pas le cas.
                C’est donc pas le sexe , Encore une fois , qui est le facteur important.
                C’est celui , Encore une fois , sur lequel on se focalise... Cherchez l’erreur.

                Ce n’est donc pas un gouvernement d’homme mais un gouvernement à majorité d’hommes.
                Ca n’engage que moi mais j’insiste sur cette nuance.

              • hauteville 11 février 2014 17:12

                Bien sûr qu’il n’y a pas une façon de penser Homme et une Femme. Mais les cerveaux respectifs ne fonctionnent pas de la même manière, sans hiérarchisation de ce type de fonctionnement. Les hormones qui jouent leur rôle dans le fonctionnement humain ne sont pas les mêmes non plus. Donc tirer le meilleur parti des deux fonctionnements est tentant.en formant des équipes mixtes équilibrées.
                Ensuite il y a les facteurs personnels, le fonctionnement du groupe...et chacun se différencie encore dans l’action.

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