Des bombes... pour du pain !
Il n’y en a pas beaucoup, d’articles de presse concis et clairs sur ce qui se passe réellement en Irak. Le gouvernement sur place contrôlant la situation et la communication, nous n’avons que des bribes d’information, qui se résument, on ne cesse de vous le dire à de la propagande pure et simple, comme quoi le moral s’améliore, puisqu’il y aurait moins d’attentats et que la vie de l’Irakien moyen ressemble quasiment à la vie tranquille des acteurs hollywoodiens retraités à Malibu, ou tout comme. On sait que ce n’est pas le cas, pourtant, à voir l’état des rues et des immondices qui s’y accumulent et la bunkerisation complète de la capitale, décrite en direct mardi soir sur TF1 dans le journal de 20 heures. Et puis, soudain, dans ce fatras panégyrique chantant les merveilles de l’occupation américaine, une bombe journalistique. Un article-phare du New York Times, jeté à la face du monde avec forces photos assez extraordinaires, dont une surtout qui résume clairement la situation. En un seul cliché-phare, toute l’hypocrisie de la farce irakienne.
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Un cliché phénoménal, candidat direct au prix WordPress 2009 que ce cliché. On y distingue un homme de forte corpulence, en costume noir, les yeux bandés, les menottes aux mains, dans un bureau... vide, un soldat américain chargé de le garder en train de regarder comment régler cette fichue climatisation, si chère au confort des troupes. Un choc, tant la scène paraît surréaliste...
L’homme qui, visiblement, vient tout juste d’être arrêté, s’appelle Ghalib Ali Hamid, et c’était jusqu’ici le responsable irakien de la plus grosse raffinerie du pays, la raffinerie Baiji, située dans une ville d’à peine 200 000 habitants au nord de la capitale, sur la route de Mossoul. Non loin de la ville de Tikrit d’où était originaire Saddam Hussein (il a été capturé dans les parages, à Ad-Dawr), et où il a été enterré. C’est la principale raffinerie du pays, qui avait été quasiment rasée lors des premières heures de bombardement de la première guerre du Golfe, et qui a été reconstruite depuis, ou presque. L’ONU a accordé en effet 600 millions de dollars en 1999 à l’Irak pour rebâtir ce complexe pétrolier dévasté. Hélas, en 2000, seule la moitié des 310 000 barils journaliers arrivant des champs pétrolifères de Kirkuk (au Nord) et de Rumaila (au Sud) pouvaient être convertis en essence, tant le matériel était resté depuis en piteux état. Huit ans après, la situation est toujours la même ou presque : la raffinerie ne peut pas subvenir aux besoins du pays, même si elle est arrivée à produire à nouveau ses 300 000 barils/jour, car elle s’arrête même parfois carrément... faute d’électricité. Ce fut le cas le 17 janvier dernier encore, où une coupure de câbles électriques a arrêté la production durant toute une journée : "any disruption, even for five minutes, would require 24-30 hours to restore the gradual operation of the refinery units one by one" comme l’a confirmé un responsable irakien. En 2005, déjà, le 21 décembre, elle avait dû fermer en raison de menaces proférées par les insurgés irakiens contre les chauffeurs de camion qui venaient s’y ravitailler. Entraînant cette fois l’inverse, à savoir la baisse de la production individuelle d’électricité, Bagdad comme toutes les grandes villes du pays fonctionnant jour et nuit sous le bruit infernal des compresseurs. Et, quand ce n’est pas la vétusté du matériel qui provoque des catastrophes : le 7 janvier dernier, c’est un réservoir de gaz liquéfié qui explosait, provoquant la mort de 4 ouvriers et en brûlant gravement 36 autres. Ce n’était même pas un attentat comme on aurait pu le craindre au départ : "There was no sabotage. It was caused by a technical fault". Sur les photos du NYT, effectivement, les installations sont dans un état dantesque : à se demander où sont passés les 600 000 dollars pour la réfection donnés par l’ONU... Des explosions, il semble y en avoir plus que coutume à Baij : le 7 décembre 2007, c’était un de ses pipe-lines d’approvisionnement qui sautait... en 2003, déjà, également...
