Sommes-nous encore humains ?
"Oui, on peut parler de notre indifférence, notre apathie, notre accoutumance à l'enfer que vivent les migrants, les réfugiés, les exilés : ces gens qui sont souvent résumés à des chiffres, des statistiques sur leurs pays d'origine, dans les médias...
Derrière ces chiffres, il y a des êtres humains, des femmes, des hommes, des enfants qui vivent des histoires tragiques.
Des histoires comme celle de Maryam, une femme kurde de 24 ans : elle a tout quitté pour rejoindre son mari installé en Angleterre, ils devaient y ouvrir un salon de coiffure... il y a l'histoire de Kasalamate et de ses 3 enfants : il y a un mois, ils ont quitté l'Irak pour l'Europe, ils voulaient y faire leurs études. Le père était d'accord, ils ont embarqué dans un bateau pneumatique et ont tenté de traverser la Manche.
"Mon seul but, c'était qu'ils soient heureux", déclare le père. Ils faisaient partie des 27 personnes disparues au large de Calais, le 24 novembre dernier.
Des murs sont construits par l'Europe pour repousser les exilés : en Pologne, en Espagne, en Hongrie ou encore en Grèce, en 20 ans ce sont plus de 1000 kilomètres de murs qui ont été construits le long des frontières européennes.
Le mois dernier, 12 pays européens réclamaient des fonds pour l'édification de murs anti-migrants.
On assiste à l'exil de milliers de personnes auxquels les dirigeants de l'Europe opposent des frontières.
Que faut-il pour mettre fin à l'indifférence ?"
Le journaliste Éric Fottorino pousse un cri du cœur et pose son regard sur des inégalités qui conduisent au pire. Le journaliste et romancier publie un texte à la fois subversif et dérangeant pour réveiller les consciences face au drame des migrants disparus dans la Manche ou en Méditerranée.
"Eric Fottorino publie une nouvelle intitulée La pêche du jour : un dialogue entre deux personnages... on est devant l'étal d'un pêcheur, sauf qu'on n'y achète pas du cabillaud, de la sole ou du saumon mais du Malien, de l'Erythréen, de l'Afghan.
"Notre indifférence est presque pornographique, c'est tellement choquant, ce à quoi on est en train de s'habituer", déclare Eric Fottorino.
"Il faut des mots et des mises en scène de ces mots différents... ce texte a été lu la semaine dernière à Turin, en Italie.
Mario Calabresi l'ancien patron de la Republica m'a dit : "Mais est-ce que nous ne pensez pas que les mots sont usés pour parler de tout ça."
Réponse de Fottorino : "Oui, bien sûr, ils sont usés, mais le crime de silence est le pire, et aujourd'hui plus on parle, plus on a l'impression qu'on entretient le silence : il y a des mots qui sont tellement devenus banalisés, avec les images que c'est comme si on n'avait rien dit...
Ce que j'ai voulu faire, c'est de mettre en scène deux personnages dont on ne sait pas trop qui ils sont mais on comprend que l'un et l'autre sont les deux faces du même visage.
Il y a donc ce pêcheur, le vendeur de migrants et puis il y a cet homme qui pose des questions un peu naïves, qui est un peu choqué mais pas totalement non plus... on est un peu tout ça à la fois..."
"C'est ça, en fait, si vous voulez, on laisse faire, on laisse faire les états, nous les citoyens : aujourd'hui, la politique, c'est une politique de non accueil.
A un moment donné le pêcheur dit : "Il y a des mots qui puent, non, vous ne croyez pas ?" -"Oui quels mots ?" -"Eh bien, le mot accueil, le mot solidarité, le mot chaleur."
Effectivement, il y a des mots qu'on a exilés. On a tous notre part de responsabilité parce qu'on accepte que la mer fasse le boulot. On se focalise sur les passeurs. Mais pourquoi il y a des passeurs ? Parce qu'on rend les choses infranchissables. C'est comme la prohibition : quand on a prohibé l'alcool aux Etats-Unis, il y avait des trafiquants, et des maffias.
On assiste à un naufrage de la civilisation.
Le pêcheur dit : "Je suis un croque-mort respectable et sans haine, le fossoyeur de vos lâchetés à tous."
Une expression est utilisée par les institutions européennes : on parle de "paquet migratoire". On a l'impression d'oublier qu'il s'agit de vies, d'hommes, de femmes, d'enfants. Souvent, ils ne savent pas nager, certains n'ont jamais vu la mer.
On accepte que leur sort en soit remis à cette espèce d'aléas nocturnes et maritimes, et il y a une sorte d'impunité générale qui fait que les chiffres s'ajoutent, mais qu'après tout, ça ne fait plus rien.
Jusqu'où on va être indifférent ? On a même créé un crime de solidarité.
Qui sommes-nous pour pouvoir accepter ça ?
Nos sociétés se radicalisent à mesure que les inégalités deviennent intolérables.
Ces réfugiés, c'est la pointe avancée de ce qui va nous arriver au XXIème siècle : les réfugiés climatiques, les réfugiés des guerres, des radicalismes religieux.
Une civilisation est très mal partie, quand elle dit : "La mer les emportera."
Telle est la mise en garde d'Eric Fottorino : il est vrai que les drames et les naufrages se succèdent en Méditerranée, des hommes, des femmes, des enfants perdent la vie sur des embarcations de fortune, pour échapper à la guerre, à la misère, au désarroi. Et il est vrai que l'on n'en parle presque pas.
L'année 2021 a été particulièrement meurtrière pour les migrants : 1300 morts en mer.
Le blog :
http://rosemar.over-blog.com/2021/12/sommes-nous-encore-humains.html
Sources :
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