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Accueil du site > Tribune Libre > « La vie des autres » sur écoutes, le rêve de tout pouvoir qui se veut sans (...)

« La vie des autres » sur écoutes, le rêve de tout pouvoir qui se veut sans limites ?

Diffusé jeudi 18 novembre 2010 par ARTE, le film de Florian Henckel von Donnersmarck, « La vie des autres  », paru en 2006, jette un regard clinique sur la vie effrayante de l’ancienne RDA, avant la chute du mur de Berlin, qui peut aussi éclairer le présent et l’avenir. À travers l’histoire d’un couple d’artistes, l’une actrice et l’autre dramaturge, c’est sans doute un type de société totalitaire qui est décrit, mais ses méthodes peuvent aujourd’hui mettre en garde une démocratie dont le pouvoir serait tenté par nature, selon Montesquieu, de s’étendre aussi loin qu’il ne rencontre pas d’obstacle. La recherche de l’information est l’instrument privilégié de cette extension au point de voir en tout innocent un coupable qui se dissimule. Et, à cette fin, tous les moyens sont bons pour le démasquer.

La STASI, police politique de la RDA, est ici montrée dans ses basses œuvres quotidiennes, sa traque de la seule information fiable qui vaille, l’information extorquée, obtenue à l’insu et/ou contre le gré des « coupables présumés ». Ses victimes sont, en effet, considérées comme « coupables avant tout examen », contrairement au principe démocratique qui présume l’innocence de chacun avant preuve du contraire. Les médias qui parlent systématiquement de « voleur, violeur ou de meurtrier présumé  » seraient bien inspirés de voir où mène cette erreur.
 
L’information extorquée obtenue par la violence
 
Le capitaine Gerd Wiesler, remarquablement joué par Ulrich Mühe décédé depuis, est un expert en matière d’information extorquée. Il donne des cours d’interrogatoire nourris de sa propre pratique.
 
- Il conseille par exemple un type de torture physique et morale par privation de sommeil et reprise incessante des mêmes questions. Il permet d’arracher des aveux sans laisser de trace. Selon lui, la répétition par l’accusé des mêmes réponses signe sa culpabilité puisqu’elle témoignerait de l’apprentissage par cœur d’un rôle.
 
- Une autre de ses spécialités est la pratique du chantage tant pour imposer le silence que pour extorquer des aveux. L’actrice Christa Maria Sieland, compagne du dramaturge Georg Dreyman, est ainsi sommée de choisir entre collaborer avec la STASI ou renoncer à sa carrière pour toujours. Elle craque et finit donc par révéler la cachette de la petite machine à écrire non répertoriée par la police dont s’est servi son compagnon pour écrire un article sur le suicide en RDA, paru dans l’hebdomadaire ouest-allemand Der Spiegel.
 
Inversement le chantage permet d’imposer le silence à la voisine de palier qui a vu Wiesler et ses hommes s’introduire dans l’appartement du couple en son absence : soit elle se tait, soit dans les 24 heures sa fille étudiante en médecine sera chassée de la faculté.
 
- L’autre spécialité de Wiesler est, en effet, la mise sur écoute clandestine des innocents tenus pour des coupables dissimulateurs : épiant quotidiennement les faits et gestes du couple d’artistes, il guette des actions ou des paroles déviantes qui tôt ou tard, selon lui, justifieront leur arrestation. Des micros sont posés dans l’appartement et un studio d’écoutes est installé sous les combles de l’immeuble où Wiesler et un de ses subordonnés se relaient 24 h sur 24 pour consigner par écrit minute par minute le déroulement de « la vie des autres. »
 
Des leurres rendus inopérants par… la bienveillance imprévisible d’un agent de la STASI
 
Mais cette surveillance de tous les instants n’est peut-être pas ce que ce régime a produit de pire. Les normes de vie sociale, en effet, sont à ce point perverties, c’est-à-dire étymologiquement "inversées totalement", que même des actes de bienveillance envers les innocents suspectés peuvent leur nuire tragiquement.
 
Révolté par le suicide de son ami metteur en scène, interdit depuis longtemps d’exercer, G. Dreyman, qui, lui, est un dramaturge encore bien en cour, envisage de publier dans Der Spiegel  un article sur le suicide en RDA. Mais il veut auparavant s’assurer que son appartement n’est pas mis sur écoutes. Avec ses amis, lors de la visite de l’un d’eux qui vit à Berlin-Ouest, il monte dans son appartement une expérience qui doit le démontrer par information extorquée donc de manière plus fiable que par information donnée. Ils se mettent à parler ouvertement des détails d’une évasion imaginaire qu’ils organisent le jour même dans le coffre de la voiture de leur visiteur de l’Ouest ; l’heure et le poste frontière sont précisés. De deux choses l’une : ou la voiture de leur ami de Berlin Ouest sera contrôlée à son passage et la mise sur écoute de l’appartement sera démontrée, ou la voiture ne le sera pas et la mise sur écoute de l’appartement sera démentie.
 
