2009 année Darwin. Quelques conseils aux éditeurs

L’année 2009 s’annonce, pour la gent scientifique, comme une cuvée exceptionnelle puisqu’on y célébrera le bicentenaire de la naissance de Charles Darwin et les 150 ans de la parution de son œuvre majeure pour tous, culte pour quelques-uns, décisive pour les savants biologistes. En 1859, paraissait L’Origine des espèces, titre d’un ouvrage dont l’intitulé complet résume la pensée de son auteur ; L’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la lutte pour l’existence dans la nature. C’est clair et limpide. Darwin a frappé un grand coup, livrant à la postérité deux thèses fracassantes, explosant tout ce qu’on croyait savoir sur l’origine de la vie en 1850. Les espèces sont le fruit d’un long processus de transformation. C’est ce qu’on appelle l’Evolutionnisme, réalité devenue incontestable sauf pour quelques arriérés créationnistes ; mais il est vrai qu’au pays où une proportion importante de gens croit que le Soleil tourne autour de la Terre, on ne s’étonnera pas que quelques-uns enseignent la création des espèces par Dieu. L’autre thèse est explicative. Elle dit que les causes de la transformation des espèces se comprennent comme une lutte du vivant dans un environnement drastique qui ne laisse subsister que les espèces ayant déjoué les écueils de la sélection naturelle et donc triomphé de cette lutte pour l’existence. La théorie de Darwin est donc composée de ces deux volets dont la visée heuristique (guide théorique pour simplifier) est sans contestation. Mais rien ne laisse supposer que le volet heuristique soit le sort définitif de l’évolutionnisme darwinien.
Les découvertes sur l’hérédité, sur la transmission des gènes, ont appuyé avec force la thèse d’une Evolution par héritage, mutation et transformation. Mais rien ne laisse supposer que tout ait été élucidé et que la lutte pour la survie puisse nommer la cause efficiente et que la sélection naturelle représente une cause à la foi matérielle et finale. Des zones d’ombre persistent. Elles sont en fin de compte devenues subsidiaires à une époque où on sait faire du maïs transgénique et où le cancer et le sida sont colmatés par des chimiothérapies. Comprendre la vie n’est qu’une lubie d’allumés à l’ère bionique et nanotechnologique qui intègre la puce électronique aux neurones. L’humain a accompli un dessein prométhéen, il sait bricoler le vivant et le cognitif en usant de bistouris moléculaires et de prothèses computationnelles. Il dispose des notices techniques devenues opérationnelles et de plus en plus efficaces pour bricoler un vivant dont il ne connaît pas l’essence, mais qu’il sait manipuler après avoir compulsé les résultats empiriques et trouvé des solutions après coup.
L’homme sait bricoler la vie, mais ne connaît pas la vie, hormis la représentation mécaniste qu’il s’en fait, et tombe à pic parce que c’est cette grille de lecture qui s’adapte au dessein humain contemporain ; manipuler le vivant pour le contraindre dans les limites de sa plasticité, à épouser les contours et les objectifs qu’une science technicienne lui assigne. Tel est le constat incontournable auquel on doit se plier si on veut comprendre au moins la situation épistémologique et de ce constat, partir en quête d’une compréhension plus ontologique. Car les scientifiques ne connaissent pas le vivant parce qu’ils ne posent pas les questions qu’il faut. Par contre, ils connaissent les moyens de bricoler le vivant pour un résultat contrasté car la question qu’ils posent, c’est comment atteindre un objectif défini par des normes. Les politiques tentent de faire de même sur la plasticité humaine alors qu’en ce domaine, il est possible de jouer une autre partie, la grande œuvre, le Sujet en transcendance...
Revenons à la vie. Et à l’année 2009, la célébration du bicentenaire de Darwin. J’en appelle aux éditeurs pour que cet événement ne soit pas traité comme tant d’autres ; hélas commémorés par des livres qui servent plus l’argent de poche des auteurs et le profit des éditeurs que la cause qu’ils sont censés porter. (Parenthèse à ne pas lire plus bas***) En 2009, l’important c’est autant de célébrer ce bicentenaire à travers conférences et quelques livres permettant de situer cette grande révolution savante, que profiter de ce moment pour faire le point sur la question de l’évolution, ce qui est établi et ce qui reste inconnu. On pensera notamment aux ressorts de l’évolution et aux processus encore méconnus rendant compte de la spécificité de la vie et de sa transformation dans ce qu’on peut nommer, plutôt qu’un milieu sélectif, un champ d’épreuve pour la performance des différentes propriétés du vivant ; mouvement, nutrition, reproduction, prédation, protection, cognition.