Au final, on obtient donc une situation ubuesque : l’un des pays ayant les plus belles réserves en sous-sol de pétrole au monde est obligé d"importer pour 500 000 dollars d’essence raffinée chaque mois : "Although Iraq has one of the world’s largest oil reserves, inadequate refining systems mean it must spend $500,000 a month importing fuel.". Les scènes apocalyptiques de queues à la pompe dans les centres-villes démontrent bien l’ampleur du phénomène : il n’y a pas assez d’essence pour répondre à la demande du pays, tout simplement. Pourtant, bon an mal an, selon l’article du New York Times, quand elle marche, cette fameuse raffinerie, 500 camions sortent chaque jour de ses portails, pour une valeur journalière de 10 millions de dollars !
A partir de là, tout s’enchaîne : faute de satisfaire cette demande pressante, les prix montent. Et certains sont obligatoirement obligés de recourir à des stratagèmes ou à des magouilles pour éviter de payer le prix fort. Automatiquement, les dirigeants de la raffinerie ou ses employés se retrouvent sollicités. Selon un article de presse du 16 mars dernier, on établissait à 1/3 d’essence "siphonnée" au marché noir. Pour cela, divers moyens sont employés : ceux consistant à falsifier les mesures et les contrôles, ou à attaquer les conducteurs de semi-remorques, ou à suborner des gardes peu regardants à coups de dollars attirants. Et, à partir de là, tout s’enchaîne : les mafias locales s’enhardissent et prennent le contrôle total du marché noir, y compris de celui de la revente des armes (car en Irak "Everything goes to the bazar"), l’argent obtenu partant vers des directions inconnues, à moins qu’il n’atterrisse aux mains des insurgés, tout heureux de l’aubaine. Et, visiblement, c’est ce qui se passe : les islamistes, là-dedans pèsent pour peu : l’argent détourné est investi dans l’armement ou les explosifs, pas nécessairement dans l’idéologie. “It has a great deal more to do with the economy than with ideology,” said one senior American military official, who said that studies of detainees in American custody found that about three-quarters were not committed to the jihadist ideology. “The vast majority have nothing to do with the caliphate and the central ideology of Al-Qaïda”. Les 3/4 des détenus, selon ce responsable américain n’ont donc strictement rien à voir avec un quelconque Jihad : seul l’appât du gain rapide les attire ! Et c’est là que réside la bombe dans l’article, avec cette dénonciation claire d’un phénomène observé moult fois ailleurs : Al-Quaïda comme seul fédérateur des insurgés, c’est donc bien un... mensonge, savamment entretenu et martelé autant que faire ce peut.
"Although many American military officials and politicians - and even the Iraqi public - use the term Al-Qaïda as a synonym for the insurgency, some American and Iraqi experts say they believe that the number of committed religious ideologues remains small. They say that insurgent groups raise and spend money autonomously for the most part, with little centralized coordination or direction". Des groupes radicaux religieux profitent donc de l’aubaine... mais Al-Quaïda y est pour fort peu semble-t-il !!! Contrairement au rouleau compresseur de la propagande bushienne, un journal américain, et non des moindres, car il a soutenu au départ l’invasion de l’Irak, dénonce aujourd’hui la supercherie entretenue par le pouvoir : Al-Quaïda est une tête de Turc simplificatrice qui n’a pas l’importance qu’on veut bien lui donner, en Irak comme ailleurs dans le monde !
Selon l’article, il n’y a pas que le pétrole de concerné : les cimenteries ou même les fabriques de soda fournissent l’argent ainsi détourné à ce qu’on doit bien appeler dans ce cas-là une résistance et non un "terrorisme". Un pays s’organise contre un envahisseur, en détournant l’argent qu’apporte cet envahisseur pour l’achat d’armes ou de mercenaires qui vont ensuite lutter contre cet envahisseur, privant par-là même le pays de cet argent pour son redressement économique.
