« Le style Matzneff ? Une éternelle répétition » : démontage d’une analyse de Cécile Dutheil de la Rochère dans « Libération »
La critique Cécile Dutheil de la Rochère règle son compte critique à l'écrivain Gabriel Matzneff dans une tribune publiée par Libération le 17 février 2020, en en ayant lu seulement 3 livres (sur près d'une cinquantaine publiés) ; démontage critique et dialectique.
Le journal Libération, après avoir fait une couverture titrée « Pédophilie : la cas Matzneff » (titre bien racoleur s'il en est) avec une photographie pleine page de Gabriel Matzneff symboliquement déjà décapité, a publié dans son édition du 17 février un texte de Cécile Dutheil de la Rochère qui se présente comme « éditrice et critique ». On ne voit pas très bien à quels livres elle a donné naissance comme « éditrice » (depuis quand être employée d’édition (chez Gallimard, pendant 11 ans et 5 mois selon Linkedin — pas spécialement une « petite maison d’édition » (j’y reviendrai)) fait de vous un éditeur ?), mais, passons… Ce texte, « Le style Matzneff ? Une éternelle répétition », se veut un contrepoint « critique » au monceau d’insultes qui s’est accumulé quant à la vie privée de l’écrivain, devenu le plus grand lynché littéraire du XXIe siècle pour la littérature française. Après l’affaire de mœurs déjà amplement commentée (inutile d’en rajouter ici ; tout le monde est au courant et « croit savoir »), la critique a voulu sonner l’hallali de la postérité critique de l’auteur en en faisant l’analyse stylistique et formelle : « L’écrivain veut la postérité. Je crains qu’il n’ait que l’actualité. » Le problème est que sa connaissance de l’œuvre est fort courte, et son analyse très incomplète et partisane. Comment juger d’une œuvre qui compte « près d’une cinquantaine d’ouvrages » en en ayant lu seulement trois ? Flagrant amateurisme. Elle s’est d’ailleurs très mal renseignée : elle aurait dû lire le site des lecteurs de Philippe Sollers, « Pile Face », où elle aurait « appris » alors que l’ogre des Lettres françaises, qui est tout de même le meilleur lecteur en France depuis un bon demi-siècle maintenant (60 ans, exactement), défendit dans le journal Le Monde, en 1981, Ivre du vin perdu (éd. La Table ronde, 1981), que quelques connaisseurs de l’œuvre tiennent pour son meilleur livre, dans un texte titré « Le libertin métaphysique ». Elle aurait alors lu déjà au moins un très bon livre !…
« Nous n’aborderons donc pas Matzneff par la morale, mais par la littérature ou le style » : je passe sur ce « nous » ridicule (au nom de qui parle-t-elle ? Des victimes de #MeToo ? De toutes les lycéennes de France et de Navarre ? voire de toutes les femmes ? Ou de tous les bobos de Paris (dont elle est une très bonne représentante) ?), et constate tout de même ceci, très gênant : il n’y a qu’une très courte et assez insignifiante citation de l’écrivain dans cette « analyse » ! Or comment parler d’un écrivain sans le citer ? C’est du sophisme ! Jamais, au grand jamais, Sollers n’a commis cette erreur philologique.
