Turquie/Génocide arménien : « Assassinat aux yeux de l’humanité » - II
A partir de 1921, les critiques et les analyses relatives à la déportation en Turquie ont été à toute vitesse effacées de la mémoire collective. Une longue période de silence sur ce sujet a été traversée. Les revendications de reconnaissance du génocide et les attentats perpétrés par les militants de l’ASALA contre les diplomates turcs et finalement l’attentat contre la compagnie aérienne turque THY ont été à l’origine de la perception négative de la question arménienne par la société turque. Par la suite, la nouvelle vague de nationalisme a marqué l’attitude générale face à ce drame humain subi par les Arméniens. Au début, il s’agissait de la banalisation de l’événement décrit comme une conséquence de combats réciproques : elle a laissé par la suite place à la négation. Nous avons même renversé l’ordre des responsabilités en érigeant, par une décision d’Etat, une statue à Igdir pour se souvenir des massacres faits par les Arméniens, nous avons même dépassé les bornes en parlant du génocide perpétré par les Arméniens contre les Turcs. En 1918, les sénateurs estimaient le nombre des victimes arméniennes ottomanes autour de 800 000. En 1980, Kamuran Gurun avait réduit ce nombre à 300 000 et au début des années 2000, grâce aux efforts du président de l’Institut Turc d’Histoire, Yusuf Halacoglu, ce chiffre est descendu jusqu’à 50 000.
Dans le texte d’excuses, on pointe justement cette indifférence et cette négation qui est à l’origine de l’injustice dénoncée.
Avant même que le texte ne soit ouvert aux signatures, les paranoïaques du complot se sont mis à l’œuvre, ce qui est un grand classique en Turquie. Quelques ambassadeurs retraités, évidemment experts en analyse de texte, l’ont compris et déchiffré aussitôt. Ils ont déclaré que la Grande Catastrophe était synonyme de génocide tandis que certains citoyens de Turquie - qui définissent comme génocide la déportation des Arméniens et tout ce qui a suivi - ont refusé de signer le texte car il ne contenait pas le mot génocide. Et que d’autres qui reconnaissent les événements comme génocide, ont signé le texte en disant ‘c’est mieux que rien’. Il y a eu, de la même façon, des personnes qui ont accordé leur signature uniquement pour soutenir la campagne même si elles pensaient que c’était le devoir de l’Etat de présenter des excuses.
En outre, en Turquie il n’était pas illégal de prétendre que les Arméniens avaient subi un génocide ; en conséquence il n’y avait aucun obstacle légal à exprimer ceci ouvertement. Du moins, c’est ce que ce même diplomate retraité prétend généralement lorsqu’il se trouve à l’étranger. [Nota CVAN : en réalité, l’Article 301 du Code pénal turc punit de prison l’affirmation de l’existence du génocide arménien].
C’est donc conforme à la théorie particulière de l’Education nationale turque qui montre ainsi son influence.
« Mal comprendre le texte lu, ou bien ne pas le comprendre du tout ». Mais si cette déformation vient de ceux qui sont censés comprendre le texte lu, il faut donner une autre signification à leur action. La déformation en question avait pour but, d’activer les mécanismes, de déchiffrer les arrières pensées, de prendre la mesure de l’ennemi intérieur, de détecter les réseaux de traîtrise et de les détruire. Alors ils ont commencé à fabriquer des preuves pour prétendre que les signataires étaient soutenus financièrement par les Arméniens ou par les pays de l’U.E., etc. etc.. Les textes se propageant sur le net ont été rapidement exploités par les journalistes qui ont le devoir de jouer le rôle de provocateurs. Ils avaient encore une fois appuyé sur le bouton pour déclencher la campagne : « Les ennemis intérieurs et les vendus, nourris par les ennemis ». Le thème de « ceux qui vendent la patrie en échange d’argent » est très apprécié par les milieux nationalistes. N’importe quelle personne dotée d’intelligence devrait voir qu’il s’agissait d’une manipulation mais les réactions passionnées que les provocations génèrent et le fait que les gens diffusent ces nouvelles aussitôt, cachent une vérité psychologique en Turquie et il est nécessaire de l’analyser. La psychologie de se voir perpétuellement dans la position de la victime et de celui qui est menacé ou encore la manie d’observer le monde d’une façon égocentrique ne montrent-t-elles pas qu’en vérité ces personnes-là pensent que l’autre pense comme lui-même ? Comme il n’y a aucune analyse psychologique, on est incapable d’en déduire cela.