Un cercle infernal s’établit. Autre paradoxe : ce sont donc les Américains eux-mêmes qui nourrissent la résistance à leur occupation militaire, et ce, sans même s’en s’apercevoir. Pour l’éviter, il faudrait contrôler à tous les étages le fonctionnement d’un pays corrompu jusqu’à la moelle. Il faudrait les 500 000 soldats qu’avait réclamé dès son arrivée Paul Bremer... et qu’il n’a jamais eus. "A Pentagon spokesman confirmed that Bremer had sent Rumsfeld a memo based on a report by the Rand Corporation consultancy that recommended 500,000 US troops would be needed to pacify Iraq - far more than were sent. But Bremer’s advice was rejected by military leaders and Rumsfeld".
L’Irak est toujours victime, cinq ans après, de l’impréparation totale de l’occupation américaine, qui s’est faite dans la plus totale précipitation et la plus totale désorganisation. Le pays est le lieu de toutes les manigances : pour 20 000 dollars à peine, on peut s’acheter les papiers pour créer sa station essence auprès des autorités de l’Etat, totalement corrompues. En un seul voyage d’un seul camion d’essence, on a déjà gagné la mise de départ ! Au total, en 2007, le Pentagone a constaté que 70 % de l’essence sortie de Baiji s’était évaporé dans la nature ! De l’autre côté, pour 100 dollars, on recrute en deux minutes quelqu’un pour se charger de placer une bombe de bord de route (roadside bomb) et se charger de la faire exploser. Le tout sans vraiment d’organisation derrière : “Ninety percent of the guys out here who do attacks are just people who want to feed their families,” affirme un militaire américain, le major Kendrick. Poser des bombes... pour nourrir sa famille, tout idéologie exclue : en Irak, on n’a pas le choix en 2008, c’est donc des bombes... pour du pain ! A Bagdad, on ne tue pas nécessairement par idéologie ou extrémisme religieux : on tue car on a aussi une famille à nourrir, tout simplement !
"Nor do American officers say they believe that insurgent attacks are centrally coordinated." “As far as networked coordination of attacks, we are not seeing that”, dit un autre militaire spécialiste des question de terrorisme. Un manque d’organisation qui fait conclure à un autre officier américain que sur une population de plus d’1 million d’habitants, seuls 50 à peine seraient à classer comme membres d’Al-Qaïda : selon le major Kelly Kendrick, "operations officer for the First Brigade Combat Team of the 101st Airborne Division in Salahuddin, estimates that there are no more than 50 hard-core ’Al-Qaïda’ fighters in Salahuddin, a province of 1.3 million people that includes Baiji and the Sunni cities of Samarra and Tikrit". Tout le contraire de ce qu’on voudrait nous faire croire, avec un pays aux mains totalement des "islamistes" intégristes à forte majorité sous l’emprise d’Al-Quaïda.
Dans ce pays dévasté où rien n’avance depuis cinq années, le gouvernement irakien ne sait plus où donner de la tête avec une production aussi chaotique de pétrole : le 28 février 2007, dépassé par les événements, il abandonne les 2/3 des réserves à des sociétés privées étrangères qui n’attendaient plus que cela. Un fait noté par quelques observateurs seulement : "This policy would represent a u-turn for Iraq’s oil industry, which has been in the public sector for more than three decades, and would break from normal practice in the Middle East. According to local labor leaders, transferring ownership to the foreign companies would give a further pretext to continue the U.S. occupation on the grounds that those companies will need protection." Le pays vient d’abandonner sa souveraineté sur les richesses de son sol sans qu’on ne s’en émeuve outre mesure et sans aucun débat démocratique, comme le fait remarquer un chercheur anglais fort sarcastique : "Ewa Jasiewicz, a researcher at PLATFORM, a British human rights and environmental group that monitors the oil industry, told IPS in a phone interview from London that, "First of all, it hasn’t been put together in any kind of democratic process... It’s been put through a war and an occupation which in itself is a grotesquely undemocratic process." Le pays vient tout simplement d’être privatisé, le gouvernement n’ayant plus aucune crédibilité, via cet infamant "Hydrocarbon Act". "C’est du vol", crie le républicain Kucinich à propos de cette décision. Il est bien le seul, à part quand même six prix Nobel pour s’y opposer aussi. Car c’est un gouvernement chiite et kurde seulement qui vient d’accepter de vendre des réserves... situées en territoire essentiellement sunnite ! Provoquant de fait des tensions religieuses énormes, susceptible d’inciter à la pose de bombes pour chasser du pouvoir la faction religieuse détestée !!
