Mode d’emploi des experts
Dans un monde de plus en plus complexe, la nécessité d’avoir recours à des experts s’est généralisée, comme d’ailleurs leurs discussions médiatisées, parfois houleuses, sur tous les sujets, du climat aux “OGM” en passant par les sciences dites humaines, de l’économie à la psychologie. Aucune décision publique ou privée ne semble pouvoir se passer de leurs lumières. Quoi de plus légitime somme toute que de s’entourer, en bons pères de famille, de toutes les garanties nécessaires avant de prendre une décision. Cet article se penche sur la recherche de critères simples, à la portée de tout le monde, pour accorder notre confiance aux experts.
Pour fonder mon propos, je me suis permis de rappeler d’abord par un court extrait le problème posé par la causalité dans les sciences du vivant. Ceux qui sont allergiques à la science peuvent allègrement court-circuiter ce passage.
“Les rôles de l’inné et de l’acquis dans la réalisation d’un trait peuvent être comparés à ceux de la grammaire et du vocabulaire dans la signification d’une phrase. “Le chat mange la souris” n’a de sens que si je comprends les mots “chat”, “souris”, “mange” et si je connais la règle attribuant le rôle d’acteur au substantif précédant le verbe, le rôle d’objet à celui qui le suit. La règle sans les mots est muette, les mots sans la règle sont sans portée. Qui aurait l’idée de mesurer les importances relatives de l’une et des autres ? De même, les gènes isolés sont muets ; les apports du milieu sans les gènes sont aussi muets. On devrait donc en toute logique ne plus évoquer le problème de “l’inné et de l’acquis”. Mais nous sommes ici dans un domaine où les dogmes sont infiniment plus puissants que la logique. Nous devons nous attendre à lire encore fréquemment des affirmations péremptoires attribuant par exemple aux gènes une part dans le déterminisme de l’intelligence, 80 % étant le nombre le plus souvent cité. Il serait relativement facile d’argumenter à propos de telles affirmations si le nombre proposé était simplement faux ; si la réalité était 30 % ou 90 %, un accord finirait par être trouvé. Mais ce nombre n’est pas faux, il est absurde. Si un interlocuteur m’affirmait que la lune se trouve à 500 000 kilomètres de la terre, je lui dirais que son chiffre me paraît faux, et nous reportant aux sources, nous nous mettrions d’accord sur la distance indiquée par une quelconque encyclopédie. Mais s’il prétendait que la lune est à 10 000 tonnes de la terre, je ne pourrais que marquer mon désaccord sans être capable de proposer un autre nombre. Il ne s’agit plus d’inexactitude, mais de non-sens. L’expérience prouve qu’il est malheureusement beaucoup plus difficile de lutter contre un non-sens que contre une erreur.” Extrait d’Au Péril de la Science. Albert Jacquard
Même si la science vous rebute, et surtout si c’est le cas, dites-vous que c’est bien de cela qu’il s’agit ici : voir comment distinguer dans les propos des experts ce qui appartient à la science ou au mythe scientifique. Il est temps en effet de cesser de se passionner pour ou contre les considérations “d’ex-pères” sur les plateaux télévisés à propos de la ou des causes des événements, comme s’il s’agissait de matchs de boxe.
La plupart des événements, individuels et sociaux sont en effet multifactoriels. Pour quelques comportements à causes identifiables, parfois curables, parce que permanentes ou répétitives, la connaissance des causes ne sert à rien car elles appartiennent à un passé révolu : l’événement qu’elles ont provoqué ressemble la plupart du temps à un vase qui déborde à la dernière goutte, bien souvent inaccessible à tout “traitement”, car l’effet domino a déjà eu lieu. Les discussions à propos des causes ne mettent donc en valeur que l’horizon de conscience plus ou moins étendu des ratiocineurs de service, bien souvent triés sur le volet pour dire naïvement ce que les pouvoirs qui les ont sollicités veulent entendre. La méthode scientifique, analytique, rend les scientifiques myopes. Ne faites donc jamais confiance à ceux qui, par myopie justement sur les arrière-pensées de ceux qui les commanditent, individualisent la cause ou de manière plus perverse encore, les causes, qui sont évidemment toujours plus complexes que cela.
Même s’il connaissait toutes les causes, l’expert ne pourrait en aucun cas vous être utile. Pour paraphraser le texte de Jacquard, son rôle de scientifique est en réalité de vous apporter non les mots (les maux), ce sont les vôtres, mais les règles nécessaires pour les comprendre, et ainsi leur donner sens et pouvoir chercher une solution. La vraie science en effet ne cherche que les lois de la nature pour mieux la maîtriser de façon technologique. De la physique nucléaire à la psychologie, la science est un outil, neutre en soi, comme n’importe quel marteau ou tournevis, qui peut être constructif ou destructif selon les intentions de celui qui s’en sert. Les "ex-pères", spécialistes des causes, n’ont d’autre but que vous maîtriser en prétendant qu’il faut savoir les causes pour changer les effets, et qu’ils savent mieux que vous, c’est vrai, pourquoi vous souffrez. Mais leur science, centrée sur le passé, ne leur donne pas accès à ce qui est bon pour vous à l’avenir. Ils se comportent comme de mauvaises mères, des “ex-pères”. En refusant la question du “pour quoi”, en refusant de prendre en considération votre but, ils vous complexent de leur complexe de Colomb : “je ne sais pas, moi qui est au sommet du savoir, pour quoi tu dis ou fais cela, donc tu es bête, fou, malade, délinquant, terroriste... et tu dois te plier à mon pouvoir... répressif..." sur symptômes seulement, la plupart du temps.
Personne ne sait mieux que vous le but de ce que vous avez tenté. Le manque d’efficacité est toujours relatif à de l’inconscience à propos de l’importance des facteurs mis en œuvre et /ou de leur bon timing. Pour “voir” la lune plus grande que le ballon qui la cache, il ne faut pas nécessairement connaître les règles de la perspective. L’expérience suffit. Pour ne pas avoir à refaire toutes les expériences qui ont fait l’histoire de l’humanité, une recherche avec un spécialiste expérimenté peut alors vous faire gagner du temps. Encore faut-il arriver à lui faire confiance ! Car son aide est sans garantie, malheureusement, car il ne connaît sans doute pas toutes les règles, un certain nombre d’entre elles n’étant pas encore découvertes. Dans le meilleur des cas, vous pourrez seulement les chercher avec lui ou changer d’expert, ce qu’il acceptera sans état d’âme s’il est vraiment animé par un esprit de service.
“Un médecin, disait-on, ça se consulte” : il donne des conseils. La vie est un équilibre difficile à conserver. Un expert qui vous regarde de haut, qui vous focalise sur les causes dépassées, qui refuse de s’expliquer et/ou qui se fâche si vous n’avez pas suivi son “traitement” est un mauvais expert. Ne lui mentez donc pas : au plus vite vous vous confronterez à sa réaction, au plus vite vous saurez si vous pouvez lui faire confiance. Ce sera la meilleure garantie de la véritable aide qu’il peut vous apporter.
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