Entretien avec le philosophe Bernard Chouraqui : la pensée de l’Inouï
Bernard Chouraqui, l'un des philosophes juifs les plus importants d'aujourd'hui, développe une œuvre immense, subversive et vertigineuse : la pensée de l'inouï, où se voit affronté, aux origines de l'humanité, le double scandale du meurtre et de la mort, pour enfin les dépasser. Une réflexion, qui, par-delà son aspect tragique, est porteuse d'espoir pour l'homme à venir.
Daniel Salvatore Schiffer : Votre pensée, d'une extrême profondeur, rigueur et audace tout à la fois, n'est pas toujours facile, pour qui n'est pas familier de la culture juive ni de ses textes bibliques, à comprendre. Pourriez-vous définir, en quelques mots, ce que vous appelez volontiers, vous-même, « la pensée de l'inouï » ?
Bernard Chouraqui : Ce que je recherche - mes livres en sont à la fois les témoins historiques et les vecteurs philosophiques-, c'est, pour employer un mot que nous allons certes mieux définir par la suite, la Vérité : la vérité avec un grand « V », la vérité majeure, ultime et unique de l'Homme, avec un grand « H ». J'affronte, dans cette recherche, ce double scandale qu'est, aux origines mêmes de l'humanité ainsi que nous l'explique le premier livre (« La Genèse ») de la Torah, le meurtre (voir l'histoire de Caïn et Abel) et la mort qui s'ensuit après que le premier homme (Adam) ait été chassé, après sa « chute » primordiale, du jardin d’Éden par Dieu.
D.S.S. : D'où, précisément, votre principal but : retrouver, sinon refonder, ce que vous appelez, en référence à la perte de ce jardin d’Éden justement, « l'homme édénique » ?
B.C. : Exact ! Je pense que, malgré la tragédie de l'Histoire, malgré même ce fait que notre monde soit une sorte d' « énergétique du meurtre » (depuis les Pharaons jusqu'à Hitler), l'aventure de l'Homme soit gagnée. Je suis optimiste non pas sur le déroulement de l'Histoire, mais sur la finalité de l'Histoire.
D.S.S. : Qu'est-ce à dire ?
B.C. : Il faut sortir de l'Histoire pour retrouver la Vérité originelle de l'Homme édénique : sa vérité divine et immortelle, éternelle ; une vie retrouvée, sans la mort ! C'est là, très exactement, mon projet philosophique. Il s'agit d'un humanisme édénique, mû par une foi messianique, et dont Israël s'avère aujourd'hui, après l'Exil, après l'Holocauste, le lieu stratégique !
NOUS SOMMES TOUS JUIFS !
D.S.S. : Est-ce pour cette raison - une raison à dimension proprement philosophique ou théologique plus que simplement politique ou identitaire - que vous aimez passer tant de temps en Israël ?
B.C. : Oui : je partage mon temps entre Paris, où je vis actuellement, et le désert du Néguev, où je vais de plus en plus souvent. Je tente d'y mettre en œuvre concrètement, sur le plan pratique, ce projet à vocation universaliste, et non pas seulement juive. Car chacun, juif ou pas, est apte à découvrir sa « judéité » : la grandeur et la magnificence de sa judéité. C'est mon projet « vers la seconde Alliance ».
D.S.S. : Une nouvelle utopie, au sens noble du terme, bien plus encore qu'un simple « kibboutz » ?
B.C. : Oui, mais une utopie très réaliste, au sens fort de l'acception : réalisable et effective !
D.S.S. : Vous développiez déjà cette idée dans votre premier grand livre, intitulé « Le scandale juif » et sous-titré « La subversion de la mort »*, puis dans le deuxième surtout, « Qui est Goy ? », magistralement sous-titré « Au-delà de la différence »** !
B.C. : C'est vrai ! La « question juive »,qui semble obséder notre époque et à laquelle même un philosophe athée tel que Sartre a jadis consacré un essai mémorable (« Réflexions sur la question juive »)***, aboutit à cette interrogation essentielle : « Qui est Juif ? ». Cette question, même un grand nombre de Juifs, ceux qui ne sont pas certains de leur identité, se la posent. Mais je la renverse, quant à moi, et la « subvertise » complètement, lui en substituant, de manière paradoxale et provocatrice à la fois, une autre, beaucoup plus fondamentale et radicalement opposée : « Qui est Goy ? ».
D.S.S. : Pourquoi ?
B.C. : Le problème n'est pas le Juif, mais ce que j'appelle, d'une périphrase, « l'homme-de-la-culture » : l'homme tel qu'il s'est constitué, à travers l'histoire, dans toutes les nations. Les Juifs ont, en guise de singularité, le fait d'être liés, de manière tout à fait originale, à « l’Évidence ». Mais cette « évidence » est, en fait, la même pour tous les hommes. Au contraire, la « culture » marque, par les différences qu'elle établit historiquement, un échec capital dans ce lien entre l'Homme et l’Évidence. Telle est la raison pour laquelle il faut, à l'inverse, retourner la question : « Qui est Goy ? », précisément. C'est « l'homme-de-la-culture » qui, prisonnier d'une identité viciée, est à interroger.
D.S.S. : Pouvez-vous comprendre et même accepter que semblable pensée, pour sincèrement généreuse qu'elle soit sur le plan humain, puisse choquer tous ceux, les chrétiens comme les musulmans, qui ne se revendiquent pas explicitement du judaïsme ou, en tout cas, de cette « judéité » ? Je pense, notamment, aux Palestiniens, pour lesquels la « terre promise » est celle que peuvent actuellement occuper, au contraire, les Israéliens ? C'est même là l'origine, justifiée ou injustifiée qu'elle soit, de cet interminable et sanguinaire conflit « israélo-palestinien » !
B.C. : Je le comprends intellectuellement, mais ne l'accepte pas humainement. Car je n'ai jamais dit que le « Juif » était, pour cela, de par cette universelle « judéité » qui est aussi sa vocation humaniste, supérieur aux autres hommes. Bien au contraire ! Car le Juif doit humblement accueillir, en son sein, l'Autre. D'où, précisément, le sous-titre de cet ouvrage que vous mentionnez ici : « Au-delà de la différence. » ! Le mien est un chant de paix, non de guerre, ni même d'exclusion d'aucune sorte.
D.S.S. : Ne rejoignez-vous pas, en ce sens, un philosophe tel qu'Emmanuel Levinas, pour lequel l'Autre constitue, à travers l'accueil de son « visage », le pivot conceptuel et humain de sa pensée morale : son éthique, en un mot ?
B.C. : Si, d'une certaine manière. Sauf que cette différence, je la pense, en ce qui me concerne, jusqu'au bout de ses implications, y compris « politiques ». Je pense, à travers ce que j'appelle la « Seconde Alliance », l'après-nihilisme. Je commence là où des philosophes tels que Schopenhauer et Nietzsche, par exemple, terminent. Ce que j'appelle de mes vœux, c'est l'entrée de toutes les nations dans la Révélation juive, ouverte à tous , « La Torah » !
D.S.S. : D'accord ! Mais, encore une fois, pourquoi, au nom de quels critères objectifs et non civilisationnels, faudrait-il plus entrer dans la « Révélation juive » que dans, par exemple, la « Révélation chrétienne » (« Le Nouveau Testament ») ou la « Révélation islamique » (« Le Coran »), pour ne s'en tenir qu'aux trois principaux monothéismes ? Ne risquez-vous pas vous de vous faire targuer là, fût-ce injustement, d'un « antisémitisme à l'envers » ?
B.C. : Non, sincèrement, je ne le pense pas ! Mais je suis conscient que cette partie de ma pensée puisse receler, par son audace, un grand risque, auprès des gens de mauvaise foi, d'être mal compris, mal interprété ! Cette injustice engendre d'ailleurs parfois en moi une immense solitude intellectuelle, sinon existentielle !
VERITE ET MEMOIRE
D.S.S. : Cette recherche de la vérité se voit par ailleurs magnifiquement illustrée, aujourd'hui, par un livre, intitulé « La nuit illuminée »**** et dont l'auteur est Bérénice Fothiau, se présentant comme une sorte de « thriller métaphysique », sinon « théologique ». Pourriez-vous donc approfondir cet aspect fondamental de votre réflexion ?
B.C. : Ce livre, « La nuit illuminée », est une excellente et passionnante métaphore, sous forme de roman policier, de cette recherche de la Vérité : une approche, dans cette énigme qu'est le monde, de la Vérité cachée et pourtant certaine. La Vérité n'est jamais donnée ; il faut, pour nous qui en sommes à la fois l'assassin, le juge et la victime, la trouver.
D.S.S. : Le concept de « vérité » était étroitement liée, dans l'antiquité grecque pré-homérique, à celui de « mémoire », définie, philosophiquement, comme le « non-oubli », l'absence d'oubli, la privation de l'oubli : « a-léthéia », dans la langue de Platon. Qu'en est-il dans le monde juif tel que vous l'envisagez ?
B.C. : La Vérité est un absolu, d'essence divine ! La mémoire, aujourd'hui, a perdu le secret de l'origine, comme l'imagination a perdu le secret de la fin. C'est cette mémoire authentique, comme cette imagination réelle, qu'il convient de retrouver, de se réapproprier afin de discerner, de mieux apercevoir la Vérité. C'est à cela, précisément, que servent mes livres : ils se veulent autant de chemins se présentant, à travers leur inspiration, comme de possibles guérisons, d'ordre transcendantal, de cette infirmité fondamentale de l'intelligence humaine. Leur ambition est de baliser cette route en direction de la divinité de l'Homme. J'ignore si j'y réussis, mais tel est, en tout cas, mon vœux le plus cher !
* Publié aux Éditions Albin Michel (Paris, 1979).
** Publié aux Éditions Albin Michel (Paris, 1980).
*** Publié aux Éditions Gallimard (Paris, 1954).
**** Publié, en 2013, aux Éditions Mélibée (Toulouse, France).
DANIEL SALVATORE SCHIFFER****
****Philosophe, auteur de La Philosophie d'Emmanuel Levinas – Métaphysique,esthétique, éthique (Presses Universitaires de France).
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