Paroles et actes : à quoi jouent les députés européens du Front National ?
Durant les événements tragiques de Gaza cet été, le Front National est resté assez discret malgré des sollicitations de la presse, avide de connaître la position du FN sur cette épineuse question. Après plusieurs jours de conflit, le parti de Marine le Pen a adopté une ligne qui se voulait neutre : les frontistes n'étaient ni pro-paslestiniens ni pro-Israëliens, mais pro-Français tout simplement. Certains membres du FN néanmoins n'hésitaient pas à tenir des propos très durs sur la stratégie de l'Etat Hébreux, et le parti est historiquement connu pour sa politique internationale pro-Arabe. Au delà des postures, tentons de comprendre la position réelle du Front National sur la question palestinienne par l'analyse d'une importante journée de vote au parlement européen.

La journée du 25 mai 2014 a vu le triomphe du Front : en arrivant pour la première fois en tête d'un scrutin national, le FN bombardait pas moins de 24 députés au parlement européen. Et comme tout député qui se respecte, ils allaient devoir prendre position sur de nombreux sujets et bien sûr participer aux votes du parlement.
Après l'opération sur Gaza durant l'été, des résolutions concernant le conflit israëlo-palestinien se préparaient à Bruxelles : deux différentes furent déposées, la première pro-palestinienne, dénonçant l'attitude considérée comme criminelle d'Israël et demandant par exemple la fin du blocus de Gaza, fut proposée par une partie des verts et de la gauche ''dure'' (type Front de gauche) européenne (résolution B8-0112/2014, http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?type=MOTION&reference=B8-2014-0112&format=XML&language=FR).
La seconde, bien plus prudente, déposée par les socialistes européens (dont par exemple Vincent Peillon, membre du PS), entre autres déplorait les destructions faites à Gaza, appelait au maintien du cessez-le-feu, et ne désignait pas de responsable particulier (résolution B8-117/2014, http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//TEXT+MOTION+B8-2014-0117+0+DOC+XML+V0//FR).
Au parlement européen, le vote des résolutions ne se fait pas forcement directement ; dans un premier temps, certains points particulier (paragraphes) de la résolution sont votés individuellement : si ils sont votés alors ils resteront dans la résolution finale, s'ils sont rejetés alors ils seront gommés de celle-ci. Avant d'examiner les votes du parlement sur ces deux résolutions, résumons la position publique du FN vis à vis du conflit israëlo-palestinien par quelques vidéos et articles :
-Florian Philippot estime que la France n'a pas à prendre position dans un conflit étranger, il appelle à une position ''responsable, indépendante et équilibrée'' (15/07/2014, 16min25, http://www.youtube.com/watch?v=mSrMUDTySqs). Il critique la position initiale de François Hollande pro-israëlienne et compatit devant la ''grande souffrance'' de la population de Gaza (5min15, fin juillet, https://www.youtube.com/watch?v=L5eDcIBy-PI).
-Jean Marie Le Pen est beaucoup plus dur vis à vis d'Israël. Il parle de martyr du peuple palestinien, doute que le Hamas envoie réellement des roquettes sur Israël et parle de prétexte pour ''écraser'' avec des moyens ''ultra-modernes'' une population ''pratiquement sans défense'' et qui vit dans une ''misère affreuse'' (https://www.youtube.com/watch?v=vUMY0lwKHwo). En 2009 déjà, durant l'opération Plomb Durci il parlait de ''véritable camp de concentration'' pour désigner Gaza et de ''conditions alimentaires dramatiques'' ; enfin il faisait une comparaison de la situation avec la révolte du ghetto de Varsovie. (https://www.lyoncapitale.fr/Journal/Lyon/Politique/Extreme-droite/Le-Pen-Gaza-c-est-la-revolte-du-Ghetto-de-Varsovie).
-Louis Aliot plus laconique déclare tout simplement que le FN est ''pro-Français'' quand on lui pose la question de l'alignement de son parti dans ce conflit (http://www.dailymotion.com/video/x22ebvt_louis-aliot-sur-la-ldj_webcam)
-Bruno Gollnisch refuse également tout parti pris (http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/decryptages/2014/07/29/25003-20140729ARTFIG00260-le-silence-strategique-du-front-national-sur-la-crise-israelo-palestinienne.php).
