Quand le magicien montre la lune, il faut regarder son doigt
À la fin du mois d'août, pendant que les médias continueront à nous matraquer à coups de changement climatique et de retour probable du covid masqué derrière une énième variante, l'Inde et la Russie vont tenter le premier "atterrissage" en douceur sur le pôle sud de la Lune, chacune de leur côté.
Jusqu'ici, les sondes lunaires des États-Unis, de la Chine, et de feue l'Union Soviétique (dont la Russie a hérité du savoir-faire, des ingénieurs et de la logistique spatiale) ont aluni soit sur la face visible du satellite de la terre, soit sur sa face cachée, mais jamais au pôle sud, ni au pôle nord.
Déjà, en 2019, l'Inde avait fait cette tentative, mais le contact avait été perdu à la dernière minute, et on a appris par la suite que Chandrayaan 2 avait été détruit suite à un crash fatal. Mais, ne voulant pas rester sur un échec, elle a lancé Chandrayaan 3 le 14 juillet dernier. La sonde est maintenant entrée en orbite lunaire, et elle procède à des manœuvres de ralentissement pour effectuer un alunissage en douceur prévu la semaine prochaine, le 23 août pour être précis.
Le 11 août, la Russie a lancé Luna 25, plus tard donc que son homologue indienne, ce qui ne l'a pas empêchée d'entrer en orbite lunaire le 16 août et d'être programmée pour un alunissage le 21 août, deux jours plus tôt que Chandrayaan 3.
La différence de timing est due aux différences de budgets alloués aux opérations respectives, au poids du matériel et à la quantité de carburant embarqué : Chandrayaan 3 pèse 3,9 tonnes alors que Luna 25 ne pèse "que" 1,7 tonne ce qui lui permet d'être plus rapide, et la capacité en carburant de la sonde indienne étant inférieure à celle de Luna 25, elle a dû suivre une trajectoire qui se contente d'une énergie moindre, plus longue, tout comme l'avait fait la sonde japonaise Ispace qui s'est écrasée sur la lune le 25 avril dernier.
Mais que diable vont faire tous ces gens sur la lune ?
Que ce soit pour l'Inde ou pour la Russie, et comme c'était le cas pour les Etats-Unis dans les années 60, la Lune est un élément majeur de leur "spacio-stratégie.
D'un côté, l'Indian la Space Research Organisation (ISRO) s'intéresse depuis longtemps à la Lune et au fait que la glace gelée sur son pôle sud contiendrait de l'Hélium 3 (crucial pour la fusion nucléaire), ce qu'avait découvert la NASA au cours de la mission Chandrayaan 1 en 2008, mais aussi parce que les ingénieurs de cet organisme pensent que la Lune pourrait servir d'escale technique pour de futures sondes au long cours en utilisant ses ressources en eau congelée, en silicium, en titane et en aluminium.
De l'autre côté, les techniciens russes ont une longueur d'avance grâce à une expérience remontant à 1976, avec Luna 24 qui a été la dernière sonde soviétique à se poser avec succès sur la Lune et à rapporter des échantillons du sol. Les dirigeants russes d'aujourd'hui considèrent la Lune comme un "moteur" stratégique de leur programme spatial et ils ont présenté en 2018 un projet à long terme reposant sur un plan en trois phases pour la construction d'une base lunaire entre 2025 et 2040 :
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lancement d'un module orbital lunaire en 2025
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construction d'une base lunaire de 2025 à 2034)
- construction d'un "système intégré d'exploration lunaire habitée" avant 2040.
Le Luna 25, lancé plus tard que prévu, se situe dans le cadre de la préparation à la réalisation de ce plan.
L'organisme spatial russe Roscosmos a rassuré l'Inde sur le fait que sa sonde lunaire ne gênerait pas la mission indienne Chandrayaan 3, et l' ISRO a tweeté ses félicitations aux Russes pour le lancement de Luna 25 mais, comme dans un match sportif de finale internationale, ces échanges de politesse ont lieu dans le cadre d'une concurrence directe. Si la sonde russe alunit en premier comme prévu, l'exploit de l'Inde deux jours plus tard ne sera pas enregistré dans le "Guiness Book of Records" des journaleux, la volaille qui fait l'opinion.