- Un premier leurre d’information donnée déguisée ne information extorquée
 
On reconnaît l’usage du leurre de l’information donnée déguisée en information extorquée à l’intention d’un agent d’écoutes supposé.
 
- L’information donnée est le mode d’emploi précis d’une évasion par des amis assez certains de ne pas être écoutés pour en livrer tous les détails dans leurs conversations.
 
- Elle devient une information extorquée pour Wiesler qui les écoute à leur insu et contre leur gré, mais ignore qu’il s’agit d’un bobard. Il appelle donc le poste frontière concerné pour l’avertir de l’évasion projetée. Or, une fois son interlocuteur en ligne, il se tait et interrompt la communication.
 
- Un second leurre d’information donnée déguisée en information extorquée
 
Du coup, son passage sans problème qu’un peu plus tard, l’ami de Berlin Ouest confirme par téléphone se retourne, malgré lui et Wiesler, en nouveau leurre d’ information donnée déguisée en information extorquée contre Dreyman et ses amis.
 
- L’information donnée livrée malgré lui par Wiesler est la suivante : le passage sans contrôle de l’ami de l’Ouest signifie que l’appartement n’est pas écouté.
 
- Elle devient information extorquée pour Dreyman et ses amis par suite du raisonnement personnel sur lequel reposait leur expérience : un contrôle signifiait une écoute, son absence équivaut à une absence d’écoutes.
 
Une mise hors-contexte par une bienveillance imprévisible qui devient fatale
 
Leur erreur vient de la mise hors-contexte où ils sont plongés. Ils ne peuvent qu’ignorer ce qui est proprement inimaginable sous ce régime, la désobéissance d’un agent de la STASI. Or, cela vient de se produire à leur insu : Wiesler n’a pas transmis l’information au poste frontière par pure bienveillance à leur égard. Car il traverse une crise de défiance profonde envers le régime de la RDA qu’il sert, depuis qu’il a vu que le ministre de la culture, à l’origine de la mise sur écoute du couple d’artistes, n’agit que pour assouvir sa pulsion bestiale envers Christa Maria Sieland qu’il a violée dans sa limousine en la sommant par chantage de choisir entre sa carrière d’actrice et le viol.
 
Une même mise hors-contexte amène l’actrice à commettre une autre erreur qui lui est fatale. Soumise à un autre chantage par Wiesler qui la contraint cette fois de choisir entre l’information recherchée et sa carrière, elle finit par révéler la cachette de la machine à écrire de son compagnon sous des lattes de plancher de leur appartement. Rentrée chez elle, elle se croit perdue aux yeux de son compagnon quand débarque une équipe de la STASI pour saisir la machine à écrire. Elle ne sait pas, en effet, que Wiesler est venu auparavant la récupérer en leur absence dans le seul but de les protéger, elle et son compagnon. Elle s’enfuit alors désespérée de l’appartement et se jette sous un camion ! Wiesler paiera d’une rétrogradation professionnelle l’échec de la perquisition qui lui est imputé sans qu’aucune preuve puisse en être apporté.
 
Tout en sachant raison et proportions garder, on ne peut s’empêcher de penser à ce type de régime épiant « la vie des autres  » quand on apprend que trois employés qui avaient critiqué leur hiérarchie sur Facebook, ont été licenciés pour « incitation à la rebellion  » sur dénonciation de l’un de leurs « amis » de ce réseau social (1) et que surtout le tribunal des prud’hommes a jugé le licenciement légal. De même, la recherche récente des sources de journalistes par des agents de renseignement qui obtiennent d’opérateurs leurs factures téléphoniques détaillées, en contournant la loi, ne peut qu’inquiéter. La condamnation des auteurs des écoutes téléphoniques de l’Élysée sous le président Mitterrand en septembre 2008 n’a pas suffi. Il faut croire que « la vie des autres  » obsède tout pouvoir qui cherche à s’étendre au-delà des limites imposées par le régime démocratique. Paul Villach
 
(1) Le Monde.fr, « Un licenciement pour des propos tenus sur Facebook jugé légal  », 19 novembre 2010.

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8 réactions à cet article    


  • G.BORDES 23 novembre 2010 13:12

    Cher Paul,

    N’ayant pas vu le film, je ne m’attarderai que sur le dernier paragraphe de votre article et plus précisément sur ce licenciement qui a tant fait parler de lui.

