Jeanne d’Arc et la quadrature du centre
Plus on avance et plus Ségolène Royal s’identifie à son idole Jeanne d’Arc. Elle est arrivée au second tour de la présidentielle au terme d’une chevauchée ponctuée de victoires brillantes. Insatiable, elle se lance à présent dans un combat de plus en plus personnel, usant de tous les moyens, y compris contre l’avis de son roi et de ses chefs de guerre, pour assouvir sa soif de bouter Sarkozy hors de l’Elysée.
Pour espérer l’emporter le 6 mai, Ségolène Royal doit se battre sur trois fronts :
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Elle doit consolider le vote de gauche. Des socialistes modérés à la ligne dure du PS jusqu’aux Verts et à l’extrême gauche, pas une de ces voix ne doit faire défaut à la candidate. Pas d’abstention et encore moins de fuite à droite. En théorie c’est possible, en pratique cela promet d’être difficile ;
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Elle doit également récolter environ 20% du vote Le Pen. Traditionnellement, ces voix se portent sur la gauche au second tour ;
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Enfin, plus délicat, la candidate socialiste doit récupérer près de 50% du vote Bayrou. Elle y travaille plus qu’activement.
Pris individuellement, ces trois chantiers ne paraissent pas herculéens. Mme Royal et ses supporters peuvent entretenir l’illusion « arithmétique » d’une addition des voix qui les conduirait à la victoire. La difficulté est de mener ces chantiers de front et de faire en sorte qu’un plus un plus un égale trois.
De nombreuses questions se posent. Comment acquérir les voix de Bayrou sans passer pour une girouette exposée aux vents tourbillonnants de la politique politicienne et du calcul électoraliste ? Comment éviter que des électeurs de l’extrême gauche ne lui tiennent rigueur d’un virage au centre et ne s’abstiennent le 6 mai ?
Cependant, la plus grande question risque d’être soulevée au sein de son propre parti. La main tendue de Bayrou au PS avait déclenché des cris d’orfraie. La proposition de Mme Royal d’ouvrir le gouvernement à des ministres UDF a fait sortir de leur orbite fabiusiens et jospinistes avec qui elle n’était déjà plus en odeur de sainteté depuis longtemps, et jusqu’à François Hollande. Vue de son propre parti, Ségolène Royal semble aujourd’hui prête à sacrifier la cohésion socialiste sur l’autel de sa soif personnelle de victoire électorale. Jeanne d’Arc des temps modernes, elle clame sa foi au-delà du parti. Elle réfute les accusations de compromissions électoralistes échafaudées dans le seul but de l’emporter. Elle préfère s’en tenir aux voix du peuple qui la soutient. On est très loin de l’orthodoxie politique et à des années-lumière de celle du PS.
Par son attitude, l’entêtement ou la pugnacité (c’est selon) qu’elle déploie dans un combat de plus en plus personnel ou mystique (c’est encore selon), elle prend le risque de pulvériser le PS, comme Bayrou l’a fait pour l’UDF. Et ça personne n’en veut au PS, à commencer par son premier secrétaire de compagnon, François Hollande. Seulement voilà, Jeanne d’Arc est devenue incontrôlable, cornac insensible aux remontrances des éléphants. Elle a ses voix, celles des nombreux Français qui, de l’extrême gauche à la gauche modérée et au centre, l’exhortent à poursuivre sur le chemin périlleux de l’alliance avec Bayrou. Les voix de ceux qui rejettent la politique politicienne et la poussent à s’allier au centre.
François Bayrou en profite. Un pas en avant, un pas en arrière, il l’attire dans sa toile, avec l’objectif de faire exploser le PS. Les éléphants le savent mais Ségolène Royal ne veut rien entendre. Lors de ce fameux débat télévisé Royal-Bayrou samedi en direct (c’est-à-dire sans filet), il manoeuvrera pour l’amener sur son terrain. Il lui fera miroiter la victoire pour mieux lui faire avouer l’inavouable et la couper définitivement des Fabius, Mélanchon, Emmanuelli, Vaillant, Glavany, Bartolone ou... Hollande. Elle n’aura alors d’autre choix que de ressortir Delors, mettre Strauss-Kahn en avant (si ce dernier accepte, ce qui n’est pas encore gagné) et d’approcher Bayrou. Recomposition politique que beaucoup d’électeurs appellent de leurs vœux mais qui horrifie les leaders du PS. Mais quelle idée d’investir un candidat aussi indépendant de la ligne du parti ?