« Il faut avouer que nous ne l’avions pas lu. Nous sommes comme l’écrasante majorité des lecteurs français, le nom nous était connu de loin, comme une lumière affadie » : nous voici collectivement rassurés ! « Nous » faisons partie de « l’écrasante majorité » morale des Français ; « nous » sommes le Peuple, et à ce titre ne sommes pas si vicieux et avons toujours raison en matière de goût : « nous » faisons autorité…
« L’homme a écrit près d’une cinquantaine d’ouvrages, une production qui s’explique par le besoin d’argent, compréhensible […], la tentation de la confession liée à l’illusion d’être un réprouvé » (c’est moi qui souligne) : 1/ cet écrivain a écrit pour l’argent, c’est donc un minable de droite (ce qui explique d’ailleurs « un penchant pour les plumes droitières ») qui doit être délégitimé à ce titre. Étonnant comme en France, dès qu’on veut disqualifier un artiste ou un écrivain, on le qualifie « de droite », non ? Si on le peut qualifier « d’antisémite », c’est quand même le « summum »… Et voilà pourquoi notre « critique » doit souligner comme une évidence que Matzneff aime Rebatet… Un goût pour Lucien Rebatet, il n’y a pas mieux pour vous disqualifier un artiste… (Et tout cela, dans une France globalement raciste qui d’ailleurs a largement consacré et encouragé un écrivain islamophobe revendiqué et assumé, Michel Houellebecq… On notera ici que notre « critique » a d’ailleurs défendu son dernier livre chez un « petit éditeur », Flammarion, dans En attendant Nadeau (pourtant un très bon site de critique littéraire auquel votre serviteur collabore régulièrement…) : « L’impuissance et la gloire ».) Être « de droite » ou « de gauche », en littérature (ainsi qu’en art), ne signifie rien : Proust, Nietzsche, Laurence Sterne, Rabelais, Dante, Joyce (soit certains des plus grands écrivains de tous les temps), peuvent-ils être qualifiés « de gauche » et progressistes ? Ne me faites pas rire… 2/ Je ne crois pas être victime d’une illusion si j’affirme ici que « l’affaire Gabriel Mazneff » est le plus grand lynchage littéraire depuis au moins 35 ans (disons depuis la première apparition de Marc-Édouard Nabe à Apostrophes en 1985 — émission restée fameuse)… Si ? Prouvez-moi le contraire ! Avouez que comme réprouvé intégral, « Gab la rafale » (titre de l’un des volumes de son Journal (pas lu par votre serviteur)) est déjà très très bien parti… Son épuration de la vie littéraire française n'a d'égale que la tonte des femmes françaises accusées de collaboration après la Seconde Guerre mondiale... Non ?
« Trois livres ont suffi pour mettre en valeur une caractéristique chez l’écrivain : la répétition » : le problème, avec ce genre d’affirmation intempestive, c’est qu’on est proche alors d’éliminer certaines des plus grandes œuvres littéraires françaises : Sade ? Répétitif ! Pierre Guyotat ? Répétitif ! (« Les très grands artistes sont souvent très répétitifs », disait ce dernier écrivain, l’un des plus subversifs du dernier demi-siècle français.) Claude Simon ? Répétitif à l’envi ! Beckett ? Idem. Ce problème de la répétition en Art ne veut tout simplement rien dire ! Claude Monet et Cézanne aussi furent très répétitifs…
« La vie des lettres est toujours en friche. Les petits éditeurs indépendants, eux, sont plus louables quand ils déterrent des nouvelles voix que quand ils se contentent des miettes refusées par les grands » : on ne peut qu’être d’accord, comme éditeur, avec une si velléitaire affirmation ; le problème étant que notre « critique » défend très peu ces nouvelles voix, se précipitant le plus souvent, dans les sites critiques auxquels elle collabore, sur les noms déjà très connus (au lieu de servir la littérature, comme un Ernest Hello l’appelait de ses vœux dans son texte « La critique » in L’homme — La vie, la science, l’art, Cécile Dutheil de la Rochère semble se servir de la littérature pour rehausser son statut dans les Lettres… c’est un « péché » d’orgueil fort répandu dans le milieu, où il n’y a pas assez de place pour tout le monde (notons qu’il n’existe pas de milieu moins solidaire que celui-là, fort peu gauchiste en vérité, et même totalement droitier (chacun pour soi, et Dieu pour tous !…), ainsi que sur les titres à scandale (et succès espéré) du moment (ainsi, elle ne put s’empêcher de défendre l’horrible et revanchard titre Céline, la race, les Juifs de Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff dans En attendant Nadeau) chez les très grands éditeurs. Quand l’hôpital se fiche de la charité… ce n’est pas joli-joli à voir !…
« Aujourd’hui, Gabriel Matzneff, ainsi que Vanessa Springora, nous apprennent que l’écrivain a déposé ses archives à l’Institut de la mémoire de l’édition contemporaine. La démarche est logique quand on a si peur de la fin » : encore une fois, et pour finir, une telle affirmation ne signifie rien : Jacques Henric (dont je suis le premier exégète, jusqu’à preuve du contraire (voir Jacques Henric entre image et texte, éd. Tinbad, 2015)) a aussi déposé ses archives à l’IMEC… et alors ? Quant à Pierre Guyotat, certainement l’écrivain le plus révolutionnaire en France de ce dernier demi-siècle, il avait aussi déposé ses archives, mais à la BNF, lui. Ces dépôts ne présument de rien ; et il est bien trop tôt pour poser un calme pronostic sur la postérité de Matzneff, Gabriel. L’hystérie actuelle retombera. À bon entendeur, salut !
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