    Je ne partage pas votre vision des choses à ce sujet : Les salariés n’ont pas été « épiés » puisqu’ils se sont exprimés sur un espace public. (Sur le fondement qu’à la différence d’un message privé, le mur été accessible à une pluralité de récepteur et ne rentrait donc pas dans le cadre de la sphère privée)

    La solution de droit aurrait été la même si les salariés avaient tenu ces propos au bistrot du coin et qu’ils avaient été enregistrés, la preuve en droit du travail étant libre (c’est à l’appréciation souveraine du juge qu’elle sera ou non retenue).

    Quant à la délation de leur « ami », il n’y a là rien d’illégale puisque la délation n’est pas interdite et même largement utilisée par les pouvoirs publics (je pense d’ailleurs que vous en savez plus que moi sur ce sujet).

    Si je me laissai aller à de la mauvaise foi, je pourrais même aller jusqu’à dire que je me réjoui de la décision du conseil de prud’hommes (petite correction à votre article : on ne dit pas « tribunal » de prud’hommes) de confirmer la cause réelle et sérieuse du licenciement, en espérant qu’elle fasse prendre conscience aux gens que le fait d’être derriere son écran ne signifie pas être dispensé de certaines obligations, de loyauté, de non atteinte à la dignité, de non expression de propos diffamatoires, etc.
    Ce cas d’espèce en est une illustration et certains commentateurs de cet espace seraient bien inspirés d’en prendre note.


    • Paul Villach Paul Villach 23 novembre 2010 13:51

       Cher Grégory,

      Le juridisme de votre analyse serait acceptable si le Droit gouvernait vraiment les relations aujourd’hui.

      N’y trouvez-vous pas une belle application de l’adage romain « Summun jus, summa injuria » ?

      Car le jugement du conseil/tribunal des prud’hommes se fonde sur la délation qui, certes, n’est pas interdite mais ne saurait être encouragée sans ouvrir sur le type de régime horrible qu’illustre « La vie des autres » et que je vous recommande. Même si vous ne l’avez pas vu, j’en livre des traits essentiels dans cet article. Est-ce type de société dont vous rêvez où chacun susceptible de dénoncer l’autre, devient un possible ennemi ? Moi, non

      La question qui se pose est d’abord de savoir si les propos tenus étaient diffamatoires. Or, aucune procédure en diffamation n’a été engagée.
      En revanche, c’est une sorte d’ « appel à la rebellion » au sein de l’entreprise qui a été retenue pour justifier ce licenciement.

      La liberté d’expression en démocratie ne connaît que la limite au-delà de laquelle on est tenu de répondre de ses propos supposés préjudiciables à autrui. Est-ce bien de ça dont il s’agit dans cette affaire ? Non puisque la procédure qu’appelaient ces propos, si tant est qu’ils contrevenaient à la loi, était un procès en diffamation. Or elle n’a pas été engagée. N’est-ce pas que l’issue était incertaine ?

      Quant à la prudence dont on doit faire preuve sur Facebook, elle ne saurait être encouragée par ce type de jugement qui rappelle furieusement la vie en RDA. Paul Villach


      • G.BORDES 23 novembre 2010 15:52

        Cher Paul,

        Vous critiquez/constatez le fait que le Droit ne gouverne pas réellement les relations aujourd’hui, pourtant vous y voyez une application de l’adage « Trop de droit, trop d’injustice » (pardonnez si la traduction est approximative mais n’étant pas latiniste vous avez appuyé là où ça fait mal).

        Moi j’y vois là une contradiction. Et même si cet avis m’est personnel, je pense que nous sommes plutot dans une société qui manque de droit stricte. On perd du temps et de l’energie dans une « diahrée législative » mais au final trop de personnes se prévalant d’une liberté qu’ils pensent sans limites s’en vont abuser de cette liberté et porter atteinte à des personnes, morales comme dans le cas de ces salariés qui ont manqué à leur obligation de loyauté et se sont fait licencier sur ce fondement, ou physiques comme dans le cas de certains commentateurs s’en prenant gratuitement à l’auteur d’un article ou à d’autre commentateur sur un forum. Et les deux exemples cités ne sont évidemment pas exhaustifs.

        Quant à la société dont je rêve, elle relève d’une conception personnelle de l’utopie et est donc de fait irréalisable. Je vous rejoins sur le fait qu’une société ne peut reposer sur la délation à fortiori lorsqu’elle est anonyme.

