Un moutard...
"Tout cela vivait péniblement de soupe, de pomme de terre et de grand air. A sept heures, le matin, puis à midi, puis à six heures, le soir, les ménagères réunissaient leurs mioches pour donner la pâtée, comme des gardeurs d'oies assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis, par rang d'âge, devant la table en bois, vernie par cinquante ans d'usage. Le dernier moutard avait à peine la bouche au niveau de la planche. On posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli dans l'eau où avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois oignons ; et toute la lignée mangeait jusqu'à plus faim. La mère empâtait elle-même le petit.", écrit Maupassant dans une de ses nouvelles intitulée "Aux champs", en évoquant le repas des paysans qu'il met en scène.
Un mot peu employé de nos jours, "le moutard" attire, aussitôt, notre attention : Maupassant décrit, là, deux familles de paysans et leurs enfants et il emploie, pour désigner l'un d'eux, ce nom "moutard".
Voilà un mot qui n'est pas neutre : même si son étymologie est incertaine, ce nom commun comporte un suffixe"-ard" à connotation péjorative.
Ce suffixe a été particulièrement productif puisqu'on le trouve dans nombre de mots : "bâtard, bavard, , braillard, cabochard, chauffard, clochard, connard, cornard, cossard, couard, flemmard, froussard, gueulard, jobard, loubard, mouchard, nullard, pantouflard, pétochard, pleurnichard, pochard, poissard, richard, ringard, salopard, scribouillard, snobinard, tocard, trouillard, tubard, vachard."
On perçoit, aussi, le niveau de langue auquel appartiennent ces termes : issus du vocabulaire populaire ou familier, ils sont utilisés souvent pour discréditer, critiquer, dénoncer.
Quelle expressivité dans tout ce vocabulaire issu de la langue populaire !
En lisant ce nom "moutard", on voit, aussitôt, un enfant pauvre, délaissé, un enfant qui souffre : ce moutard est né dans un milieu modeste, sans ressources, il est démuni, privé de tout.
Ce moutard est né dans une famille pauvre, il est mal peigné, mal lavé, sans doute : il n'a pas droit à la beauté, l'élégance : il est condamné par le mot même qui le désigne.
D'autres vocables sont employés par Maupassant pour évoquer ces enfants : " la marmaille, les mioches, tout cela, le tas", autant de termes péjoratifs.
L'enfant semble, ainsi, devenir une charge, un poids pour ses parents.
Un simple suffixe nous introduit dans un monde déshérité où règne la misère, un simple suffixe suffit à nous dépeindre le désarroi, le malheur, les souffrances des petits paysans du XIX ème siècle.
On perçoit, là, toute la force de notre langue, avec ses préfixes, ses suffixes, ses nuances élogieuses ou péjoratives.
Un simple mot a un tel pouvoir de suggestion ! Il nous montre l'univers des paysans, leur langage, leurs conditions de vie, leurs douleurs.
Ce "moutard" suscite notre intérêt, notre sympathie, c'est, en plus, le petit dernier qui a des difficultés à se hausser pour manger à table.
Ce "moutard" nous fait vivre une scène de la vie quotidienne des paysans : un repas frugal fait d'une nourriture ordinaire.
Ce moutard nous émeut, nous montre, aussi, toute la misère du monde...
Le blog :
http://rosemar.over-blog.com/article-un-moutard-122079132.html
44 réactions à cet article
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON