Télé-réalité : ce soir la mort en direct

Le jeu de la mort est un documentaire de Christophe Nick diffusé ce soir, mercredi 17 mars, sur France 2 (Avec Le temps de cerveaux disponible diffusé jeudi 18 mars, Le jeu de la mort est la première partie d’un diptyque intitulé Jusqu’où va la télé ?)
Christophe Nick a élaboré le Jeu de la mort avec des psychologues sociaux et des spécialistes en communication (Jean-Léon Beauvois, Dominique Oberlé et Didier Courbet, notamment).
Il s’agit de montrer ici des individus participant au pilote d’une émission de télé-réalité et leur capacité d’obéissance devant une autorité "douce". Car ici ils n’obéissent pas à un flic, à un religieux, à un juge, un scientifique, un prof.
Ces participants sont des individus comme vous et moi, répartis en trois tranches d’âge de 25 à 65 ans, autant d’hommes que de femmes et des catégories sociales allant de bac -2 à bac +3, tous sélectionnés par une société spécialisée dans la sélection de tests marketing.
Zone Xtrême, visible à une heure de grande écoute sur une chaîne de service publique, vous fera dresser les cheveux sur la tête. Est-ce la réalité de la télé ? A vous de juger !
Olivier Bailly : Dans le livre un candidat explique qu’il est allé jusqu’au bout de l’expérience parce qu’il avait conscience que c’était un jeu. Est-ce que cela ne brouille pas les cartes ?
Michel Eltchaninoff : C’est l’atmosphère de jeu qui brouille les cartes et qui à mon avis fait partie de l’explication de cette obéissance massive aujourd’hui. 15% des personnes qui pensaient être candidats à un faux jeu ont déclaré a posteriori ne pas avoir cru à la réalité des décharges électriques. Ce pourcentage existait déjà chez Milgram. Mais, pendant l’émission, certaines de ces personnes manifestaient des signes de croyance : regard angoissé, tricherie volontaire pour que le candidat réponde, sudation, tremblement des mains, etc.
Par rapport à celle de Milgram, cette expérience est nouvelle car il y a une atmosphère de déréalisation totale. C’est un jeu. La notion de jeu devant un public et des caméras rend l’obéissance plus facile parce qu’on se sent moins culpabilisé, moins engagé dans la chose.
OB : Est-ce que les téléspectateurs vont comprendre le message ?
ME : C’est un documentaire. La différence avec une émission de divertissement c’est qu’il y a ici tout un travail de mise en scène et d’explication pour mettre de la distance. Ce film explique tout de suite qu’il s’agit d’une expérience de psychologie sociale, ce qui s’est passé chez Milgram et la manière dont on a voulu transposer. Cela tend à éliminer toute forme de complaisance, de jouissance malsaine de ce qui se passe. Ce qui est montré, et qui convaincra rapidement le téléspectateur, c’est que ces personnes se retrouvent prises dans un engrenage et sont tout sauf des sadiques. Ce sont des gens qui n’aiment pas ce qu’ils sont en train de faire, mais qui n’osent pas désobéir parce qu’ils sont pris au piège d’un dispositif très sophistiqué et qui, à travers ce que les psychologues appellent l’amorçage, l’escalade d’engagements, les injonctions de l’animatrice, n’osent pas braver l’autorité ni s’interrompre et s’en aller.
OB : Le film n’a-t-il pas surdramatisé la situation ?
ME : Tout est fait pour comprendre qu’il s’agit d’un échantillon de la société très précis, conforme à celui de Milgram. Cela aurait pu être vous ou moi et l’on n’est pas sûr de savoir comment on aurait réagi. Dans la mise en scène, s’il y a une dramatisation c’est une dramatisation de ce que signifie la possibilité d’une telle expérience aujourd’hui. Beaucoup d’entre nous pensent que nous sommes devenus très autonomes, voire rebelles par rapport aux années cinquante qui était un âge du conformisme. On se rend compte que non et c’est ce qui est dramatique. S’il y a dramatisation, elle va dans le sens d’un constat alarmant sur notre société et n’est pas propre à l’excitation d’un jeu télévisé. Il y a le faux jeu qui est terrible à regarder et il y a des moments d’explication par les psychologues sociaux et par les archives. D’après moi il n’y a pas de confusion et j’espère qu’il n’y en aura pas chez le téléspectateur. Ce souci de ne pas être dans la complaisance a hanté les réalisateurs de ce film.
