Sous la plage, les pavés !
Mobilisation sociale« Vacanciers » en « grèves » et rupture de l’égalité républicaine ? Aujourd’hui en France, il semble bien que nombre de « grévistes » et manifestants, soient en réalité des retraités et des vacanciers. Dans le second cas, et si le fait est avéré et général, il y aurait une conquête sociale assez largement ignorée et dont on pourrait souhaiter qu’elle soit généralisée, ne serait ce qu’au nom de l’égalité républicaine.
De passage en France, je conduis mes enfants sur toutes les manifs pour leur donner une idée des réalités sociales françaises. À Moscou en effet, la manif type, qui a lieu en général près de chez nous, se résume à une dizaine d’inconscients ou de héros, encadrés par plusieurs centaines de personnes appartenant à tous les corps de force de l’ordre possible, dotés d’uniformes variés, qui donnent un aspect coloré et une inimitable couleur locale aux mobilisations sociales et à la démocratie moscovites
Manifs devant le Sénat, 50 à 100 m de long de sit-in. À n’en pas douter, les 300 000 participants habituellement revendiqués sont là.
Mais qui sont-ils ?
Leur faible nombre permet une évaluation qualitative.
Nombre de retraités, en particulier des syndicats enseignants si on en juge par les autocollants des petites dames d’un âge certain qui s’agitent en papotant un peu partout.
Mais sous les banderoles, essentiellement des fonctionnaires territoriaux de municipalités de gauche, rangés par bataillons compacts, entre collègues, visiblement heureux de se retrouver ensemble.
Pour l’anecdote, ces braves gens, assis, criaient essentiellement, "on n’est pas fatigués et on va continuer". Dont acte.
Mais au-delà du réflexe facile et un peu réactionnaire, qui consisterait à se dire que s’ils travaillaient un peu, ils le seraient peut-être plus, se cache semble-t-il une autre vérité plus préoccupante encore.
C’est pour moi une découverte que cette mobilisation prioritaire de cette partie de la fonction publique. Dans ma jeunesse, cheminots, postiers, enseignants formaient le gros des troupes.
Enquête terrain dans une municipalité rurale où j’ai des amis. Équipe municipale, union de toutes les gauches.
Mairie en grève, fermée. Manifestation (40 personnes, mais pour un petit bourg rural, ce n’est pas rien même si cela représente, et cela doit –être noté, une très faible part de l’emploi public local).
Que s’est-il passé ?
Les employés disposés à faire grève ont été autorisés à se mettre en RTT. Ceux qui ne le souhaitaient pas y ont été conviés.
On salue au passage ces personnels courageux qui osent résister à l’amicale pression de leurs collègues, mais également de leur employeur...
Ceux qui ont refusé malgré tout, tels de véritables héros moscovites, se sont vus adjuger un jour de repos exceptionnel ! À ce prix, la Mairie a pu être fermée.
Prix modique bien sur, puisque l’embauche n’étant pas exempt d’un certain favoritisme idéologique, voir parfois d’un certain népotisme, les non-grévistes potentiels étaient rares.
Malgré le principe républicain d’égalité d’accès aux emplois publics, il semble en effet que la territoriale permet une plus grande latitude de choix politique à l’employeur.
On comprend bien que les retenues sur salaires pour fait de grève ne font plaisir à personne. Après tout, sacrifier ses "vacances" est aussi une forme d’engagement, même si battre le pavé parisien par beau temps avec ses collègues peut avoir des aspects aussi festifs que revendicatifs. Surtout si c’est la mairie ou le syndicat qui payent le transport.
Il n’est pas interdit de joindre l’utile à l’agréable. Mais avec quelques semaines de congés payés plus les RTT, cela déséquilibre un peu le rapport de force social entre grévistes, non-grévistes employeurs et pouvoirs publics et le tout avec notre argent, l’argent public.
La contrepartie d’un inaliénable droit de grève est aussi que cela coûte quelque chose, car si on peut être en grève à l’année en touchant sa rémunération.....
Ceci pose de nombreuses questions :
- À quel point cette situation est-elle généralisée ? Quelle est la part des territoriaux dans les manifs. Au cas cité, ils semblaient bien constituer l’écrasante majorité. Étaient ils tous en RTT ?
- Si oui, est ce bien légal ?
