Pogroms et génocides, bases de la naissance de la Turquie moderne
Je viens de terminer la lecture d’un livre utile et nécessaire, pour tous ceux qui veulent comprendre ou compléter leurs connaissances du processus de la naissance de la Turquie moderne. Il s’agit de livre da Varoujan Sirapian Les pogroms des 6-7 septembre 1955, paru en septembre aux éditions Sigest.
Varoujan Sirapian aborde dans ce livre, une question relativement méconnue en France. Il effectue sur la base de documents incontestables et sur son expérience personnelle, une analyse pertinente des évènements des 6-7 septembre 1955. Ces événements ont eu lieu dans les principales villes de la Turquie : il s’agit des pogroms à Constantinople, Izmir et Ankara, dirigés contre les communautés non-musulmanes de ces villes et accomplis par la foule turque (j’y reviendrai plus en détail juste après).
Ces émeutes sanglantes ont conduit à l’homogénéisation ethnoreligieuse de la Turquie, mais à quel prix ! Comme le dit Jean Dorian : « Après ces incidents, les minorités non musulmanes, même les plus modérées et bienveillantes, ont perdu toute confiance dans les institutions de leur pays. Beaucoup ont décidé de quitter, tôt ou tard, la Turquie.[1] »
Le livre s’appuie sur trois sources majeures, l’étude universitaire de Speros Vryonis, Jr.[2], l’analyse de Güven Dilek[3], et la collection de photographies et de documents des archives Fahri Çöker[4]. D’autres sources viennent étoffer l’étude. Plus de la moitié du livre de 176 pages est composé de photographies qui montrent la violence et ses conséquences, ainsi que de reproductions d’articles de journaux et de certains des documents des archives Çöker. Il s'agit d'un travail de synthèse, auquel s’ajoutent plusieurs anecdotes personnelles : Varoujan Sirapian, âgé alors de dix ans, s’est rendu compte que les histoires racontées par ses parents et grands-parents sur le génocide de 1915 n’étaient pas seulement de l'histoire ancienne, mais des événements qui pouvaient se reproduire. Cela lui a fait comprendre qu’il devait quitter son pays natal, mais il lui a fallu 10 ans de plus pour devenir adulte et trouver les moyens de le faire, et s'installer en France.
Sirapian, sur la base de ces sources, rapporte que les événements des 6 et 7 septembre ont été organisés et avaient un objectif précis. Un incident fabriqué, c’est-à-dire l’attaque le consulat turc de Thessalonique, lieu de naissance de Mustafa Kemal Atatürk, a servi d’étincelle aux manifestations dans les quartiers non musulmans de Constantinople. Ces manifestations se sont ensuite transformées en pillages, émeutes et violences. Il y a eu des incidents similaires à Izmir et des événements de plus petite envergure dans d’autres parties de la Turquie.
Sirapian énumère des faits établissant que les émeutes étaient planifiées à l’avance. L’attaque de Thessalonique a été orchestrée par le « département de guerre spéciale » (Özel Harp Dairesi). L'enquête a révélé très vite que cet attentat a été réalisé par un Turc, ce qui a été confirmé également par le général de corps d’armée Fatih Güllapoğlu[5]. Par ailleurs, deux attachés du consulat turc, arrêtés en flagrant délit par la police grecque, étaient également impliqués. Mais la presse turque n'a pas informé le public de cette conclusion…
Des émeutiers en colère, la plupart acheminés par avance en camion à Constantinople, ont pris d’assaut le quartier grec de la ville. Ces émeutes ont causé la mort d’une douzaine de personnes. Les communautés juives et arméniennes ont elles aussi été victimes d’exactions. Le pogrom a accéléré le départ des Grecs de Constantinople : la communauté est passée de 135 000 membres avant l’attaque à 7 000 en 1978 et 2 500 en 2006. Cela a participé au renouvellement, en quelque sorte, de la conquête de Constantinople, en la vidant de sa population non musulmane. D’ailleurs, l’impression de cette reconquête constante est de nouveau de mise, avec la transformation de Sainte-Sophie en mosquée par la volonté d’Erdogan, qui se rêve en sultan et calife.
Cependant, en plus de l’attaque de Thessalonique la question chypriote, qui commençait à prendre de l’ampleur, a été instrumentalisée par la Turquie durant les pogroms. Revenons brièvement sur cette question.
La période délicate de la décennie 1950, a vu le retour dans les affaires chypriotes de la Turquie, à cause des agissements de la puissance coloniale britannique.
Quand Alexandros Papagos a gagné les élections en Grèce en 1952, un vent d’espoir a gagné Chypre. Pour la première fois, un Premier ministre grec citait Chypre dans ses déclarations programmatiques. Cependant, devant le refus des Britanniques de négocier le sort de l’île, Papagos[6], demandait le rattachement de Chypre à la Grèce (enosis), tout en concédant l’installation de bases militaires britanniques sur l’île ; une proposition alternative, prévoyait une période transitoire de 5 à 8 ans et l’organisation d’un référendum à Chypre, sur l’unification avec la Grèce.