        La question de droit n’était pas tant de savoir si les propos étaient diffamatoires mais s’ils portaient atteinte à l’obligation de loyauté des salariés. On peut en effet penser que par les critiques non mesurées dans un espace public, les salariés n’éxécutaient pas leur contrat de bonne foi, ces propos pouvant nuire à l’entreprise sans pour autant être directement contraires à la loi.
        Quant au fait que la diffamation n’ait pas été soulevé, ce peut être expliqué par le fait qu’elle conduit à des poursuites pénales et que dans le cadre des relations de travail, il est rare que le salarié se voit pénalement poursuivi sauf les cas ou le comportement infractionnel du salarié peut atténuer voire éxonérer la responsabilité de l’employeur.

        Quant à Facebook, je persiste et revendique la mauvaise foi dont je fais preuve lorsqu’on parle de « réseaux sociaux » qui détruisent plus les relations sociales que ce qu’ils les créent.


        • Paul Villach Paul Villach 23 novembre 2010 17:05

          @ Cher Grégory

          « L’obligation de loyauté du salarié » que je ne conteste pas, me paraît fort élastique comme « l’obligation de réserve du fonctionnaire ». Tout dépend des personnes en cause, autorité ou subordonné  !

          La déloyauté de « l’ami(e) » qui est allé(e) rapporter l’échange de Facebook, ne devrait-elle pas disqualifier la dénonciation ? Un licenciement en tout cas ne devrait pas en être la conséquence. Il y a des mesures intermédiaires, si tant est qu’une mesure doive être prise.

          Dans cas contraire, que penser de l’arrêt d’une cour d’appel, confirmé par la cour de cassation, qui estime qu’une lettre de dénigrement, adressée secrètement par un chef d’établissement à un président de fédération de parents d’élèves pour nuire à un professeur, est exempte d’ « intention personnelle et déloyale » (sic) ?
          Pour mémoire, cette lettre est tombée par hasard entre les mains du professeur incriminé grâce à une mère d’élève scandalisée par ce qu’elle voyait écrit !!! Sinon, il n’en aurait jamais eu connaissance ni n’aurait compris un possible changement d’attitude des parents à son égard. Qu’est-ce que « la loyauté » qui veille ici à ce que la personne attaquée n’en soit pas informée pour que le poison du dénigrement fasse tout son effet ?

          La déloyauté ou le manquement au devoir de réserve est bien imputée à la tête du client ! Paul Villach


          • G.BORDES 23 novembre 2010 17:26

            Cher Paul,

            J’ai mon avis sur la question mais les meilleurs arguments ne saurraient faire le poids face à l’emprunte douloureuse d’une facheuse expérience.


            • zelectron zelectron 23 novembre 2010 17:46

              Paul, je note que vous ne prêtez aucune attention au fait que le viol généralisé était dans ce type de régime une déstructuration vomissante encore pire, rajoutez-y l’athéisme militant et obligatoire (chasse aux religions) une pincée d’embrigadement idéologique socialisant, le chantage « naturel » à l’égard de ceux qu’il fallait circoncire, la méfiance, la peur hideuse, la mort qui rôdait et s’immisceait dans les cœurs et corps...Ne comparons pas avec notre époque ainsi que 1984 qui comme chacun sait concernait le communisme, n’en déplaise à ceux qui ne l’on pas lu.


              • clostra 23 novembre 2010 18:49

                De quel côté du mur la frontière vous rassure ?

                Rassurez-vous, 20 millions de français coupables ou victimes sont potentiellement écoutables, écoutés...C’est la face sombre du Gaullisme. On lui concèdera la crainte que des pratiques nazis (re)viennent sur le territoire français...

                Alors :
                de quel côté des écouteurs la frontière vous rassure ?


                • clostra 23 novembre 2010 19:04

                  Et puis même maintenant il y a des officines privées qui vendent cher leurs (souvent fausses) informations.

                  S’il y avait quelque chose sur lequel légiférer de toute urgence, ce serait bien là-dessus.

                  C’est un témoignage et vous demande de le prendre comme tel :
                  En 1984 (83 ou 84) durant un certain temps, nos enfants en notre absence ou en notre présence, nous-même, recevons des appels avec « personne au bout du fil », nous les parents, nous entendons ce que nos enfants disent.
                  En 1996, les propos de nos enfants lors de ces appels nous sont resservis.
                  Plusieurs amis nous disent, sur le quartier, avoir reçu ce type d’appels qui resservent des conversations anciennes.

                  Vous ne savez pas qui. Vous ne savez pas pourquoi. Vous ne savez pas « ce qu’on vous veut ».

                  J’appelle cela de la torture et c’est en France. ça peut même conduire au suicide.

                  Dans mon esprit, seule la police ou la gendarmerie dispose du matériel nécessaire pour écouter et enregistrer. Mais dans mon esprit également, ni la police ni la gendarmerie ne peuvent se livrer à un jeu aussi cruel et d’aussi longue durée.

                  Ne me dites pas que je peux me tromper...

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