Ceux qui ont initié la campagne de signatures, ceux qui l’ont signée, les 10% de signataires qui ont dû retirer leur signature suite aux pressions de leur entourage, ceux qui ont sincèrement souhaité participer à la campagne mais qui n’ont pas osé ou ceux qui n’ont pas eu la possibilité de le faire, tous ces gens ne s’attendaient pas à tout résoudre avec une simple signature. Les participants avaient pour but : d’ouvrir les canaux de dialogue, de faire le premier pas pour partager les souffrances.
En un mot, on présentait des excuses parce que ceux qui devaient le faire ne le faisaient pas. Ces gens-là se sont excusés car ils ne pouvaient pas empêcher en Turquie les discours de négation, de mensonge, de haine et qu’ils n’avaient pas la force de les transformer en paroles d’une minorité névrosée. Ils continuent à s’excuser avec insistance car ils ont un premier ministre qui dit « Ils ont probablement perpétré un tel génocide eux-mêmes, c’est pourquoi ils s’excusent. La République turque n’a pas un tel problème. Car s’il y a un tel crime, seul le coupable peut s’excuser. Ni moi, ni mon peuple n’avons une telle préoccupation. »
Ils ressentent l’urgence et la nécessité de s’excuser face à un leader d’un parti « social démocrate » disant « ces intellectuels sont dans une crise d’hystérie, mais nous sommes capables de voir tout ce que cela cache en arrière-plan. » Les racistes confirmés de Turquie et ces nationalistes radicaux ont montré une réaction semblable à celle que les racistes et les nationalistes du monde entier peuvent montrer. C’était naturel. Mais si les deux plus grands partis politiques de la Turquie actuelle s’opposent de la même façon, main dans la main, à cette campagne de signature individuelle, la honte qu’on peut en ressentir nécessite vraiment cette excuse.
Dans un autre domaine encore, cette campagne nous a révélé que le réflexe étatique autoritaire continue toujours à être très puissant en Turquie. La campagne de signatures n’était qu’une simple initiative de citoyen libre qui ne prenait pas en compte les évolutions de la politique extérieure et qui n’avait nullement l’intention d’intervenir sur ce genre d’évolution. Elle ne prenait en considération ni la relation Turquie-Arménie, ni la reconnaissance ou l’initiative de reconnaissance du « génocide arménien » d’un quelconque pays. En Turquie, des milliers de personnes ont décidé d’exprimer aujourd’hui et ici, la gêne qu’ils portaient sur leur conscience. Pour la mentalité étatique autoritaire, ceci n’était pas admissible. Seul l’Etat pouvait décider où et quand ce qu’il fallait faire. Voire même, ce n’était même pas l’Etat qui devait décider, c’était les possesseurs de l’Etat qui devaient le faire. L’initiative de signatures était en train de démolir le monopole détenu par les propriétaires de l’Etat qui n’avaient ni l’intention ni le souhait de l’abandonner. En outre, on a pu observer que les divers organes des différents niveaux de l’Etat ont cessé de se battre entre eux, contrairement à leurs habitudes, et ont montré d’un coup une réaction presque identique sur ce sujet. Cela démontre comment l’autorité ancestrale étatique s’exerce encore avec toute sa force.
Il est encore trop tôt pour dire que la campagne de signatures a fait tomber un tabou si solide. Mais il est certain qu’elle a rendu plus visible ce tabou fondateur, elle a donc permis qu’on puisse l’interroger. Les réactions montrées par les interlocuteurs montrent que ce tabou est également discuté parmi les diverses parties de l’autre côté : certains Arméniens vivant en Amérique Nord et en Europe ont répondu par un texte de remerciement, malgré le fait que le terme de génocide n’était pas utilisé dans le texte, l’initiative a été appréciée en Arménie. Les tribunaux turcs, malgré les rapports des experts, en insistant pour ne pas comprendre ce qu’ils lisaient, avaient condamné Hrant à cause d’une phrase où il montrait justement du doigt l’importance de la destruction de ce tabou.
Aujourd’hui, il y en a même qui demandent que cette initiative soit élargie à toutes les catégories de la population oppressées par l’Etat. Il y a aussi ceux qui exigent comme condition préalable l’excuse que les Arméniens doivent adresser aux Turcs.
La première demande semble raisonnable de prime abord mais elle mélange des problèmes qui se trouvent sur différents plans, vus à partir de la perspective d’aujourd’hui. La première demande met l’accent sur l’oppression subie par les Kurdes en Turquie, les assassinats, les meurtres massifs, la discrimination, les exils et les répressions. Car aujourd’hui, en Turquie, il existe un combat démocratique face aux oppressions et aux exclusions infligées aux Kurdes. La particularité la plus importante qui rend le problème kurde différent du problème arménien est que la solution du problème kurde par la voie démocratique et la punition des coupables restent possibles. En conséquence dans le cas du problème kurde, il ne faut pas exiger d’excuse mais c’est la demande de résolution du problème et la condamnation des coupables qui doivent être à l’ordre du jour. Tandis que dans le cas de la question arménienne une destruction irréparable est en question. Car la présence physique d’un des peuples les plus anciens et les plus importants d’Anatolie a été délibérément détruite, les traces culturelles de son existence ont été de la même façon encore délibérément effacées. Et depuis des décennies nous sommes restés silencieux face à cette destruction : c’est pourquoi le nécessaire premier pas à faire est de s’excuser.
