Commémorons Nicolas II !
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Il y a cent ans, le tsar de Russie Nicolas II, son épouse, ses cinq enfants et quatre de leurs fidèles compagnons d’infortune disparaissaient, assassinés dans une cave d’Ekaterinbourg, ville minière et ouvrière de l’Oural. Ils n’étaient pas les premières victimes du bolchevisme, et furent, moins encore, les dernières. Cette année, la Russie commémore légitimement un pan de son histoire qu’elle est encore en train de se réapproprier après des décennies de soviétisme étouffant.
De nombreuses initiatives ont fleuri, depuis plusieurs mois déjà, tant pour honorer la mémoire de la famille impériale disparue, que pour éclairer les jeunes (et moins jeunes) générations sur leur passé. En ce sens, on ne peut que louer l’initiative du GARF, l’équivalent russe des Archives nationales, pour avoir mis à disposition sur les réseaux sociaux (Facebook, Instagram, Twitter et YouTube), plusieurs milliers de documents graphiques inédits (1). De même, le premier musée entièrement consacré à Nicolas II et à sa famille a ouvert à Tobolsk (Sibérie) en avril de cette année, dans la maison où le souverain et ses proches furent détenus plusieurs mois durant entre 1917 et 1918 (2). Ces initiatives scientifiques et pédagogiques répondent aux commémorations proprement dites, aux processions religieuses, nombreuses dans les villes des martyrs Romanov, aux inaugurations de monuments ou d’œuvres d’art qui depuis plusieurs mois, parfois au prix de controverses, redonnent au souverain déchu, une place dans le quotidien des Russes. Les récentes passes d’armes autour du film Matilda, racontant sur un ton faussement historique les premières amours du tsar Nicolas II (3), ou celles entre Mme Natalia Poklonskaïa (députée à la Douma) et les héritiers controversés du trône impérial (4), révèlent, plus que jamais, que le temps de l’oubli, en Russie, sur ce sombre épisode de son histoire, n’est plus.
En France, où le bicentenaire de la mort de Louis XVI remua déjà bien moins les foules que le bicentenaire de la Révolution, on ne s’étonnera pas de constater qu’après des parutions pléthoriques pour le centenaire des révolutions russes de 1917, tantôt scientifiques, tantôt apologétiques, il s’en trouve très peu, en 2018, consacrées à Nicolas II. Cette année commémore pourtant à la fois les cent-cinquante ans de sa naissance et les cent ans de sa mort. On dira sans doute que les révolutions russes furent les filles spirituelles de 1789 et de 1871, et qu’à ce titre elles sont un peu françaises, tandis que Nicolas II n’est qu’un souverain russe. Pourquoi donc commémorer son souvenir ? Les Russes se réapproprient leur passé, soit, mais les Français ? Eh bien, il y aurait au moins deux raisons, parmi d’autres, de se souvenir de Nicolas II.
La première est que le tsar fut toujours un ami et allié de la France. Fidèle à l’alliance franco-russe léguée par son père, il eut maint fois l’occasion de lui prouver son attachement, particulièrement durant la Première Guerre mondiale. L’empereur envoya, en 1914, ses troupes encore mal préparées, à l’assaut de la Prusse-Orientale pour soulager les troupes françaises submergées sur le front ouest. En France, il en résulta le succès de la Marne, et en Russie, la catastrophe de Tannenberg. En 1916, l’empereur, sollicité à nouveau par la France, envoya en urgence ses forces contre les troupes allemandes. Il en résulta le succès de Verdun pour les Français et l’hécatombe du lac Narotch pour les Russes. La même année, contre l’avis de son chef d’état-major, le général Alexeïev, et de la majorité de ses officiers, il accepta d’envoyer un corps expéditionnaire russe sur le front français. La plupart de ses actions en faveur des alliés, loin d’être celles d’un homme mou et malléable pour reprendre les épiclèses malheureusement trop connues de Nicolas II, lui coutèrent l’inimitié de ses officiers qui rejoignirent abondamment la révolution. Les maréchaux Joffre et Foch reconnurent eux-mêmes le rôle déterminant de la Russie dans la sauvegarde de la France, qui échappa en 1914 à la répétition de 1870 grâce aux efforts russes consentis par le tsar Nicolas II. Elle ne lui en fut guère reconnaissante. La France fut l’une des premières à applaudir la révolution qui le renversa.
