Immigration choisie : une vision à la fois cynique, fausse et naïve
Derrière cette formulation se dessine une vision frileuse et contre-productive de l’immigration.
Depuis quelques mois, on assiste à l’émergence de l’expression « immigration choisie » ; plus politiquement correcte que celle « d’immigration par quotas », facile à comprendre, vendeuse dans l’opinion publique car elle entretient l’illusion d’une position de force. Elle est devenue ce que les Anglo-Saxons appellent un « buzz word ».
Derrière cette expression se cache l’idée que désormais la France sera enfin maîtresse de sa politique d’immigration, mettant fin à une immigration subie, en tout cas non voulue. Nous passerions d’un modèle où l’immigration serait un phénomène négatif - « envahissement », « déferlement », marquée avant tout par une immigration de type économique, avec des populations immigrées pas -ou peu- qualifiées, à un phénomène positif -« filière », « autorisations », où nous pourrions choisir les bons profils, ceux qui seraient utiles à la nation - populations qualifiées et diplômées. Cette vision est à la fois cynique, fausse et naïve.
Elle est cynique - très peu morale - car elle officialise une sélection sur la base de compétences affichées, voire théoriques ; on créera donc deux catégories distinctes, celle des de "bons immigrés" d’un côté, et celle des "mauvais immigrés" de l’autre. On tente alors d’objectiver un tri se fondant sur des critères qui sont en réalité discutables et potentiellement contre-productifs, comme nous le verrons plus tard. Elle est cynique, car en même temps, on continue à se gargariser avec le label autoproclamé de la France « Patrie des Droits de l’Homme » ou terre d’accueil, lointain écho d’une réalité dont on finit par se demander si elle a jamais existé. Elle est cynique, car elle matérialise des phénomènes de captation de savoir et de matière grise du Nord par le Sud, car le bon immigré sera d’autant plus satisfaisant qu’il ne repartira pas dans son pays d’origine.
Elle est fausse, car une bonne partie de l’immigration nécessaire, voire indispensable à la marche de notre pays, n’est pas qualifiée, pas diplômée. Rappelons-nous qu’une part significative de la croissance des années 1960 est due à l’afflux massif de travailleurs étrangers pour soutenir l’activité dans le bâtiment ou les travaux publics, et qu’aujourd’hui encore, ces secteurs ont besoin de cette main d’œuvre - ce qui ne justifie en rien certaines de leurs pratiques, comme le travail au noir. Ouvrons les yeux sur la réalité de nombreux métiers : nounous, caissières, personnel de nettoyage, majoritairement exercés par des personnes immigrées - et on sait pertinemment que ces activités sont en général refusées par des Français. Anticipons, car la réalité de la France fait que nous aurons besoin d’un apport extérieur pour maintenir notre vitalité démographique et éviter un vieillissement accéléré de notre population - en général les immigrés sont jeunes - et qu’une politique fondée seulement sur des quotas n’y suffira pas. Osons, car ces immigrés ont vocation à devenir Français, à s’intégrer, à enrichir notre société.
Enfin elle est naïve, car personne ne semble se poser la question du choix dans l’autre sens. Si la France veut choisir ses immigrés, ceux-ci, surtout lorsqu’ils appartiennent aux élites actuelles ou futures de leur pays d’origine, ont le choix de leur pays d’accueil. C’est l’immigration choisie, mais par et pour l’immigré. Or, dans une forme de déni étrange, cette question de l’attrait de la France semble aller de soi ; nous serions une terre promise par définition !
En effet, certains feignent de croire que les liens historiques avec les ex-colonies, la proximité linguistique avec les pays de la francophonie, l’image de notre beau pays, vont continuer à alimenter un flux migratoire constant, et que cela suffira. Mais quel est le bon choix, pour un jeune Malien ou un jeune Algérien aujourd’hui ? Aller étudier en France, ou aller en Angleterre ou aux Etats-Unis, voire tenter l’aventure des pays émergents comme la Chine ? Quelle image projette aujourd’hui notre pays à l’extérieur ? Celle d’un pays réellement désireux d’accueillir les étrangers, de leur faire une place, à eux et à leurs familles ? Oh, que non ! C’est l’image d’un pays frileux, compliquant singulièrement les procédures d’immigration ou de naturalisation, qui continue à ignorer les problématiques de sans-papiers - cela au moment où l’Espagne en a régularisé plusieurs centaines de milliers, ce qui a généré des recettes fiscales extrêmement importantes pour l’Etat espagnol - et qui rend très difficile le regroupement familial. C’est l’image d’un pays qui, fondamentalement, ne veut pas d’étrangers, qui continue à fantasmer sur « l’immigration zéro », absurdité théorique et pratique.
Dans ces conditions même ceux qui viendront n’auront pas envie de rester, une fois leurs études terminées, ou lorsqu’ils se rendront compte qu’ils ne peuvent pas faire venir leurs proches ; ils préfèreront - ce qui est légitime - retourner dans leur pays d’origine, où émigreront sous d’autres cieux, plus cléments, où ils seront mieux accueillis, car encore mieux formés, ce qui sera un beau gâchis pour notre pays, et une aubaine pour d’autres.
Dans un territoire-monde, où les individus sont plus mobiles, où les attachements anciens n’ont plus cours, la France, au lieu de se rendre attirante, désirable, accueillante, fait sa hautaine, son arrogante, sur l’air du « je vais vous choisir ». Avec cette vision étriquée de l’immigration, il se pourrait bien plutôt que personne n’ait envie de la choisir.
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