La demande exigeant des excuses réciproques traite des massacres, des tortures, des exils, vécus dans des périodes différentes et des crimes commis par des gens différents en les mettant au même niveau de responsabilité. Il y a une très grande différence entre la révolte des bandes arméniennes à Van et la déportation de la totalité des Arméniens, citoyens ottomans, en 1915. Déportation décidée par un décret provisoire émis uniquement dans le but d’un nettoyage ethnique, un décret ouvertement illégal selon la législation de l’époque, qui a ainsi provoqué la mort de la majorité d’entre eux en tolérant le pillage de leurs biens par des bandits. Il existe également une énorme différence entre les bandes arméniennes qui se sont jointes à l’armée d’occupation russe, elles ont agi principalement pour se venger des déportations, des massacres, des pillages commis par le pouvoir ottoman, sur ordre des responsables de l’Etat, par le gouvernement au pouvoir et ses organisations de malfaiteurs secrets, en se servant des moyens officiels de l’Etat. Il existe une très grande différence avec cette pratique qui a duré un an et demi en anéantissant la majorité du peuple arménien. Cette grande différence est que d’une part il y a des bandes et de l’autre côté des officiers de l’Etat.
Mettre au même niveau, les actions de bandes illégales utilisant la force contre un groupe de population considéré comme ennemi et l’action de nettoyage ethnique commis par un Etat contre ses propre citoyens en prétextant la différence de langue, de religion et de race revient à considérer l’Etat en question comme un Etat de bandits. D’ailleurs des ottomans non unionistes défendaient cette thèse entre 1918 et 1919. La destruction des Arméniens est l’œuvre des bandes unionistes et leurs crimes ne s’arrêtent pas là, ils sont également coupables de la destruction de l’Etat !
Alors qu’aujourd’hui, en dehors des membres de « la bande » du Comité Union et Progrès condamnés à mort par pendaison suite à la tentative de conspiration à Izmir [Nota CVAN : contre Atatürk], tous « les autres chefs de bandes », Talât Pacha à leur tête, sont des héros nationaux. Autant que je sache, dans les grandes villes, il n’y a pas de Boulevard Enver Pacha mais que ce soit à Ankara ou à Izmir, l’une des principales avenues de la ville s’appelle : Boulevard Talât Pacha [Nota CVAN : le ‘Hitler’ turc]. 5. De plus à Bahcelievler/Istanbul, il y a une avenue Talât Pacha. Inutile de rappeler le Comité Talât Pacha [Nota CVAN : comité créé par des hommes politiques turcs en 2005 pour commémorer la mémoire de l’instigateur principal du génocide arménien] , mais rappelons qu’avec l’autorisation de Hitler, la dépouille de Talât Pacha a été ramenée en Turquie en 1943 et qu’il repose à côté des martyrs de la Liberté sur la colline de Hürriyet-i Ebediyye [Nota CVAN : de « l’Eternelle Liberté »]. Il [Talât Pacha] avait fait accepter l’ordre de déportation et l’avait fait mettre en œuvre avec une grande obstination et une réelle précipitation durant un an et demi. D’après son propre cahier des comptes de déportations, il est le seul responsable de la disparition de 972 000 Arméniens sur 1 million et demi, nombre de personnes disparues notées par lui-même dans le cahier. Et cet individu est un « héros national ». 6
Probablement que les chefs des bandes arméniennes qui ont massacré les populations musulmanes en Anatolie sont également considérés comme des héros nationaux en Arménie. Mais cette impression d’équivalence n’enlève rien à la réalité propre à la situation : un ministre de l’Intérieur tel Talât Pacha, une personne devenue le Grand Vizir, le commandant de la IIIème armée Mahmad Vehip Pacha, le préfet de Trébizonde Azmi Bey, et tant d’autres officiers d’Etat de ce genre, militaires ou civils, ont commis ce crime contre l’humanité en s’appuyant sur les pouvoirs de l’Etat. D’un côté il y a des bandes armées qui ont commis des massacres, de l’autre côté on trouve les responsables d’un Etat qui a pris la décision d’un nettoyage ethnique, qui le réalise systématiquement sur les territoires sous son pouvoir, on trouve également les groupes dirigés par ces personnes et les groupes manipulés par ces personnes. Cette entreprise d’anéantissement planifié, suivie avec acharnement par l’Union et Progrès à l’encontre des Arméniens ne peut même pas être défendue sous prétexte qu’ils [les responsables de l’Etat turc] se trouvaient dans une situation désespérée et que c’était la seule voie pour s’en sortir, c’était un crime lourd absolument indéfendable, commis contre l’humanité. Ce n’est même pas un crime de guerre. Car ce n’est pas non plus un crime commis en cas de guerre contre la population civile de l’ennemi. C’est une action de nettoyage ethnique perpétrée jusqu’au bout, sans distinguer enfant, femme, vieillard, homme, contre ses propres citoyens d’un groupe ethnique/religieux qui n’avait nullement l’intention de se révolter et qui n’était aucunement coupable.