-Enfin Marine Le Pen estimait en 2012 avoir une position ''équilibrée'', déclarait que le blocus israëlien est ''une stupidité'', qu'il est ''injuste et inefficace'' (2min 40, https://www.youtube.com/watch?v=t7z24Fhf7SA). Plus récemment elle appelle de ses voeux dans le programme du FN à ''la reconstitution d'une politique arabe de la France'' et défend une position équilibrée sur le conflit israëlo-palestinien ((http://www.frontnational.com/le-projet-de-marine-le-pen/politique-etrangere/notre-politique-etrangere/))
Compte tenu des déclarations ci-dessus, 3 scénarii de vote au parlement européen semblent possibles.
-Un 1er scénario ''pro-Français'' ne prenant pas parti et s'abstenant systématiquement ou quasi-systématiquement.
-Un 2e scénario ''équilibré'' ou le FN voterait certains paragraphes, en rejèterait d'autres et s'abstiendrait éventuellement occasionnellement.
-Un 3e scénario suivant la ligne Le Pen père qui serait pro-Palestinien, dénoncerait l'attitude d'Israël et serait paradoxalement assez proche d'une ligne de gauche dure type Front de gauche.
Examinons les résultats de vote de la 1ère résolution (pro-palestinienne) point par point. Sur le vote de 15 paragraphes concernant la résolution, les députés FN se sont opposés 11 fois, se sont abstenus 3 fois et on voté un seul paragraphe (sauf Marine Le Pen qui s'est abstenue une fois de plus) (page 15 à 45, http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-%2f%2fEP%2f%2fNONSGML%2bPV%2b20140918%2bRES-RCV%2bDOC%2bPDF%2bV0%2f%2fFR&language=FR).
En entrant dans les détails on constate que le seul paragraphe voté est extrêmement consensuel puisqu'il s'agit de ''transmettre à Israël la demande des députés du Parlement européen d'avoir accès à la bande de Gaza''.
On remarque en revanche que le FN a voté contre des paragraphes tels que :
-Le parlement européen dénonce fermement l'agression militaire israélienne contre Gaza, les violations du droit international et du droit humanitaire, l'utilisation d'armes interdites et nouvelles ainsi que de drones et d'armes dont l'utilisation est interdite dans des zones densément peuplées.
-Le parlement européen soutient les efforts visant à obtenir un accord sur un cessez-le-feu durable et pleinement respecté(...), exige la fin immédiate du siège de Gaza et un accès immédiat et sans entrave à l'aide humanitaire, notamment pour couvrir les besoins médicaux d'urgence (...)
-Le parlement européen demande qu'un comité international soit constitué pour enquêter sur les crimes de guerre commis pendant l'agression israélienne -Le parlement européen demande à l'UE d'appeler les gouvernements de tous les États membres de l'Union à appliquer les lignes directrices du 19 juillet 2013 ; demander une interdiction d'importer dans l'Union européenne tout produit israélien provenant des colonies israéliennes illégales dans les territoires palestiniens occupés
-Le parlement européen demande à l'UE d'exiger d'Israël des réparations pour les projet financés par l'Union européenne qui ont été détruits au cours de ses agressions répétées, à la fois à Gaza et en Cisjordanie
-Le parlement européen considère qu'il s'agit de la troisième agression militaire de ce genre sur Gaza après l'opération "Plomb durci" en 2008-2009 et l'opération "Pilier de défense" en novembre 2012, qui ont fait 3 000 morts et des centaines de blessés du côté des Palestiniens, et qui ont causé d'importants dégâts matériels et une catastrophe humanitaire. (Abstention de Marine Le Pen sur ce paragraphe, refus de tous les autres députés FN)
Enfin le FN s'abstient (entre autres) sur ces deux paragraphes suivants :
-Le parlement européen considère que les constructions se poursuivent dans la plupart des colonies israéliennes illégales dans les territoires palestiniens occupés et que depuis juin 2014, 1 472 unités de plus ont été autorisées, faisant de la place à 6 000 nouveaux colons israéliens, et que davantage de terres ont encore été confisquées, le dernier incident se rapportant à 170 hectares de terres agricoles au Sud de Bethléem pour la construction de 2 500 unités de logement pour des colons israéliens.