Pour les éléphants, à commencer par François Hollande, c’est prendre le risque d’une explosion du PS en plein vol. Et s’ils n’arrivent pas à modérer les ardeurs d’éparpillement de Mme Royal, ils en viendront certainement à examiner jusqu’à l’option d’appeler, en sous main, leurs fidèles à voter blanc ou Sarkozy le 6 mai. Ils ne seraient pas les premiers. Dos au mur, certains le feront sans aucun état d’âme.
Risque maximum pour Ségolène Royal. Plus les électeurs, essentiellement non socialistes, la rejoignent en nombre, plus le rose pâlit et plus elle s’isole des siens. En cas de sortie de crise par le haut (une victoire hautement improbable), elle n’éviterait pas la crise interne tant les rancoeurs sont terribles. Imaginez le rodéo dès qu’il s’agira de composer un gouvernement. En cas de défaite, elle restera celle qui aura pris le risque de sacrifier la cohésion du PS à son ambition personnelle. Malheur à Jeanne d’Arc et à ceux qui l’auront suivie. Le procès en hérésie les attend et le bûcher leur est promis. Dominique Strauss-Kahn le sait bien et se hâte très lentement de la rejoindre.
Tout bénéfice pour Bayrou. Tout d’abord, il réussit le tour de force d’exister après une défaite. Comme si Lyon était convié à disputer une finale bis de Coupe des champions ou (plus provocateur diront justement certains) Le Pen invité à débattre entre les deux tours. Ensuite, que la gauche l’emporte ou non, il aura efficacement œuvré à accentuer le fossé entre l’aile et le centre gauche du PS. Mme Royal lui aura elle-même donné l’occasion de préparer le grand séisme tectonique débouchant sur une séparation des deux plaques du PS, pré-requis, pour François Bayrou, à toute formation d’un nouveau continent orange.
Et Sarkozy dans tout cela ? Il récupérera les voix droitistes de l’UDF, pas celles de gauche. Il a logiquement refusé le débat avec Bayrou. Ce dernier ne l’aime pas et n’appellera pas à voter pour lui. Aucun débat ne changerait un iota à cette affaire. Il n’a aucun intérêt à se compromettre avec François Bayrou pour grappiller quelques voix d’indécis. Jamais il n’obtiendra la voix de ceux qui l’accusent déjà de violer la démocratie en écartant un tel débat. Accusation assez ubuesque, si on y réfléchit, venant de la part des partisans d’un homme qui refuse d’indiquer son choix de second tour à ses sept millions de supporters. Celui dont le positionnement avait fait dire le 14 mars : "C’est une forme d’imposture", à... Ségolène Royal.
Paradoxalement, un François Bayrou ostensiblement écarté par l’UMP pourrait très bien être le meilleur allié de Nicolas Sarkozy. Le débat Bayrou-Royal servira ses intérêts, ainsi que tout ce qui sera de nature à pousser l’ex-candidat centriste dans les bras de la candidate socialiste. Le leader de l’UMP peut miser sur le fait que plus l’union de ces deux-là apparaîtra officielle et plus la socialiste se coupera des siens et perdra mécaniquement à sa gauche ce qu’elle gagnera de voix à sa droite. Sans compter, divine surprise, la possibilité d’un big bang simultané du PS et de l’UDF dont il n’aurait qu’à se réjouir. Pour des raisons très différentes, lui et François Bayrou ont certains intérêts communs, si on y regarde de plus près.
L’avenir, y compris ce qui adviendra bien au-delà du 6 mai, dépend essentiellement de la capacité des éléphants du PS à freiner, voire stopper une locomotive Ségolène Royal, lancée plein pot sur les rails de son destin personnel, au mépris de toute la signalétique ferroviaire de son propre parti. Dans les prés, le long de la voie, les spectateurs applaudissent et l’encouragent à pousser les feux au vif orange. Dans les wagons, on s’inquiète de plus en plus. Au point que certains envisagent jusqu’au déraillement volontaire. Le bonheur est dans le pré ? Peut-être. Mais il n’est plus dans le train.
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