La Grande-Bretagne persistait dans son refus[7]. Afin de contrer la demande grecque, le gouvernement britannique avait mis en avant le fait que le point de vue turc était totalement ignoré par la proposition grecque.
La machine s’emballait. Papagos prenait la décision d’avancer en déposant un recours auprès des Nations Unies. Le 23 février 1954 la Grèce en informait le gouvernement britannique et le 16 août de la même année, elle officialisait le recours, avec, entre autres, la demande d’organiser un référendum sur l’autodétermination à Chypre. La Grande-Bretagne pressait alors encore plus la Turquie de s’intéresser à Chypre, d’autant plus qu’en 1955, débutait la lutte des Chypriotes grecs contre l’Empire colonial.
Le Premier ministre turc de l’époque, Adnan Menderes, en difficulté à l’intérieur, a constitué une équipe autour de lui spécialement dédiée à Chypre et fait appel au Professeur Nihat Erim pour étudier la question. Ce dernier préconisait de mettre en avant dans les arguments turcs « l’existence de deux peuples distincts à Chypre » [8]. Sur cette base, des cartes ont été établies montrant Chypre divisée en deux, une partie allant à la Turquie, l’autre à la Grèce. Les lignes tracées suivaient pratiquement les lignes d’occupation turque de 1974. Chypre devenait définitivement une « cause nationale » pour la Turquie.
Pour sceller l’ensemble et piéger totalement Athènes, la Grande-Bretagne organisait une réunion tripartite (Grande-Bretagne, Turquie, Grèce) à Londres le 29 août 1955, quelques mois après la première Résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies (17.12.1954) sur la question chypriote (suite à la requête de la Grèce), qui ajournait en réalité la décision. Les Britanniques réussissaient l’officialisation de l’entrée de la Turquie dans le jeu. Quant à la Grèce et l’ethnarchie[9] chypriote, elles étaient satisfaites car, estimaient-elles, le problème chypriote devenait un problème international…
Officiellement pour sortir de l’impasse, les Britanniques ont soumis, le 19 juin 1958, de « nouvelles propositions[10] » pour un règlement global de la question. En réalité, le fameux plan Macmillan, du nom du Premier ministre britannique, était une tentative de conserver le contrôle sur Chypre : une certaine autonomie était accordée aux communautés grecque et turque, mais les véritables attributs de la souveraineté demeuraient entre les mains du gouverneur britannique de l’ile, qui gardait le droit de veto sur toutes les questions concernant les affaires étrangères, la défense et la sécurité intérieure. Ce plan fut rejeté par tous les intéressés[11].
Nous savons ce qui s’est passé ensuite : une indépendance non voulue a été imposée aux Chypriotes, avec une constitution non fonctionnelle à la clef et trois pays garants de l’indépendance de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du pays… En réalité, la Grande-Bretagne est partie de Chypre, pour mieux rester : la solution donnée n’étant pas viable, elle conservait la haute main sur le domaine géopolitique et pouvait influencer à tout moment la vie politique du pays…
Varoujan Sirapian réussit à démêler les ficelles de toute cette histoire méconnue et la rend accessible à un public large.
* Vous pouvez commander le livre sur les plateformes habituelles ou directement auprès de l’éditeur, les Éditions Sigest :
https://edsigest.blogspot.com/2020/08/nouveaute-sigest-livre-6-7-septembre.html
[1] Europe et Orient (hors-série No3), septembre 2020.
[2] The Mechanism of Catastrophe, New York : Greekworks.com, 2005.
[3] Dans 6-7 Eylül Olayları, Tarih Vakfı, 2005.
[4] Dans 6-7 Eylül Olayları : Fotograflar-Belgeler, Tarih Vakfı, 2005.
[5] Wikipédia.
[6] Conférence de Presse du 19 mai 1954.
[7] Archives secrètes britanniques : Document : FO 371/112844 68585. Cité par Miltiades Christodoulou, Chypre-Grèce, Proodos, Nicosie, 1999
[8] Nihat Erim, Reminiscenses on Cyprus, http://foreignpolicy.org.tr/reminiscenses-on-cyprus-nihat-erim/
[9] L’Archevêque orthodoxe de l’île était également le représentant de sa communauté durant l’occupation ottomane. Ce rôle a été plus ou moins conservé pendant la période britannique.
[10] Eric Rouleau, Le plan Macmillan pour Chypre ne diffère pas essentiellement des précédents projets, Le Monde Diplomatique, juillet 1958 (https://www.monde-diplomatique.fr/1958/07/ROULEAU/22651
[11] Il faut préciser ici que dès 1878, en accueillant le général Wolseley qui venait, au nom de la Grande-Bretagne, prendre possession de l’île cédée par l’Empire ottoman, les Chypriotes grecs avaient formulé l’espoir que la « Grande-Bretagne venait aider l’île à s’unir à la Grèce ».
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