Une amie retraitée des télécoms me dit qu’ils avaient, eux, interdiction de déposer des jours de congés pendant les périodes de grève. Cela reste-t-il vrai pour le reste de la fonction publique ? Pour les territoriaux ? Seuls ceux-ci ont-ils le droit à « l’action sociale vacancière » ?
- Quid de la continuité du service public pour la fonction publique territoriale, dès lors que ceux, mêmes, qui souhaiteraient travailler, en sont efficacement dissuadés ?
- Peut-on parler de "grève" au sujet de "vacanciers" ?
- Peut-on parler d’indépendance syndicale quand c’est l’employeur, par nature politique, qui organise la fermeture de son institution et la revendication sociale ?
- Est-il normal que des "grévistes" soient rémunérés pour faire la "grève".
- Que des non-grévistes le soient pour ne pas travailler ?
- Un élu est-il dans son rôle en organisant ainsi aux frais du contribuable la contestation d’une politique qui ne lui plait pas ?
- L’explosion sans précédent du nombre d’employés dans les collectivités territoriales de gauche correspond elle toujours à la satisfaction de vrais besoins de la population ou vise-t-elle à recruter des vacanciers grévistes supplémentaires ? Des militants ?
Mes souvenirs de droit administratif sont un peu lointains pour répondre.
En revanche, deux questions demeurent qui à mon avis ne souffrent pas contestation.
En accordant des jours de congé supplémentaires à titre gracieux aux seuls non-grévistes, ne se livre-t-on pas à une grave rupture de l’égalité républicaine ?
Les hommes étant des hommes et les français malins n’existe-t-il pas un risque supplémentaire d’effet d’aubaine ? S’il suffit de se déclarer non-gréviste pour bénéficier d’un jour de congé à titre gracieux et manifester quand même, n’est-il pas envisageable que d’aucuns ne joignent l’utile à l’agréable ?
Pour éviter de tels excès, ne devrait-t-on pas accorder indistinctement des congés spéciaux à tous ceux qui veulent ou ne veulent pas faire grève dès lors que grève il y a ?
Qui contrôle tous cela ? quelle est la responsabilité des élus ? Le comptable qui accepte la décision de l’ordonnateur a-t-il une responsabilité ?
On comprend mieux le slogan, "on n’est pas fatigué et on va continuer". Une saine fatigue peut exister pendant les vacances, après une randonnée par exemple, mais qui ne souhaiterait qu’elle dure ?
L’analyse qui consiste à dire que la fonction publique fait grève par procuration pour les employés du privé prend aussi un sens nouveau. Il n’est pas impossible :
- Que l’argent du contribuable soit utilisé au moins en partie pour financer les conflits sociaux « durables ».
- Que la territoriale, grâce à des employeurs particulièrement compréhensifs, soit en passe de représenter l’ensemble de la fonction publique par procuration
Nous aurions donc, sans vraiment le savoir, et sans qu’à ma connaissance, on nous ait demandé notre avis, un "service public territorial de revendication sociale", manifestation et "grève" à l’appui, financé par nos impôts, qui nous permettrait au reste de la population, autres fonctionnaires compris, d’avoir droit à des conflits sociaux « durables » sans pertes salariales.
Si c’est le cas, cette grande conquête sociale est mal connue et insuffisamment valorisée. Elle devrait être mieux porté à la connaissance de l’électorat pour qu’il puisse la défendre en toute connaissance de cause.
Peut-être aussi à celles du juge administratif et du juge financier pour que l’on sache si on est bien dans la légalité.
Cela permettrait enfin le cas échéant de généraliser un "droit" qui semble bien exister, même si on lui fait peu de publicité.
D’un autre coté, on assisterait à une division du travail assez efficace et assez satisfaisante pour l’esprit lors des « conflits sociaux durables ». Les fonctionnaires d’Etat défileraient par procuration les week-ends, les territoriaux prendraient leurs " congés revendicatifs " par procuration pour nous et pour les précédents les jours ouvrables.
Nous, les employés du privé, touchés par les conséquences économiques « chômerions par procuration » pour le reste de la population. Étant en effet les seuls à être exposé au risque et à participer à la solidarité avec les chômeurs sans du reste, que les syndicats de la fonction publique n’aient jamais beaucoup lutté pour participer à cet effort de solidarité civil civique citoyen et social.
À termes, ce type de situation pourrait conduire à ce que sous la « plage revendicative » les salariés du privé ne redécouvrent le pavé du vrai social….
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