Dans ce contexte, l’arrestation surprise de Ghalib Ali Hamid est donc devenue une nécessité urgente, rien d’autre pour le pouvoir en place : il fallait bien se trouver un bouc émissaire à cette fuite inexorable d’argent pour alimenter les poseurs de bombes, qui bénéficient ainsi d’une manne ininterrompue, et ce n’est certes pas la seule. Et se trouver un remplaçant si la distribution du pétrole, elle aussi, se privatise. On le fera donc arrêter, non sans avoir pensé à réaliser une photo choc montrant une arrestation humiliante d’un homme dont on ne sait même pas à cette date s’il organisait, laissait faire ou n’avait même pas vu le coulage de matière première au sein de son entreprise, où pas un seul employé n’a pas dû être sollicité pour obtenir la denrée rare tant espérée.
Un lampiste de plus, que cet Ali Hamid, placé là finalement... par le gouvernement (qui l’a bel et bien nommé là au départ !), qui vient lui de vendre sans aucun remords les 2/3 des ressources du pays au privé sans jamais proposer une aide pour moderniser la production nationale et améliorer les rendements de son entreprise... d’Etat. On lui a demandé de facto de gérer la pénurie dans tous les sens du terme : un matériel vétuste, un site dévasté, des ouvriers non formés, et une production soumise aux aléas de la fourniture d’électricité dans le pays. Ali Hamid n’avait donc qu’un défaut, semble-t-il : de ne pas être Américain ou d’être issu du sérail d’Exxon. Il serait encore en poste, et n’aurait pas subi l’affront de cette photo infamante. Il n’a certainement pas pour autant les mains propres : mais dans un pays où plus personne ne les a, il aurait encore pu passer de beaux jours derrière un bureau vide, à attendre qu’on lui verse sa quote-part traditionnelle de trafic de pétrole, en plus d’un salaire de misère pour un dirigeant de cette taille d’entreprise. C’est tout cela qu’il y a dans la photo : l’homme méprisé cloué au pilori d’un objectif photo sans âme et sans humanité. Un mauvais exemple cité en pâture à la plèbe, à qui on ne peut dire qu’il n’y a aucune autre issue au système, mais qu’il faut bien laisser croire autre chose. Un corrompu nommé par un gouvernement corrompu au service d’une nation occupante tout aussi corrompue. Ali Hamid n’est peut-être pas le bon exemple, finalement, à tout bien peser. D’autres Hamid courent les rues de Bagdad tous les jours, prêts à vendre n’importe quoi à n’importe qui en échange de quelques dollars. La monnaie de l’occupant, la monnaie locale n’ayant quasiment plus cours. A moins d’être fou ou mal informé, plus personne ne l’utilise déjà. Une monnaie reflète toujours l’économie du pays : exsangue, l’Irak n’imprime plus que des billets sans valeur aucune. Les bombes peuvent encore longtemps continuer à exploser : des familles à nourrir, ce n’est pas ça qui manque dans un pays sans emploi et sans perspective d’avenir à l’horizon autre que la reprise de la guerre civile.
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