« Pourquoi ont-ils fait la révolution ? »
Leçon d'Histoire ...

La question qu'il ne fallait pas poser
Le programme, contre lequel je m'escrime à courir, prévoit qu'il faut aborder la révolution française. Malgré le retard considérable que j'ai pris avec cette étrange classe, je m'évertue à poursuivre, à tout petits pas, les grandes lignes de ce que nous imposent de charmantes directives, envisagées si loin de la réalité des générations actuelles.
Je ne vais pas vous ennuyer avec le rapport désastreux des élèves au réel et à l'histoire. L'image a détruit leur faculté d'envisager le passé autrement qu'au travers de films qui brouillent leur compréhension de ce passé. Ils confondent tout, n'établissent aucune chronologie et imaginent que les éléments de leur quotidien ont toujours existé. Les films, en rendant vivants les personnages historiques, renforcent cet écrasement des perspectives temporelles …
Je doute que mes pauvres explications parviennent à leur rendre une appréciation plus claire de ce temps qui s'écoule. Ils ont les pieds ancrés dans l'immédiat : ils vivent sans passé et en ignorant ce que peut être demain. C'est dans ce malstrom qu'il me faut expliquer les grands bouleversements de cette période : la fin du pouvoir absolu et l'émergence de la démocratie avec des symboles que l'on prétend encore vivants …
Alors, quand un élève, en début de cours, m'a demandé naïvement : « Pourquoi ont-ils fait la révolution ? », je me suis lancé dans une explication confuse, douteuse et qui me mettait mal à l'aise. Plus j'avançais dans mes propos, plus je me rendais compte que j'évoquais notre société et non celle de l'ancien régime ; il y avait de telles ressemblances qu'il fallait bien se rendre à l'évidence : rien n'avait vraiment changé.
J'avais maladroitement commencé ma démonstration par la phrase : « La société de l'époque était totalement clivée. En fonction de votre naissance, votre vie était tracée … » Je vous épargne la suite, la prédestination des carrières, l'injonction à la misère quand on naît dans certains milieux, la certitude de l'opulence dans d'autres. Même s'il y a des exceptions pour confirmer la règle, nous n'avons pas beaucoup évolué ; bien au contraire, nous avons remarquablement régressé depuis une trentaine d'années.
Un des élèves exprima alors ce sentiment qu'eux non plus, n'avaient aucune chance d'accéder aux hautes fonctions, de bénéficier d'un salaire mirobolant, de pouvoir transmettre une fortune à leurs enfants. Issus de familles modestes, ils allaient à leur tour reproduire le schéma sans rien pouvoir y changer … Et il avait raison.
J'ai voulu alors parler d'égalité et de justice, d'une conception plus équitable de la sanction ou de la récompense. Je me suis alors rendu compte que mes remarques tombaient à plat. Eux qui avaient eu droit à une garde à vue pour une déplorable affaire de harcèlement, qui avaient passé une nuit au poste et qui avaient été jugés en comparution immédiate, comment leur faire croire qu'il en va de même pour chaque citoyen ?
Les affaires qui meublent nos journaux en sont l'expression contraire. Que l'on soit puissant ou bien misérable, la justice n'est pas la même. Nous vivons désormais dans une société de classe où, une fois encore, l'argent détermine la frontière magique au-delà de laquelle, il est peu probable qu'il vous arrive quoi que ce soit. Ils le sentaient parfaitement tandis que je m'enlisais dans mes croyances en un monde meilleur.
C'est alors que l'un d'eux me demanda s'il y avait des voleurs et des brigands en cette époque lointaine et comment on les punissait. Notre travail sur la justice portait ses fruits : j'allais pouvoir enfin évoquer une vraie distinction, un progrès qui demeurait pertinent. La justice d'alors était fondée sur des idées de châtiment et d'humiliation. La sentence était publique , la peine lourde et douloureuse. Aujourd'hui, il y a bien plus de respect pour le condamné …
Si les places du martyre ne sont plus d'actualité, si la prison n'est plus cet infâme trou à rats, finalement, qu'est- ce qui a changé vraiment ? La réalité dans les cellules est aussi sordide. Les viols, les coups, la promiscuité, le désespoir sont encore au programme. La seule différence, c'est que le pouvoir laisse ces basses besognes aux détenus. Plus besoin de bourreaux : les caïds s'en chargent. Joli progrès que voilà. Et là encore, l'égalité devant ce monde carcéral est purement fictive ; une seule classe sociale a droit à ces belles réjouissances !
Je voulais évoquer l'argent : les impôts qui, avant la révolution, n'étaient payés que par le tiers état. Je me suis mordu la langue. Qu'allais-je leur dire ? Que tout le monde paie sa part dans notre belle société démocratique ? Quelle bêtise ! Les grosses sociétés, les grosses fortunes échappent à la contribution collective. Seuls les plus humbles ploient sous la charge ; les caricatures du livre d'histoire pourraient encore être d'actualité …
Alors, je me suis arrêté et l'élève a changé sa formulation. « C'est maintenant qu'il faudrait refaire la révolution. Rien n'a changé monsieur ! » J'étais d'accord avec lui mais me suis dit qu'il valait mieux commencer le cours sans s'occuper de vouloir établir des liens. Des élèves qui réfléchissent, c'est bien plus dangereux que ceux qui font du bazar.
Historiquement leur.
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