-Le parlement européen considère qu'Israël applique un blocus total par la terre, l'air et la mer à Gaza depuis 2007, ce qui a transformé ce territoire de 365 km2 en véritable prison à ciel ouvert où 1,7 million de personnes, dont 1,2 millions de réfugiés, vivent dans des conditions humanitaires extrêmes, qui ont été considérablement aggravées par cette attaque de 50 jours.
Après les votes des paragraphes se déroulait le vote de la résolution complète, le FN refusa la résolution -pourtant expurgée de tous les paragraphes rejetés- avec l'ensemble des partis européens, exception faite de certains verts, de la gauche dure, et des Hongrois du Jobbik (parti souvent qualifié d'antisémite).
La seconde résolution, bien plus prudente devait alors être votée , mais avant cela les députés européens devaient accepter ou rejeter des ''rajouts'' appelés amendements proposés par les verts et la gauche dure pour tenter (sans grand espoir) de renforcer la résolution et de la rendre plus pro-palestinienne.
En voici la liste (http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//NONSGML+AMD+P8-RC-2014-0117+002-017+DOC+PDF+V0//FR).
Les députés FN votèrent contre l'ensemble de ces résolutions (comme pratiquement tous les députés européens sauf verts/neo-communistes/jobbik) à l'exception de la suivante ou ils s'abstinrent (Amendement 3) :
-Le parlement européen considère que les constructions se poursuivent dans la plupart des colonies israéliennes illégales dans les territoires palestiniens occupés et que depuis juin 2014, 1 472 unités de plus ont été autorisées, faisant de la place à près de 6 000 nouveaux colons israéliens, et que davantage de terres ont encore été confisquées, le dernier incident se rapportant à 170 hectares de terres agricoles au Sud de Bethléem pour la construction de 2 500 unités de logement pour des colons israéliens.
Cette position est cohérente avec leur rejet de la 1ere résolution, mais pas avec la politique neutre prônée par le parti ni avec les déclarations de ses dirigeants.
L'ensemble des amendements rejetés, le vote de la 2e résolution, particulièrement douce à l'égard d'Israël pouvait avoir lieu.
Elle fut logiquement très largement adoptée : quasiment tous les députés de la ''droite classique'', du centre ou de la ''gauche classique'' votèrent pour.
L'analyse des votes devient réellement intéressante quand l'on constate que, à l'exception de Bernard Monot , tous les députés FN, dont les dirigeants, ont voté contre la résolution en elle-même, pourtant extrêmement modérée, puisqu'ils avaient obtenu le rejet de l'ensemble des amendements de la résolution (qui demeure ainsi bienveillante vis à vis d'Israël).
Afin de comprendre ce que signifie cette surprenant décision de vote, examinons quel est le profil des députés autres que FN qui ont voté contre cette résolution.
Tout d'abord on distingue les votes de protestation : après le refus systématique de leurs amendements, l'extrême gauche, les verts, les rares communistes non-inscrits et le Jobbik votèrent logiquement contre la résolution, refusant de cautionner un texte qu'ils considèrent comme pusillanime et insuffisant.
Au delà de ces députés, il apparait quelques dizaines d'autres députés (une bonne quarantaine) de groupes politiques très variés : PPE (droite classique dont UMP), S&D (Gauche classique dont PS), ALDE (Libéraux dont UDI), ERC (libéraux plutôt euroceptiques mais très atlantistes) et EFDD (eurosceptiques dont l'UKIP anglais).
Il apparait que l'ensemble de ces députés à voté systématiquement contre tous les amendements qui apportaient un contenu pro-palestinien à la résolution (à d'extrêmement rares abstentions près) et à donc voté également contre la résolution finale, laissant penser qu'aussi modérée soit-elle, elle était encore trop dure à l'égard d'Israël selon eux.