Ceux qui disent « eux » aussi « nous » ont fait souffrir, sont obligés de clarifier les mots « eux et « nous ». Lorsqu’ils commenceront à faire ceci, ils vont découvrir aussitôt la veine nationaliste qui se cache derrière le « nous » qui les fait insister sur la réciprocité d’excuses [Nota CVAN : Y aurait-il divergence parmi les 4 instigateurs de la pétition d’excuses ? L’un d’entre eux, Baskin Oran, encourage – et c’est un euphémisme - tous les Arméniens à faire des excuses aux Turcs…].
D’ailleurs cela se voit. Ceux qui attaquent avec haine et rancoeur cette initiative d’excuse individuelle révèlent au grand jour les discours racistes qui se cachent depuis des décennies derrière des paroles nationalistes. Ils n’observent pas cette campagne d’excuses sous l’angle de l’humanisme universel et des valeurs morales universelles, de la conscience humaine, ils l’observent au contraire uniquement à travers leur propre ego et ils ressentent le besoin de voir des ennemis cachés, l’attente des intérêts financiers et ils s’y opposent avec haine. Parce qu’ils sont profondément dérangés du fait qu’en Turquie une action humaine soit mise en œuvre sans attendre un intérêt quelconque, sans cacher un enjeu politique, sans agir selon des paramètres variables d’intérêts.
Ceux qui participent à cette campagne de signatures ne s’adressent pas aux Arméniens de la diaspora de l’Union européenne ou des Etats-Unis, aux Arméniens de Turquie ou aux Arméniens d’Arménie, ils tournent principalement leur visage vers la population de Turquie. Et c’est probablement ce qui dérange le plus les négationnistes, les racistes, les dirigeants de l’intelligence d’Etat. Si cela dérange vraiment, on peut dire que la campagne avance vers son but.
1 Ahmet Refik (Altınay), İki Komite İki Kıtâl, Edition Kebikeç , 1994 (İstanbul, 1919).
2 Autres citations d’Ahmet Refik dans Tehcir ve Taktil, notes du tribunal militaire réunies par Vahakn N. Dadrian et Taner Akçam, Edition de Bilgi Üniversitesi, Décembre 2008. Le livre d’Osman Selim Kocahanoğlu recueille des interrogatoires de l’Union et Progrès, İttihat-Terakki’nin Sorgulanması ve Yargılanması (Temel Edition, 1998), les dépositions de certains dirigeants de l’époque.
3 Atatürk’ün Söylev ve Demeçleri, Edition M.E.B. c.1, 1945, s.49. (Les discours d’Ataturk).
4 Au sujet du tabou arménien, ses origines, son évolution, regarder le livre de Baskin Oran, “Son Tabu”nun kökenleri : Türkiye kamuoyunun Ermeni sorunundaki tarihsel-psikolojik tıkanışı”, İmparatorluğun Çöküş Döneminde Osmanlı Ermenileri, 24-25 Septembre 2005, Editions İstanbul Bilgi Üniversitesi.
5 Cette situation est parfaitement résumée dans le dictionnaire « Ekşi Sözlük » (Nota CVAN : Dictionnaire amer) à l’article ‘Boulevard Talat Paşa’ : “Le boulevard de la honte, chaque fois que je passe devant cette enseigne je me demande ce qu’un Arménien peut en penser, lorsqu’il la voit. Ensuite je me demande ce que nous aurions pensé si à Sarajevo une avenue nommée Radovan Karadžić existait. »
6 Murat Bardakçı, Talât Paşa’nın Evrak-ı Metrûkesi, Edition Everest, 2008
Traduction du turc : S .C. pour le Collectif VAN
* Titre original : « Bu Hareket Beseriyet Namina Bir CInayetti »Ermenilerden özür Dileme Girisiminin Degerlendirilmesi
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