C’était comme ça
Guitariste inspiré, long comme un mime, fin comme une corde, Fred Chichin, demi-âme des Rita Mitsouko, a été assassiné par la mort, hier, à 53 ans. Une immense perte pour une certaine idée de la variété à la française, électrique et pop, insolente et lettrée.
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C’était celui qui, aux côtés de l’exubérante Catherine Ringer, trimballait sa guitare comme d’autres secouent leurs cheveux. C’était ce personnage au sourire inquiétant, à l’allure maladive, aux longs bras dépliés, qui renvoyait dans les cordes de sa guitare les derniers doutes de ceux qui ne voyaient dans les Rita Mitsouko qu’un duo de seconde zone. Il s’appelait Fred Chichin, l’ego, ou l’alter de Catherine Ringer, donc, le ding, ou le dong du tandem le plus fracassant de la musique hexagonale depuis l’invention de L’Humanité (le journal, bien sûr). Fred Chichin, récitent les notices, était né à Clichy, mais on s’en fout. L’important était ailleurs, dans ses notes, dans ses airs, dans ses refrains qu’il trafiquotait, tordait et saturait de ses longs doigts inélégants. L’important était dans son air de ne pas y être, de ne pas trop y toucher, faux air en fait, pour tromper l’ennemi, faux air de dilettante d’un talent fort, malin et pertinent, qui allait rapidement démontrer qu’on pouvait faire de bonnes chansons avec de grandes musiques, de la pop populaire avec de solides arrangements, qu’on peut bâtir une œuvre majeure, en français, sans rougir de la comparaison avec les meilleurs anglais.
Avant les Rita Mitsouko, la pop française ce n’était pas rien, mais ce n’était pas grand-chose non plus. Nous étions dans les années 80, et la musique de jeunes hésitait entre des jeunes hommes très maquillés et des jeunes filles très niaises. C’était l’âge d’or du synthétiseur, les premiers succès d’Indochine, le triomphe de petits clous à enfoncer pour ne plus entendre les paroles affligeantes de refrains impossibles. Marcia Baila, le premier hymne des Rita Mitsouko vint chambouler ce parc à thème pauvret, aux animations aussi tristes et fausses que les seins de Samantha Fox. Les Rita Mitsouko emportèrent d’emblée le morceau, avec finesse, subtilité et intelligence. On n’avait jamais entendu ça par ici, une porte s’ouvrait enfin, et la voix, la gouaille de la chanteuse Catherine Ringer, s’imposa d’emblée comme un doux air (aigu) de révolution. Il y avait dans le seul Marcia Baila, et l’ensemble du premier album, plus d’inspiration, de folie et d’innovation que dans l’ensemble de la musique pop hexagonale des vingt années qui précédèrent. La musique française cultivait ses vieillards, encensait des ringards, mais manquait de locomotives, de groupe de référence. Jusqu’aux Rita, on allait de l’autre côté de la manche chercher de quoi remplir les pages des fanzines débutants d’alors, devenus aujourd’hui hebdomadaires institutionnels.
En 1986, le sol français trembla encore au sortir de ce qu’on pourrait appeler les yeux fermés un chef-d’œuvre, The No Comprendo, mis en boîte par Tony Visconti, ancien producteur entre autre de Bowie, qui était venu prêter son nez aux finesses mélodiques, mélancoliques et froides du duo désormais colossal Ringer/Chichin. On atteignait avec ce fatal album blanc, qu’on achetait à l’époque en 33 tours ou en cassette, on atteignait de ces cimes qui vous enrhume, ou vous soûle de vertige, mais en tout cas qu’on n’oublie pas, lalalala... Histoire d’A, Andy, Un soir un chien, C’est comme ça, des titres épitaphes d’une époque, un peu, commandements surtout pour tout un futur de groupes à peine en gestation, à peine conçus, qui allaient, longtemps après, aujourd’hui encore, utiliser jusqu’à la corde (de guitare) le bréviaire des Rita pour le recycler encore et encore en musique de nuit, de jour, de matin et de soir. The No Comprendo ou l’art, fulgurant, d’avoir tout compris, saisi à mort l’essence même d’un art, tracer des lignes courbes jusqu’à la rupture, denses et fluides aussi, sinueuses, mais sur elles-mêmes repliées, comme pour se réchauffer. La musique quoi, et sa capacité à transmettre toute émotion bue, toute honte ravalée. Pierrot buriné de cette entreprise folle, Fred Chichin était à la fois celui qui tirait les fils, à la fois celui qui se désarticulait, pantin marionnettiste inoubliable, qui ne disait souvent mot, s’esquintait la santé sans doute, mais ne laissait manifestement passer aucun riff essentiel. Du grand art. Tout près du volcan Ringer, ce mime sec, silencieux et raide, dirigeait la lave comme il le voulait, paraissant sans cesse ne s’occuper de rien, en retrait, mais n’en penser pas moins.
Tout cela n’est que chansons, bien sûr. Certains grincheux insisteront sur le fait qu’il y a, quelque part, bien plus grave ailleurs. Il n’empêche qu’après le pétage de plomb de Bertrand Cantat précipitant dans le vide Noir Désir, la mort de Fred Chichin nous plonge soudain dans un silence d’un peu plus d’une minute. Une fulgurante sourdine.
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