Gaza, Anonymous : l’information en miettes
Est-il encore possible d’avoir aujourd’hui une information précise, complète, expliquée, des événements du monde ? L’information est-elle encore un moyen de comprendre le monde comme il va ? Cela semble une gageure. L’information télé, presse écrite et internet est morcelée, puzzle aux pièces ne s’emboîtant pas toujours.

Le journal télévisé
Le temps est un paramètre supérieur dans les journaux télévisés. La durée d’une information est calibrée en fonction du temps moyen d’accroche à l’antenne. Il faut tenir en haleine les spectateurs. Pour cela une information ne doit pas être trop longue, les images sont indispensables, commentées ou non, et le découpage doit donner un rythme qui maintient l’attention. Car si l’image capte beaucoup d’attention, on en décroche relativement vite.
Le traitement formel prend une grande place, au détriment éventuel du contenu. Il faut un rythme saccadé, maintenir un stress visuel captateur d’attention, tout en donnant le sentiment d’une continuité. Une information riche en émotions retient bien l’attention. Mais que ce soit par l’excès d’émotion, par le rythme coupé, l’information brute est rarement l’objet de commentaires explicatifs permettant de comprendre les causes profondes et globales, voire historiques, d’une situation.
Les informations présentées sont choisies préalablement, de même que les images. Quelle que soit la volonté d’objectivité de la rédaction elle donne forcément une image plutôt qu’une autre, ce qui, dans un média où l’image est prédominante, conduit à influencer le regard du téléspectateur.
De plus on voit un présentateur qui lit son prompteur, mais on ne sait pas qui a écrit le texte lu, quelle est sa vision, ses articles précédents, son orientation intellectuelle. On reçoit donc une info comme si elle était une description de la réalité alors qu’elle n’est qu’un choix parmi de présentation d’autres avec un commentaire dont nous ne pouvons vérifier l’objectivité. Impossible de se faire une idée complète et globale de la situation présentée.
L’exemple de Gaza
Un exemple : la situation des habitants de Gaza. Jusqu’ici la plupart des télévisions, mais aussi la presse écrite, présente les gazaouites comme totalement dénués de tout, privés du minimum, de soins, d’argent, donc en situation de catastrophe sanitaire majeure, et adhérant massivement au Hamas. Or un reportage du 24 septembre sur Arte, chaîne peu suspecte d’arabophobie, présente une image très différente : la jeunesse rejette le Hamas, et l’argent coule à flots. En deux ans un simple chauffeur de taxi est devenu un homme d’affaire roulant dans un V8 Nissan à 55‘000 $ (dont 10‘000 $ de taxes pour le Hamas). On se rend compte que l’image d’extrême dénuement présenté habituellement ne colle pas avec l’opulence montrée ici, ni avec des images vues ailleurs de commerces regorgeant de marchandises, de parcs d’attractions remplis.
On découvre Gaza très différente des présentations habituelles : une part de la population appauvrie et sans pouvoir, et une large part riche, vivant sur un commerce florissant et sur les milliards de subventions allouées à cette région. Et surtout l’on voit que le Hamas, présenté souvent comme un libérateur du peuple (même si l’on se souvient des carnages dont il est responsable à l’encontre des représentants du Fatah), gagne énormément d’argent, que ses cadres vivent certainement très bien, mais qu’il n’aide pas les plus pauvres. Je prends cet exemple au risque de la polémique parce que la situation de Gaza est un exemple fort d’une information en miettes, morcelée, repensée, orientée, retravaillée à l’usage des bisounours occidentaux et des bailleurs de fond régionaux. On peut être opposé aux colonies israéliennes, soutenir l’instauration de deux Etats souverains dans la région, mais on peut en même temps se questionner sur ce qui se passe réellement à Gaza.
La presse écrite
Elle va parfois plus loin que la télévision. Certains journaux prennent le temps de proposer des dossiers, présentent des positions contradictoires, refont parfois un historique. Toutefois elle n’échappe pas au fait d’être redevable des orientations politiques du média, qui donnent une couleur particulière selon les thèses qu’il défend. Un journal très politisé présentera seulement les informations grâce auxquelles il peut confirmer ses thèses, ou ne montrera dans toute info que la facette qui conforte ses lecteurs. On trouve parfois des journaux plus objectifs, présentant une information plus complète.
Malheureusement cette presse qui suscite une réflexion n’est pas la plus répandue. Les journaux gratuits le sont davantage, et ainsi qu’une presse plus à sensation qui n’analyse pas le fond des choses. L’info doit être rapide et spectaculaire. Elle n’informe pas vraiment, elle remplit les têtes de descriptions hâtives d’événements. Ce qui là aussi produit une information très morcelée. La presse écrite est toutefois plus diversifiée que les journaux télévisés. Elle permet de s’arrêter pour un temps de digestion ou de réflexion. Elle peut être complétée par des livres ou des débats plus argumentés.
Internet
Les sites d’informations sur internet valent ce que vaut en général la presse écrite. Mais avec moins de rigueur, à part quelques-uns. Quand aux blogs, une grande subjectivité y règne. Les blogueurs n’investiguent pas eux-mêmes, ne sont en général pas sur le terrain. Ils reprennent majoritairement des informations d’ailleurs. Leur intérêt est soit de recouper plusieurs sources d’information, ce que ne font pas toujours les autres médias, soit de diffuser des informations moins attractives pour les grands médias, soit - et c’est peut-être là leur rôle - de commenter des informations et de leur donner plusieurs couleurs. L’important n’est pas ici d’avoir raison ou de présenter une analyse exhaustive mais de susciter le débat et de permettre à un plus grand nombre d’y participer. Le blogueur accomplit souvent un travail d’éditorialiste. Le lecteur fera sa propre synthèse.
Internet et les blogs peuvent avoir un rôle majeur dans la diffusion d’informations non vues ailleurs. Mais la subjectivité de nombreux intervenants, le manque grave de vérification des infos, la mode du buzz, produisent des dérives désastreuses. On l’a vu avec John Galliano, devenu en quelques jours un pestiféré raciste de la pire espèce à cause d’images obtenues illégalement, sélectionnées et mise en pâture au tribunal de l’opinion sur le net. Au final il n’est condamné qu’à une faible peine avec sursis. Il est reconnu avoir été perturbé par des facteurs personnels et n’est pas assimilé à un raciste. La « bulle » Galliano s’est totalement dégonflée. Mais quels dégâts entretemps. Le net devrait inciter à plus de responsabilité, du fait de la très grande liberté. La critique y est permise. Mais on est souvent au-delà : dans l’agression pure, la calomnie, le lynchage. Le lynchage y est en effet fréquent et semble faire rugir de plaisir nombre d’internautes.
L’exemple des Anonymous
D’autre part les partis pris s’étalent abondamment sur le net. C’est normal. Mais là encore l’information est morcelée. Prenons l’exemple des américains qui squattent Wall Street depuis le 17 septembre. Ils souhaitent développer un mouvement du type des révolutions arabes et des indignés espagnols. La presse officielle en parle très peu, seul le net diffuse l’information. Mais cette information est elle aussi morcelée. Sont mises en ligne surtout des vidéos qui montrent l’action pour le moins « énergique » de la police alors que les manifestants ne sont pas agressifs. Du moins sur les images disponibles.
Le morcèlement ici est que l’on suscite chez le spectateur une forte émotion, une réaction généralement favorable à ceux qui sont brutalisés (adhésion par l’émotion), mais sans dire en détails ce que les manifestants veulent, quel est leur projet de société, comment ils comptent le réaliser. Les bribes que l’on en a montrent une ébauche de programme assez proche des démocrates. On lit aussi qu’ils veulent du travail, pas des coupes (budgétaires ou des diminutions). Mais cela s’arrête là. Si l’on veut se faire une idée plus précise des raisons de ces manifestations il faudrait rejoindre une mouvance politique ayant déjà posé un diagnostic socio-économique. Mais laquelle ? Qui a une vue d’ensemble ? Et à qui obéissent les manifestants ? Un groupe d’inconnus se faisant appeler « Les anonymes » (Anonymous). Déficit grave d’information : des gens descendent dans la rue sans savoir qui précisément organise ce mouvement. Ils suivent aveuglément des inconnus qui eux ne se montrent pas. Pour moi il y a un signal d’alarme.
Et là, je me dis que le morcèlement de l’information n’est pas seulement un fait que l’on peut constater et déplorer. Ce morcèlement est ici voulu. Je ne peux refuser cette question : qui y a intérêt ? Au bénéfice de quoi morcèle-t-on l’information ? Pourquoi se cache-t-on du public ?
En vidéo le reportage d’Arte sur Gaza (première partie du document) :
http://videos.arte.tv/fr/videos/arte_reportage-4159042.html
Vidéo : appel des Anonymous à occuper Wall Street, sur une mise en scène dramatisée :
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