Mais ce n'est pas tout. Il y a plus important, en fait. Alors qu’historiquement l'Inde et la Russie ont été des partenaires dans un programme spatial concerté, l'Inde a changé de camp en juin de cette année en signant l'accord Artémis avec les États-Unis, ce même accord qui avait été qualifié par la Russie de "tentative américaine de colonisation de la lune". Ce volte-face de l'ancienne colonie britannique est perçu rt présenté dans "le camp du bien" comme un renforcement de sa légitimité à conquérir et maîtriser l'espace, puisqu'il est bien évident que l'expérience de ce pays, aujourd'hui totalement indépendant, en matière de colonisation en fait un expert en détection de colonisateurs potentiels (humour).
Les astronautes indiens qui étaient jusqu'à maintenant "préparés" au centre d'entraînement des cosmonautes Youri Gagarine, s'entraîneront désormais au Johnson Space Center au Texas, conformément à l'accord américano-indien. L'Inde et les États-Unis ont également convenu d'envoyer une mission conjointe à la Station spatiale internationale (ISS) en 2024, au moment où la Russie a déclaré qu'elle quitterait l'ISS.
Par contre, en 2021, la Russie a intégré la Station internationale de recherche lunaire (ILRS) dirigée par la Chine qui compte créer une base de recherche sur la Lune d'ici 2036. Comme c'est le cas pour l'Inde et les États-Unis, la coopération spatiale est un indicateur de convergence entre la Chine et la Russie, ou du moins pour leurs dirigeants, visibles et invisibles. Le président russe s'est rendu en Chine à l'occasion des Jeux olympiques d'hiver de Pékin en février 2022, et le président chinois a rendu la politesse cette année par une visite qui a donné lieu à la publication d'un communiqué consacré à la coopération entre les deux états géants. Or, ce rapprochement sino-russe se produit à un moment où la Chine affirme sa présence militaire dans les territoires contestés en se confrontant militairement avec les troupes frontalières indienne .
D'autre part, alors que la Russie était son principal fournisseur d'armes, l'Inde, diversifie aujourd'hui ses achats, en optant pour le Rafale par exemple. A travers ses choix stratégiques, terrestres et spatiaux, l'Inde envoie un message clair sur l'évolution de sa politique étrangère et montre son ambition à devenir une puissance asiatique majeure prenant des distances avec les BRICS sans l'afficher, que ce soit dans l'espace et ailleurs avec l'aide bienveillante d'un Oncle Sam totalement désintéressé, évidemment (humour).
Les deux missions en cours sont des vitrines destinées à montrer la compétence spatiale des deux états concernés, et surtout la puissance pérenne de leurs dirigeants. Si l'Inde réussit son entreprise, il s'agira du premier alunissage réussi d'un partenaire d'Artemis, (précédant même celui du Commercial Lunar Payload Service de la NASA qui, lui, a été différé). Mais si la Russie qui est membre de l'ILRS dirigé par la Chine réussit aussi, cela signifiera que les deux camps auront la capacité d'accéder à cette zone stratégiquement importante de la Lune, et pourront commencer à sécuriser les lieux pour préserver les ressources indispensables à leurs programmes futurs.
La Russie fait actuellement face à d'énormes sanctions occidentales et son programme spatial est perturbé par le retrait de l'Union Européenne de ses programmes spatiaux. Un alunissage réussi montrerait que ce pays est toujours une force avec laquelle il faut compter. En face, pour le Premier ministre indien Modi, qui entre dans une année électorale en 2024, un alunissage réussi par l'Inde en tant que premier signataire d'Artemis serait un atout électoral majeur.
Les enjeux ne sont pas forcément ceux qu'on croit, et le clou du spectacle de magie interstellaire va se dérouler la semaine prochaine. Deux alliances "nouveau modèle" seront en scène, et la réussite du tour par l'une et/ou l'autre renforcera ou affaiblira ces alignements concurrentiels aux yeux des spectateurs ébahis.
L'adage attribué à Lao Tseu dit : "Quand le sage montre la lune, le sot regarde le doigt". Mais ce que montre l'illusinnste vedtte du spectacle spatial n'est pas la lune. C'est la terre. Son doigt est crochu.
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