La seconde raison que j’invoquerai tient à un autre anniversaire. Voici cent-vingt ans, en 1898, Nicolas II présenta au pape Léon XIII le projet d’une grande conférence à La Haye, qui devait poser les bases d’une paix internationale durable et du désarmement progressif des états du monde. Sans atteindre les objectifs très ambitieux qui furent les siens, la conférence aboutit à l’interdiction des balles explosives et des gaz toxiques, et permit l’ouverture de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye qui constitue, aujourd’hui, une des principales institutions réglant les différends entre états. En 1914, le tsar avait proposé, en vain, de porter le différend austro-serbe qui conduisit à la Première Guerre mondiale devant cette cour, et son portrait, au palais de la Paix, a précédé ceux de Gandhi, Nelson Mandela ou Jean Monnet. Autre fait peu connu, il fut le premier « prix Nobel » de la paix en 1898. Après sa mort, Alfred Nobel avait en effet légué une forte somme (10 millions de couronnes) à la Ligue pour la paix fondée par Bertha von Suttner et Alfred Hermann Fried destinée à récompenser « celui qui aura fait le plus ou le mieux pour la cause de la paix ». Le bénéficiaire fut le tsar Nicolas II, trois ans avant qu’Henri Dunant et Frédéric Passy ne soient récompensés du premier véritable prix Nobel de la paix.
Nicolas II fut empereur de Russie, mais comme un souverain qui régnait alors sur 1/6ème du monde, il avait conscience de sa responsabilité dans la paix européenne et mondiale, bien que sa vision, ridicule aux yeux de certains de ses contemporains, ne donnât pas immédiatement les succès escomptés.
Au milieu de la confidentialité des commémorations françaises en l’honneur de Nicolas II, je saluerai toutefois une initiative louable : la réédition d’une petite partie du journal intime de Nicolas II, aux éditions Perrin, avec un appareil critique de Jean-Christophe Buisson, directeur adjoint du Figaro Magazine. L’empereur Nicolas II, fervent lecteur du Figaro « seul journal où pétille la mousse de l’esprit français » (5), n’aurait pu espérer mieux. L’ouvrage n’est pas inédit, mais il a le mérite de rendre de nouveau aisément accessible à un public francophone, un document dont la première édition française remontait à 1934. Il a un second mérite : celui de faire abstraction de l’historiographie sur Nicolas II au profit de ses écrits. C’est là un retour à la source qui nous épargne des décennies de « légende noire » et de fantaisie romanesque. On peut seulement regretter qu’il ne s’agisse que d’une petite partie de son journal, et qu’il ne soit pas question de ses lettres. Tous les membres de la famille impériale tinrent des journaux factuels plus qu’intimes, laissant les sentiments, les émotions ou les réflexions à leurs très vastes correspondances. La vie quotidienne de Nicolas II est certainement à chercher dans son journal, mais l’homme ne peut être abordé que dans ses lettres. Il est à craindre, finalement, que cette publication, si elle doit rester isolée, ait les mêmes conséquences qu’en 1934, ravivant un portrait encore un fois tronqué, pour ne pas dire erroné, du dernier tsar de Russie. J’en veux pour preuve, la critique de l’ouvrage par M. François-Guillaume Lorrain, du Point (6). Elle fait écho à la critique d’un prédécesseur anonyme de la revue Chantecler lors de la parution du journal en 1934 (7). Tout y est : l’impuissance du souverain, Les Deux timides de Labiche, les lectures éclectiques détaillées sur l’air d’un inventaire à la Prévert, et les deux critiques se concluent sur les derniers mots de l’empereur, le tout avec une pointe d’ironie, de moquerie peut-être. À plus de quatre-vingts ans d’intervalle, des mêmes causes résultent les mêmes conséquences. L’historiographie qui a fabriqué un Nicolas II faible et incompétent, qui a fait de l’impératrice Alexandra Feodorovna une hystérique sous le joug du ténébreux Raspoutine, des quatre grandes-duchesses, leurs filles, des figures vaporeuses et éthérées sans identité, et du tsésarévitch Alexeï, un jeune garçon se résumant à une maladie débilitante semble avoir de beaux jours devant elle.
