Pour Julian Assange, fondateur de Wikileaks

Victoire : le président de l’Equateur, Rafael Correa, vient d’accorder l’asile politique à Julian Assange !
C’est depuis le 7 décembre 2010 – il y a donc un peu plus d’un an et demi déjà – que le génial fondateur de Wikileaks se trouve au centre d’un incroyable imbroglio judiciaire et diplomatique : accusé d’espionnage aux Etats-Unis pour avoir divulgué des secrets d’Etats et soupçonné de viols sur deux femmes en Suède, il s’est en effet réfugié, depuis le 19 juin dernier, à l’Ambassade d’Equateur à Londres, qui l’héberge gracieusement, en attendant de pouvoir le transférer à Quito, afin de lui éviter l’extradition vers la Suède et de là, selon des accords bilatéraux entre ces deux pays, vers les Etats-Unis, où il risque, pour ce que la législation américaine appelle là un « délit d’espionnage », rien moins que la peine de mort !
C’est dire si tous les partisans de l’abolition de la peine capitale, cet inique et barbare châtiment, doivent s’unir, de par le monde, pour défendre, en l’occurrence, Julian Assange. Cet impératif et juste combat n’est jamais, du reste, que celui, plus simplement mais plus tragiquement aussi, pour les Droits de l’Homme, que toute conscience éprise d’humanisme voudrait universels.
Qu’il me soit permis de rappeler, à ce propos, les mots, particulièrement forts et justes, de Robert Badinter, ancien Garde des Sceaux sous la présidence de François Mitterrand, dans sa récente préface aux écrits d’Albert Camus contre, précisément, la peine de mort : « … pour Albert Camus, la lutte pour l’abolition fut un combat permanent. La peine de mort a toujours été à ses yeux un châtiment ‘cruel, inhumain et dégradant’, incompatible avec les droits de l’homme. Elle lui apparaît comme la persistance de la barbarie dans les temps modernes. Elle est la négation absolue des valeurs dans lesquelles Camus croyait, et d’abord l’intangibilité absolue de la vie humaine. Il voyait dans la peine de mort, sous le rituel des formes procédurales, l’expression ultime d’une violence mortelle s’exerçant souverainement et froidement sous le nom de justice. »1
Dont acte ! Mais ce qui, par-delà même cette terrible iniquité que représente toute peine de mort, apparaît également, dans cet odieux procès intenté à Julian Assange, c’est l’aspect sournoisement, et d’autant plus dangereusement, totalitaire, sous couvert de justice, de quelques-unes de nos prétendues démocraties modernes, lesquelles feraient pâlir d’envie, par leur efficacité désormais quasi planétaire, certaines dictatures du passé, dont les régimes staliniens.
Car il est par trop évident, après les révélations de WikiLeaks concernant les très peu glorieuses magouilles militaires, et les crimes de guerre surtout, de l’armée américaine en Irak, que Julian Assange, par son extraordinaire volonté de transparence et de vérité, dérangeait au plus haut point, par-delà ses hypothétiques « crimes sexuels » dont il reste tout à prouver, l’ordre établi, si ce n’est le pouvoir en place et même suprême à échelle mondiale : les Etats-Unis d’Amérique, impitoyable clé de voûte d’un système monstrueux d’inhumanité tout autant que de cynisme et dont aucun des rouages, tous parfaitement contrôlés, ne permet plus la moindre ligne de fuite, sinon à se retrouver soudain, tel Julian Assange précisément, broyé sous l’énorme poids d’une implacable, tyrannique, machine de guerre.
La Grande-Bretagne elle-même, pourtant modèle de civilisation et l’un des berceaux philosophiques de nos démocraties modernes (avec des penseurs, hérauts de la tolérance, tels que John Locke, David Hume, Jeremy Bentham ou John Stuart Mill), semble par ailleurs vouloir être, de plus en plus elle aussi, l’un des nouveaux bras armés de cette tentaculaire et effroyable emprise, conséquence dramatiquement néfaste de l’actuelle « globalisation », sur le monde. Ne vient-elle pas en effet de déclarer, via le « Foreign Office », que, s’il le fallait, elle prendrait d’assaut l’Ambassade d’Equateur, déjà encerclée à l’heure actuelle par la police anglaise, pour capturer Julien Assange et l’extrader ainsi, conformément au mandat d’arrêt lancé par la justice britannique, vers la Suède : un geste inconcevable qui, s’il était appliqué concrètement, équivaudrait, étant donné l’immunité diplomatique tout autant que la souveraineté territoriale dont jouit, légalement et politiquement, toute ambassade sur quel que sol national que ce soit, à un véritable acte de guerre !
Le Ministre des Affaires Etrangères d’Equateur, Ricardo Patino, de ce point de vue-là, à parfaitement raison, face à cette déclaration d’une incroyable arrogance et en flagrante violation de la Convention de Vienne sur l’indépendance des missions diplomatiques, de répliquer que l’on ne vivait plus, aujourd’hui, au temps des colonies : l’Equateur, bien que situé en Amérique du Sud, n’est pas les Falklands, que l’Argentine revendique par ailleurs très légitimement après des décennies d’occupation par l’empire britannique !
Certes les bras, face à pareille injustice et cruel sort, nous en tombent-ils, à nous qui nous sommes tant battus, non seulement pour la liberté de pensée ou de parole, mais, de manière peut-être plus significative encore au regard de toute véritable et authentique démocratie, pour la simple liberté de la presse.
Aussi ne me vient-il plus à l’esprit comme à la bouche, à présent, qu’un seul mot d’ordre, mais aussi imprescriptible que tout impératif catégorique, et non seulement kantien : démocrates de tous pays, hommes et femmes de bonne volonté, peuples épris d’un humanisme non nécessairement utopique, unissons-nous, en criant haut et fort notre indignation, afin de sauver, de toute urgence, Julian Assange de ce fascisme larvé, quoique désormais déclaré au vu de cette infamie dont il est l’objet, qu’est le nouvel et toujours plus rampant, jusqu’à nous asphyxier, ordre mondial.
Il en va de l’avenir de la démocratie et, par là même, de nos enfants !
DANIEL SALVATORE SCHIFFER*
* Philosophe, auteur de l’essai « Critique de la déraison pure - La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones (Bourin Editeur) et porte-parole, pour les pays francophones, du « Comité International Contre la Peine de Mort et la Lapidation » (« One Law For All »), dont le siège est à Londres.
1 Robert Badinter, préface à « Albert Camus contre la peine de mort », Paris, Gallimard, 2011, p. I (écrits réunis, présentés et suivis d’un essai par Eve Morisi).
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