C’est d’une modestie toute provocatrice que je me permets d’informer les éditeurs sur ce qu’ils ne sont pas censés ignorer, la piètre situation de l’épistémologie française dans le domaine des sciences du vivant (alors qu’en physique, elle reste honorable). Il est donc inutile de multiplier les contributions universitaires. Vous y trouverez les mêmes redites de la part de mandarins en place n’ayant guère innové en ce domaine. Je conseille néanmoins trois auteurs qui méritent d’être sollicités. Patrick Tort pour son érudition et sa légitimité à faire le point sur une science qu’il connaît parfaitement, ayant proposé une somme évolutionniste aussi roborative que la somme théologique de Thomas d’Aquin. Pour mettre un peu de dissidence et de décalage, Jean Chaline me paraît bien placé, d’autant plus que son approche est transversale ; il ne rechigne pas à collaborer avec des physiciens comme Laurent Nottale. Pour un regard plus philosophique, André Pichot est incontestable, avec ses contributions sur la philosophie du vivant. Pichot, sans doute l’un des rares à se porter à la hauteur de Canguilhem.
Honorer un savant, c’est aussi montrer son importance à la lumière des critiques de son œuvre. Que les éditeurs pensent à quelques traductions, un nouveau Denton, qui sait ? Sinon, c’est le moment de traduire ne serait-ce qu’un seul ouvrage, le plus emblématique, des promoteurs de l’ID. Je pense au Darwin’s black box de Michal J. Behe, paru en 1996 et jamais traduit en France. De quoi a-t-on peur, de faire réfléchir les Français ? Comme si c’étaient des êtres infantiles à qui il faut interdire quelques lectures dont le sort est décidé par les préjugés d’autorité (autre conseil. Eviter les people de la science vulgarisée, les Axel Kahn, Albert Jacquard, Jean-Marie Pelt, Claude Allègre, Jean-Didier Vincent... Ce qu’ils ont à dire sur l’évolution ne mérite pas un ouvrage. Par contre, ils feront très bien l’affaire pour un spécial du Nouvel Obs ; qui demandera aussi l’avis sur Darwin à Jacques Attali, Alain Minc, Xavier Darcos, Carla Bruni et Michel Onfray...)
Pour finir, mon offre personnelle. Une tentative de reconstruire les fondements de la vie et de l’évolution dans une démarche autant scientifique que philosophique, empruntant de ce fait les voies d’une philosophie de la nature pratiquée par Schelling, Novalis ou Baader et plus tard, par Bergson qui signa un livre qu’on range dans la littérature plutôt que la science ; L’Evolution créatrice. Je tenterai d’établir la spécificité du vivant et ses fondements, analysant les principales fonctions et leur transformation, deux ou trois principes essentiels permettant de sortir de cette impasse de la sélection naturelle, quelques considérations sur les mécanismes et la complexité moléculaire, sur l’essence technique en œuvre dans le vivant, les efficiences et les finalités. Je n’en dis pas plus, ce projet est sérieux, avancé, bien conçu et prêt à être déployé pour peu qu’un éditeur me donne l’assurance d’être publié. Un livre fracassant qui, en toute modestie présomptueuse, devrait faire date par sa nouveauté et l’apport théorique en sciences du vivant. Chers éditeurs, il ne vous reste plus qu’à m’écrire ([email protected]). Ensuite, un échange téléphonique vous permettra de situer l’enjeu et le sérieux de ce projet qui, de votre part, nécessite juste un peu d’audace et de risque. Sinon, pour les authentique audacieux, j’ai quelques milliers de bonnes pages philosophiques et savantes à éditer, de préférence avant ma mort, de quoi remplir trois ou quatre volumes de la taille des Quarto de chez Gallimard. A bon entendeur...
*** Propos incorrects, à ne pas lire ! Prenez Mai-68. Déjà en 1998 des ouvrages partis au pilon, des bides retentissants. Et, en 2008, même chemin. Pourquoi ? Parce que ceux que vous avez invités à écrire sont déjà saturés d’une obsolescence évidente. Ils n’ont plus rien de nouveau à apporter. Seulement monnayer leur témoignage et vous, les éditeurs, vendre en escomptant que la criée médiatique aura été porteuse. L’édition est un métier noble. Voulez-vous en faire un genre poissonnier ? Avec la complicité des valets de la médiarchie plus enclins à servir la soupe aux célébrités qu’à œuvrer pour intéresser le public à des pensées innovantes et originales. A croire que vous soyez incompétents, tant du côté de l’édition que de la recension critique. Un peu de dignité, Mesdames et Messieurs. Relevez-vous, redressez votre pensée, cessez de courber vos neurones et d’exécuter des courbettes auprès des personnalités dites de références ; devenues aussi excitantes que deux axes cartésiens. La pensée est un feu d’artifice. Pourquoi étendre ces élans divins et créateurs en noyant le public de parchemins convenus, attendus, sans saveur ni substance autre qu’une marque déposée par un auteur référence devenu le logo d’une activité éditoriale franchisée plutôt que l’âme d’une pensée profonde et généreuse
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