Défense européenne : enjeu de la présidence française
Le 1er juillet 2008, la France prendra la présidence de l’Union européenne. Le président Sarkozy affiche de grandes ambitions sur de nombreux sujets pour cette présidence, en particulier sur la défense. Pourtant, il semble que trop peu d’Européens soient au fait du sujet et de ses enjeux.
Nous noterons pour commencer que la défense a pour but de garantir notre indépendance. Indépendance de notre territoire bien évidemment, mais aussi indépendance de pensée et d’action dans nos choix intérieurs, mais aussi extérieurs. Ceci doit nous offrir la liberté de peser dans les choix qui sont faits au plan international, et d’assurer une pluralité dans la façon de résoudre les crises, en évitant le choc entre quelques grandes puissances dont les pays européens pris individuellement ne font plus partie. Aurait-on la situation actuelle au Kosovo si l’Europe avait eu une politique commune sur le sujet et les moyens d’intervenir sans les Etats-Unis ? Bien évidemment, l’organisation d’une armée européenne pouvant intervenir à l’extérieur de l’Union ne peut se faire que s’il y a une politique étrangère commune capable de définir des objectifs précis aux forces armées. Il paraît pourtant impossible de s’engager sur notre propre voie, sans avoir pris l’assurance que nous pourrons la poursuivre seuls et sans avoir besoin d’un secours venant d’outre-Atlantique.
L’Europe est depuis trop longtemps dépendante des Etats-Unis d’Amérique, ce qui l’oblige à aligner sa politique sur celle de ses protecteurs. L’investissement de nombreux pays européens en Afghanistan ou en Irak en est le signe. Ainsi 19 pays de l’Union européenne participent au sein de l’ISAF à ce qu’il faut qualifier d’occupation de l’Afghanistan. La France se préparerait même à augmenter sa participation dans la zone où les combats sont les plus durs. L’Angleterre, l’Italie, la Pologne, l’Espagne ont participé avec le succès que l’on sait à la « libération de l’Irak ». Pourtant ces pays n’avaient pas été visés par les attentats du 11-Septembre. Ils se sont retrouvés entraînés dans des conflits qui n’étaient pas les leurs au nom d’une lecture très large du traité de l’Atlantique Nord. Certes le World Trade Center a été détruit, mais pas par une armée régulière... Il n’y avait pas de justification à l’implication de troupes dans la guerre contre la terreur.
La défense a un impact économique non négligeable. De nombreuses usines et bureaux d’études travaillent pour le secteur de la défense. Le groupe DCNS spécialisé dans la construction de navires de guerre emploie 9 000 personnes en France. Le groupe Dassault qui réalise 25 % de son chiffre d’affaires dans la construction d’avions de guerre compte 11 000 personnes, Nexter emploie quant à lui 2 500 personnes pour la conception et la construction d’engins blindés. Le groupe Thalès réalise 50 % de son chiffre d’affaires dans le secteur militaire. En 2006, le secteur de la défense pesait plus de 10 milliards d’euros avec ces seuls groupes pour la France. L’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne comptent aussi de nombreuses entreprises qui travaillent dans le secteur de l’armement (BAE, Navantia, Augusta, Fincantieri, Finmeccanica, etc.) en partenariat ou en concurrence avec les entreprises françaises. L’Europe exporte énormément sa production de matériel de guerre. Ces exportations ont deux aspects. Le premier est de jouer sur notre balance commerciale. L’on comprend bien la volonté française de faire lever l’embargo d’armes vers la Chine. Le second aspect est de créer un réseau de pays alliés qui dépendent technologiquement de nous. C’est un aspect non négligeable de notre politique étrangère. Ceci éclaire aussi la difficulté de vendre le Rafale à l’étranger et d’empiéter sur la tutelle qu’exercent les Etats-Unis sur de nombreux pays. La création d’une Europe politique forte faciliterait largement l’exportation de nos produits.
On peut aussi espérer qu’un certain nombre de pays arrêteront d’acheter du matériel américain et préféreront le matériel européen. La crise qu’entraîne l’attribution du marché des ravitailleurs de l’US Air Force à un consortium américano-européen est à ce titre très révélatrice du manque d’unité et de cohérence des Européens. Si, à chaque fois qu’un pays européen achetait du matériel à un constructeur américain, le Parlement européen se saisissait du dossier, alors il passerait son temps à ça. Les exemples comme l’achat de l’Apache contre le Tigre aux Pays-Bas ou encore du F35 contre le Rafale ou l’Eurofigther ne manquent hélas pas.
Du point de vue économique, découle un aspect social, car les arsenaux emploient de nombreux personnels comme nous l’avons vu précédemment. La réorganisation de la défense européenne ne se fera pas sans une restructuration du secteur, avec vraisemblablement des pertes d’emplois à la clé. Déjà de nombreux programmes communs existent tels que l’Eurofigther, les frégates Horizons et multi-mission, l’hélicoptère Tigre ou encore l’avion de transport militaire A400M. Pour l’instant, la recherche est commune, mais la production est généralement réalisée par chaque pays ou découpée en lots. Pourtant, il est difficilement envisageable de permettre de faire des économies en conservant les 5 ou 6 sites de construction de sous-marins par exemple. Il faut imaginer au mieux que trois sites seront conservés au mieux, en fonction des types de sous-marins (diesel, nucléaire d’attaque et nucléaire lanceur d’engins).
Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a sous-traité sa défense aux Etats-Unis. Cette sous-traitance se matérialise par la présence d’importantes bases américaines sur le sol européen. Pour l’Air Force, il y a huit bases en Europe, huit aussi pour la Navy sans compter la permanence d’un porte-avions en méditerranée, l’US Army dipose aussi de bases en Europe avec son quartier général à Heidelberg (Allemagne). Cette présence rassurante durant la guerre froide a permis à l’Europe de reconstruire son économie sans pour autant avoir besoin de dépenser trop dans ses outils de défense. Toutefois cette situation n’a plus de raison d’être aujourd’hui. L’Europe doit s’affirmer politiquement, et disposer par elle-même des capacités d’appuyer sa politique. Elle n’a pas besoin d’une force hégémonique lui permettant d’imposer sa loi au reste du monde, mais d’une force crédible, capable de la protéger, et d’intervenir dans les crises régionales.
Comme nous avons essayé de le montrer, le dossier comporte de nombreux aspects. Les Etats-Unis soutiennent le projet français d’améliorer la défense européenne. Toutefois il est à craindre que, dans leur esprit, la défense européenne se réduise à l’augmentation du budget consacré à la défense par les pays membres pour acheter plus d’armes aux Etats-Unis et prendre une plus grande part du fardeau des opérations dans les bourbiers où se sont engagés les politiques américains. Quelle marge de manoeuvre restera-t-il à Sarkozy l’Américain quant l’Oncle Sam se rendra compte que le projet français a d’autres ambitions ?
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