Y a-t-il eu promotion du suicide assisté sur France Inter ?
Lettre ouverte à Madame Adèle Van Reeth, directrice de France Inter

La manière dont le suicide assisté a été présenté dans le récent « Zoom de la rédaction » de France Inter m’a interpellé. Je comprends que cette chronique radiophonique n’est pas tant destinée à informer qu’à illustrer mais cela ne la dispense pas d’un minimum d’exigences quant au contenu informationnel. Celle de mardi 17 janvier était tellement orientée favorablement qu’elle faisait penser à un publireportage. Il ne manquait plus que les coordonnées d’un annonceur ! Or c’est précisément cela le problème : l’apparence quasi-publicitaire sur un sujet aussi délicat que le suicide assisté.
Même si l’intention était sans doute d’éviter le pathos, il est clair que c’est une personne « choisie » qui a été donnée en exemple. Jacques est un belge de 76 ans bien sous tous rapports, un ancien secouriste qui a consacré sa vie aux autres. Il n’est pas misérabiliste pour deux sous, son discours apparaît raisonnable autant que digne et il est donc une personne à qui on peut aisément s’identifier alors même que durant toute la séquence il désigne sans ambiguïté le sombre objet de son désir : un suicide assisté dans les prochains jours. Ainsi, comme dans une publicité, le désir d’un « modèle » est offert… en modèle, justement, aux désirs toujours foncièrement mimétiques de 4 millions d’auditeurs et, vous en conviendrez, cela ne peut pas être sans conséquences.
Le fait est que cette chronique présente le suicide assisté d’une manière tout à la fois univoque, sans nuance et intégralement favorable. Parfaitement alignée sur la conviction de Jacques, elle ne laisse pas la place au doute. Aucune perspective contradictoire n’apparaît alors que le rejet direct des soins palliatifs aurait pu faire question. Cette décision est annoncée d’emblée sans explication, sans discussion. Plus loin nous apprenons que Jacques ne souhaite pas « encombrer les services de soins palliatifs ». Mais ce n’est pas une explication, juste une euphémisation qui, en pointant l’encombrement des services de soins, suggère fatalement un doute quant à la qualité des soins. Le caractère implicite de ce doute, loin de l’affaiblir, accroît au contraire son pouvoir suggestif en laissant à penser que cela va de soi, de sorte que le sujet ne prête même pas à discussion. Or c’est loin d’être le cas. Les soins palliatifs, il faut absolument en parler, afin d’écarter les stéréotypes qui leurs sont associés et aider à comprendre qu’ils sont en mesure de répondre aux besoins des patients en fin de vie.
Il s’ensuit que l’affirmation des motifs personnels de Jacques sous la forme de plaintes relatives à la perte du confort de vie ne peuvent aucunement justifier le choix du suicide, justement parce qu’elles ne permettent pas d’écarter l’option des soins palliatifs. Même les critères de validation utilisés par la loi belge ne peuvent pas être considérés comme des critères de décision justifiant le choix du suicide assisté. Ils ne font qu’accorder au citoyen la possibilité de choisir entre soins palliatifs et suicide assisté. C’est le malade qui prend sa décision seul, en conscience.
Quoi qu’il en soit, cette présentation extrêmement favorable du suicide assisté sur une radio publique est surprenante parce qu’elle ne peut pas être anodine. En effet, la contagiosité du suicide est connue depuis longtemps et c’est à présent un fait scientifique. Il existe, depuis plusieurs décennies, un consensus obtenu à partir d’un large ensemble de données d’observation relatives, en particulier, aux suicides de personnalités comme Kurt Cobain. Il est établi qu’après le passage à l’acte d’une personne célèbre, les suicides augmentent significativement dans la population et notamment sous la forme déguisée que constituent les accidents de voiture.
En raison de cette contagiosité, les informations relatives à des suicides sont généralement traitées avec une grande prudence et, au moins par précaution, il conviendrait qu’il en aille de même pour l’information relative au suicide assisté. Or, manifestement, ce n’est pas le cas sur France Inter. Et c’est regrettable car, encore une fois, s’il est une chose dont on ne peut douter, c’est de l’impact d’une présentation favorable du suicide assisté et donc, du pouvoir qu’a cette dernière d’amener un certain nombre d’individus fragiles et/ou suggestibles à désirer faire de même en préférant, comme Jacques, se suicider plutôt que de consentir aux soins palliatifs.
Si vous permettez, faisons une expérience de pensée en partant de l’hypothèse que 4 millions d’auditeurs ont écouté cette émission sur le suicide assisté. Supposons que, grosso modo, la moitié (2 millions) soit dans le troisième âge et que, de ces derniers, la moitié (1 million) connaissent des troubles de santé qui les rendent conscients d’être en déclin et dans la dernière étape de leur vie. Supposons maintenant que la moitié (500.000) de ces individus se sentent assez concernés par la fin de vie pour être disposés à y réfléchir et se poser la question personnellement. Supposons ensuite que la moitié d’entre eux (250.000) trouvent l’idée du suicide assisté acceptable au moins en principe et seraient favorables à une évolution de la loi en ce sens. Supposons enfin que seulement 1% de ces personnes se trouvent confrontées à de graves problèmes de santé qui les amènent à se penser d’ores et déjà en fin de vie (2500) et à être donc directement concernées par le choix de Jacques. Si seulement la moitié d’entre eux jugent le « publireportage » convaincant et considèrent par conséquent l’option du suicide assisté désirable en tant qu’elle permet d’éviter l’inconfort de l’état grabataire et/ou des soins palliatifs, cela nous fait tout de même 1250 candidats au suicide assisté. Supposons que la moitié ait les moyens financiers de passer à l’acte (625) en allant en Belgique ou en Suisse et que la moitié décide finalement de le faire, cela nous fait, grosso modo 300 personnes. Considérons que c’est un maximum et, afin de sécuriser le raisonnement, donnons-nous une bonne marge d’erreur en envisageant une fourchette basse à 20%, soit 60 personnes.
Une émission qui amènerait entre 60 et 300 personnes à passer à l’acte, ce ne serait pas anodin, n’est-ce pas ? Ce serait même une sacrée responsabilité, même si elles se comptaient seulement sur les doigts d’une main ! Seul un nazi ou assimilé pourrait penser que cela ne fait pas une grosse perte au regard des quelques années de vie misérables ainsi perdues.
Mais l’impact estimé de cette chronique biaisée en faveur du suicide assisté ne se mesure probablement pas qu’en années de vie perdues : les valeurs fondamentales et les représentations collectives de notre société sont aussi en jeu. Car serait-ce seulement par leur présence dans les statistiques et la diffusion de l’exemple donné à leur entourage, ces 60-300 suicidés pourraient contribuer significativement à la formation, toute mimétique, d’un nouvel habitus.
En effet, la contagion du suicide étant ce qu’elle est, on voit mal comment les suicides assistés entrés dans les statistiques ne contribueraient pas à légitimer ainsi, aussi peu que ce soit, le suicide assisté en tant que réponse adéquate à un besoin supposément respectable alors que ce dernier résulte pour bonne part de la méconnaissance des soins palliatifs et de l’incertitude quant à la possibilité d’en avoir qui soient d’une qualité garantie. Un véritable phénomène de société pourrait s’ensuivre, en toute irrationnalité.
Comment penser qu’une telle chose pourrait se réaliser sans amener une rupture dans les mentalités ? N’y aurait-il pas un risque sérieux que cela ouvre la porte à des évolutions futures qui nous apparaissent à présent épouvantables mais qui pourraient devenir irrésistibles si cette logique mortifère — et même proprement suicidaire — se trouvait légitimée par la loi ? On pourrait en venir à accepter, par exemple, le suicide des dépressifs, même les jeunes. Au nom de quoi leur refusera-t-on dorénavant le droit d’en finir comme ils le souhaitent dès lors que leurs troubles seraient résistants aux traitements ?
Pense-t-on pouvoir empêcher de futures dérives « au nom de la loi » ? Nous savons pourtant que celle-ci est aisément foulée au pied puis détournée par la pensée victimaire idolâtre du sujet-libre-que-rien-ne-doit-contraindre. C’est justement pour cela que nous en sommes à présent à tolérer la promotion du suicide assisté alors que pourtant, avec l’article 223-14 du Code Pénal, la loi est claire et toujours d’actualité : « La propagande ou la publicité, quel qu'en soit le mode, en faveur de produits, d'objets ou de méthodes préconisés comme moyens de se donner la mort est punie de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende ».
Que les limites de la loi aient été franchies ou non, je ne saurais le dire, mais la présentation très favorable du suicide assisté à laquelle a procédé France Inter est incontestablement une dérive. Disons simplement que la question se pose de savoir si elle est coupable de quelque manière et je vous la pose donc.
Ne pas le faire serait consentir par avance à de futures dérives. Par exemple, si d’aventure la loi française s’alignait sur celle de la Belgique, qui pourrait garantir qu’il n’y aurait pas à l’avenir de nouvelles dérives concernant le suicide assisté ? N’aurait-on pas à craindre, par exemple, que l’élargissement de son champ d’application se voit promu par des émissions complaisantes, sinon complices ?
Par conséquent, en tant que simple citoyen auditeur de France Inter, je vous demande d’assumer vos responsabilités a) en examinant tout d’abord la possibilité qu’une ou plusieurs fautes aient été commises avec la diffusion de ce zoom de la rédaction et b) en les reconnaissant clairement le cas échéant. En agissant ensuite de manière à réparer ce qui peut l’être, voire en sanctionnant les éventuelles infractions aux règles professionnelles.
Pour conclure, il me semble que, d’une manière générale, ce serait un grand progrès si vous pouviez faire respecter autant que possible les principes du contradictoire, de l’équilibre et de la neutralité qui seuls peuvent garantir que vous ne soyez pas une radio de propagande, progressiste ou autre.
Sous ce rapport, ce serait sûrement une bonne chose si vous pouviez consacrer une émission à Claire Fourcade qui a récemment fait une intervention lumineuse sur votre antenne. Je note que, sauf erreur de ma part, l’émission Grand Bien Vous Fasse, qui touche vraiment à tout, n’a jamais traité des soins palliatifs. Cela pourrait notamment être l’occasion de livrer des témoignages de personnes satisfaites et même heureuses des services offerts par les soins palliatifs.
Enfin, il est non seulement établi que les contenus médiatiques peuvent favoriser les conduites suicidaires mais l’inverse est vrai aussi. Dès lors que les journalistes disposent de recommandations claires pour présenter les actes suicidaires, ils peuvent significativement en diminuer la prévalence. Peut-être serait-il opportun de mener une réflexion à ce sujet au sein de vos équipes ?
Quoi qu’il en soit, je vous remercie par avance pour l’attention que vous voudrez bien consacrer à ce sujet ô combien sensible et ô combien d’actualité en ces temps troublés et de grand désarroi au sein de la population.
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