Entrons dans le détail pour tenter d'y voir plus clair. On distingue les députés de L'UKIP, très connus pour leur rejet de l'Union Européenne, mais également fervent soutiens d'Israël (http://www.algemeiner.com/2013/07/22/ukip-leader-nigel-farage-supports-israel/) au point d'avoir une page facebook ''Friends of Israel in UKIP'' qui vaut le détour (https://www.facebook.com/pages/Friends-of-Israel-in-UKIP/111727452249341).
Il convient de noter néanmoins que L'UKIP ne s'opposait pas systématiquement aux amendements et s'abstenait environ un tiers du temps, contrairement aux autres députés décrits ci-dessous.
On reconnait aussi quelques députés français : Jean-Marie Cavada par exemple, qui n'apparaît pas comme un modèle d'objectivité quant à la situation au proche-orient (après 4min20 notamment) http://www.dailymotion.com/video/x4j2vx_france-israel-une-amitie-au-service_news.
Ou encore Brice Hortefeux, notoirement épinglé pour racisme en 2009 (http://www.youtube.com/watch?v=RcgtqhIwKRU) et néanmoins -ca ne s'invente pas- récompensé du prix contre le racisme et l'antisémitisme par l'Union des Patrons et Professionnels Juifs de France, le tout devant le Président et le Vice-Président du Crif (http://www.marianne.net/La-bonne-blague-Hortefeux-prime-pour-son-combat-contre-le-racisme_a183154.html).
S'ajoute les députés du PVV, parti islamophobe du très raciste Geert Wilders qui compare le Coran à mein kampf et déclare que le PVV est ''très pro-Israël'' (http://www.europe-israel.org/2014/05/geert-wilders-mon-parti-le-pvv-est-tres-pro-israel/) Dans la même lignée on remarque l'unique député du Vlaams Belang, les députés danois du DPP, les Italiens de la Ligue du Nord, les députés ''démocrates suédois'', tous ultra anti-immigrationistes jusqu'à l'islamophobie, ou encore Jan Zahradil, le tchèque du parti ODS dont le président et ancien premier ministre tchèque déclarait tout son soutient à Benyamin Netanyahou devant la situation d'Israël qui ''lui rappelait celle de son pays dans les années 30'' http://www.jpost.com/Diplomacy-and-Politics/Czech-PM-to-Post-Well-support-Israel-in-EU.
On note pour conclure la présence du député néerlandais Bas Belder du SGP, parti protestant fondamentaliste religieux, opposé au droit de vote des femmes et pour qui la création d'Israël est ''l'accomplissement d'une profession divine'' et ''la solidarité avec le peuple juif est non négociable'' car ''Dieu leur a assigné un pays comme c'est écrit dans l'ancien testament''. L'Islam est décrite comme ''une menace devant être contrée car elle empêche le salut''. (http://electronicintifada.net/content/israel-finds-allies-europes-christian-fundamentalists/8802).
La conclusion logique de cette très longue analyse ne souffre d'aucune ambiguïté : le Front National, malgré un discours moins violent que celui, par exemple, du PVV -forte communauté musulmane en France oblige-, s'est aligné sur la posture générale des nationalistes européens (très islamophobes, considérant Israël comme le bouclier de l'Europe devant la ''menace islamique'' et donc validant les théories américaines ''du choc des civilisations'').
Dans les mots, le FN ne peut se permettre la virulence d'un Geert Wilders ou d'une Ligue du Nord notoirement intolérante, étant donné la diversité de la population française, son rejet global du racisme, ou encore l'importance de l'électorat d'origine nord-africaine dont Marine Le Pen aura obligatoirement besoin pour vaincre au second tour.
Dans les actes, les élus frontistes, au lieu de se distinguer après leur élection et d'honorer leurs paroles par les actes, se rangent du coté de l'extrême droite européenne la plus caricaturale et des plus partiaux et inconditionnels soutiens à Israël, parjurant ainsi leurs déclarations d'équilibre, de modération, voire même de soutien aux Palestiniens.
C'est une stratégie inique, très probablement dictée par des sentiments xénophobes, et qui, heureusement, ne mènera jamais le Front National au pouvoir.
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