L’année dernière, il y eut une importante exposition Pierre le Grand au château de Versailles, hautement symbolique, puisque marquée par la rencontre d’Emmanuel Macron avec Vladimir Poutine. Pierre le Grand, un grand souverain et un grand conquérant à n’en pas douter, mais qui fit exécuter son propre fils. Nicolas II disait « le tigre attaque, le lion se défend ». Étrange époque qui célèbre les tigres et oublie les lions.
Si Nicolas II ne doit pas appartenir au passé, c’est pour les combats qu’il a menés et qui raisonnent d’une étrange modernité. Avec son épouse, il s’éleva contre l’antisémitisme, prenant la défense d’Alfred Dreyfus, déclara la liberté de culte, initia des programmes sanitaires et éducatifs d’une ampleur inédite, fit construire des universités et des écoles supérieures, même s’il savait semer des foyers d’agitation révolutionnaire. Tout son règne durant, il essaya d’édifier une Russie plus forte et plus saine que celle dont il avait hérité, dans un monde plus paisible et plus serein. En contrepoint de son journal intime, jugeait si terne et exprimant si bien, paraît-il, l’homme « faible, impuissant et résigné », terminons sur une citation. En 1898, le célèbre pacifiste anglais, William Thomas Stead rencontra Nicolas II pour évoquer son projet de conférence de la paix. Stead, qui rapporta ses échanges dans la presse (8), aborda alors l’empereur en ces termes : « C’est enfin là, votre Majesté, un espoir d’une paix universelle et durable… » L’empereur, interrompant son interlocuteur, répondit : « Un espoir ? Mais j’en ai assez de l’espoir ! Je commence à en être fatigué ! Je veux quelque chose de plus tangible et de plus pratique. » Est-ce là le caractère d’un homme « faible, impuissant et résigné » ? Se souvenir de Nicolas II, cent ans après sa mort, c’est aussi se souvenir que son projet, initié à la toute fin du XIXe siècle, reste inabouti et, face aux crises mondiales nouvelles, se trouve de plus en plus compromis. Quelle que soit notre origine, quelles que soient notre religion et nos convictions politiques, quel que soit notre âge ou notre situation sociale, souvenons-nous, non pas de l’empereur, car cela n’est pas gage de mérite, mais d’un homme de trente ans, marié à une femme qu’il aimait, jeune père de deux enfants, traçant pour eux et pour tous, les contours d’un monde de paix et d’harmonie. Souvenons-nous d’un homme qui, vingt ans plus tard mourrait avec sa femme, ses enfants et des compagnons fidèles dans les conditions les plus effroyables, victime de la barbarie qu’il avait toujours combattue. « Puisse l’humanité tirait du souvenir de leurs souffrances une invincible force de réparation morale », écrivait Pierre Gilliard, précepteur des enfants impériaux au lendemain du crime. Aucun d’eux, sans doute, n’aurait désiré mieux pour leur centenaire.
Alexandre PAGE
- http://romanovs100.com/
- https://royalrussia.news/2018/04/26/museum-of-the-family-of-emperor-nicholas-ii-opens-in-tobolsk/
- http://www.lefigaro.fr/cinema/2017/08/10/03002-20170810ARTFIG00247-la-russie-autorise-la-sortie-d-un-film-sulfureux-sur-nicolas-ii.php
- https://ria.ru/society/20180605/1522108585.html
- http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k272753n/f2.image.r=%22seul%20journal%20o%C3%B9%20p%C3%A9tille%22
- http://www.lepoint.fr/chroniqueurs-du-point/francois-guillaume-lorrain/les-ultimes-confidences-du-dernier-tsar-03-06-2018-2223695_505.php
- http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k5655060n/f4.item.r=journal%20intime
- http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k557614v/f1.item.zoom
- Jean-Christophe Buisson (présentation et notes de), Journal intime de Nicolas II, Paris, Perrin, 2018, 220 p.
- La Famille impériale en 1910 sur le navire Standart
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