Processus et abstentionnistes de gauche

A quelques jours de l’élection présidentielle il serait bon de parler à la minorité agissante de gauche qui prône l’abstention ou le vote blanc. Quitte à la choquer. En renversant les termes : qu’elle intériorise enfin qu’elle ne s’abstient pas de voter pour le candidat socialiste mais contre le président le plus à droite de la cinquième République. Elle s’abstiendra d’un devoir fondamental en démocratie, celui de la sanction. Sans ce geste citoyen qui vise à punir ce qui a été dit et fait pendant cinq ans, elle fait taire ce qu’elle a vécu au nom de ce qu’elle craint. Dans un mauvais remake de Cassandre et les loups, elle oublie le vécu au nom d’une vision, d’une prédiction, et s’accommode du présent au nom de la crainte d’un futur inconnu. Cette minorité se crée des scénarios individuels, tournant le dos à une aventure collective qui n’est pas assez à son goût. Par là même, elle sélectionne un telling story, une variante étriquée d’un scénario redouté (voir redoutable) et s’oppose à une aventure collective qui n’est pas moins risquée mais qui a l’avantage d’être entreprise par l’immense majorité du peuple de gauche. Comme le disait très justement Otello De Carvalho, le capitaine charismatique de la révolution des œillets « avoir raison contre tout le monde, c’est avoir tort ». D’ailleurs, l’important n’est pas d’avoir raison ou tort (qui ne sont que des impressions statiques), mais de s’intégrer à part entière dans un processus - comme l’a très clairement indiqué Jean-Luc Mélenchon -, en ne perdant jamais de vue ni son propre rôle ni ses propres objectifs.
Tout processus comporte une dynamique. Autant le processus d’intégration critique ouvre une multitude de possibilités, autant celui de la soustraction ou d’individualisation à la carte (je prends ce qui me plait, je refuse se qui me dérange ou m’interroge) génère une spirale d’enfermement dont l’histoire a démontré à maintes reprises l’inefficacité.
La courte histoire du Front de Gauche est un bon exemple de dépassement de cette spirale d’enfermement. La création d’un « front » de plusieurs forces jusque là isolées les unes des autres et souvent en compétition a permis une première addition qui le rend incontournable. En effet, ce n’est pas tant la progression qui a fait la différence mais bien l’addition au sein d’un projet commun. Ce dernier, en tant que processus avait très clairement annoncé les objectifs : créer une alternative radicale et audible à gauche, chercher des modes de fonctionnement innovants prenant en compte cette multiplicité de visions tout en cherchant la synthèse. Ce projet se donnait des objectifs précis comme préalable : créer une alternative au radicalisme stérile et faussaire de l’extrême droite, battre la droite aux élections présidentielles, puis créer une dynamique qui rendra difficile toute compromission du Parti Socialiste avec la « réalité » du marché et de ses représentants. Enfin, et ce n’est pas secondaire, donner une voix et une perspective aux peuples, européens en particulier, qui expriment depuis 2008 leur mécontentement et s’invitent de manière dynamique mais diffuse dans le débat de la crise. Cet ensemble est un projet et quiconque n’en choisit qu’une partie se met à porte à faux avec sa dynamique.
La vision idyllique d’un ensemble qui dans son coin attend son heure ne faisait pas (heureusement) partie du projet. D’autres, avec un vocabulaire stéréotypé et fossilisé continuent sur cette illusion du grand soir et du réveil soudain des masses, mais en aucun cas le Front de Gauche. Et c’est, sans doute aucun, sa force. D’emblée il se considère comme acteur au sein de la réalité et non pas comme observateur « éclairé » s’abstenant de tout contact avec celle-ci. Ainsi, proposer des candidatures communes avec le PS là ou le FN risque de marginaliser une gauche divisée, est la preuve d’une prise en charge de la réalité, l’intériorisation que nous nous trouvons bien au centre d’un processus.
Le refus de créer une dynamique « Front de gauche » en Grèce aboutira à une impossibilité de s’opposer efficacement à la rigueur mise en place par le marché et ses représentant UE-FMI ; l’impossibilité de trouver une expression politique articulée sur un projet commun de la part des indignés en Espagne a permis à la droite ibérique de gagner les élections haut la main. Nulle critique dans ce constat : il a tout simplement manqué le temps (Espagne) et la volonté politique de dépasser son propre enfermement idéologique (Grèce). Cependant, on peut prendre ces deux exemples pour indiquer que l’Histoire ne donne pas indéfiniment des occasions et qu’il faut les saisir au moment propice.
La responsabilité qui vous incombe dépasse largement le niveau national. La bataille européenne est en train de s’engager et il est impératif que les gauches françaises renforcent le front de refus à la politique des marchés. Si chacun rentre - désabusé - dans sa coquille statique, il ne fait que devenir observateur non pas du processus engagé, mais de ses propres impossibilités, de ses peurs et de ses rancunes.
Commencez donc par ostraciser le représentant de la droite et devenez acteurs du processus que vous désirez...
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