OB : Y a-t-il des gens qui, une fois qu’ils ont découvert de quoi il s’agissait, ont refusé de participer ?
ME : Non, pas un seul. Une fois qu’ils ont répondu à Internet, puis à un courrier, puis au téléphone, une fois qu’ils se sont retrouvés dans le bureau du directeur, ils sont déjà dans un processus d’engagement. Ils se sentent liés par un contrat. La psychologie sociale explique qu’il est très difficile de se dégager d’un processus qu’on va trouver abject quand on y a mis déjà un petit doigt. Quand on leur dit qu’il y aura des chocs électriques un partie d’entre eux soulignent que c’est dingue, que ce n’est pas possible, mais comme ils se sont engagés ils ne peuvent pas refuser. Dans le film on voit une candidate qui débarque sur le plateau, avec une foule de gens et les caméras, qui se demande dans quoi elle s’est embarquée.
OB : Est-ce que le niveau d’étude des joueurs change quelque chose à l’affaire ?
ME : Dans les résultats non. Si les personnes mieux éduquées, mieux formées obéissaient moins, ça se saurait. Ce n’est pas le cas !
OB : Que pensez des 20% de participants qui ont refusé de jouer le jeu ?
ME : Très peu de gens se rendent compte qu’à un moment il faut dire non, même s’ils passent pour des gâcheurs de jeu, pour des salauds, des traitres, etc. Les historiens étudient actuellement ceux qui ont refusé de devenir des héros, les refusants ordinaires qui, à un certain moment, sans former de réseau de résistance, sans s’appuyer sur les autres, ont juste dit non. Dans le film, ce qui est intéressant, c’est qu’une personne qui n’a pas souhaité être diffusée ensuite a véritablement réussi à monter le public contre l’animatrice. Il s’est adressé au public, a réussi à briser sa solitude et à créer une résistance collective. C’est extraordinaire. Il ne veut pas être un héros. On statufie certaines personnes, mais ce qui est le plus important c’est les désobéissants ou les résistants ordinaires.
OB : Quel est donc le pouvoir de la télé sachant que rien n’a changé et qu’on continue de se soumettre à l’autorité ?
ME : C’est la question des autorités qui change. On dit que les autorités traditionnelles - science, médecine, politiques, etc. - peuvent voir aujourd’hui leur étoile pâlir. Ce qui est intéressant c’est de s’interroger sur une forme d’autorité qu’on ne connaissait pas en tant que telle. Je l’appelle autorité virale dans le sens où elle est familière. Ce n’est pas une autorité extérieure comme un chef, un curé, un savant, mais elle correspond à un objet qu’on a tous chez nous, que la moyenne des Français regardent trois heures et demie par jour, qui est douce parce qu’elle accompagne nos existences.
Ce que voulaient démontrer Christophe Nick et Jean-Léon Beauvois c’est que si on mettait en place les conditions réelles d’une mise à mort eh bien ça serait peut-être possible. L’expérience, à la stupéfaction de tous, le montre. La télévision qui était connue comme une instance d’information et de divertissement est aussi une autorité qui peut paraître légitime à beaucoup pour commettre des actes abjectes. Cette autorité est aussi le fruit de trente ans d’évolution des programmes. C’est pour cette raison que nous avons établi le lien entre l’évolution de ces programmes et la possibilité d’une telle expérience aujourd’hui. L’apparition de la télé-trash rend possible l’approche du tabou ultime, celui de la mise à mort.
OB : La télé peut aller jusqu’à tuer ?
ME : Cette expérience démontre qu’il y a des candidats qui, lorsqu’on les manipule de manière suffisamment sophistiquée, sont prêts à participer à une émission où l’on envoie des décharges à quelqu’un. A 380 volts on ne répond plus, on est inconscient ou mort. 80% de ces candidats envoient ensuite jusqu’à 460 volts. Les moments les pires de cette expérience c’est lorsque ils balancent 380 volts et constatent « tiens, il ne répond plus !Il est parti ? ». Lorsque l’animatrice leur demande de continuer, ils atteignent 450 volts alors qu’en face le type ne répond plus.
OB : Est-ce que la télévision publique a une carte à jouer ?
ME : Cette émission est une émission de combat pour montrer aux politiques que la fameuse télévision publique de qualité a un sens et qu’elle peut offrir autre chose aux téléspectateurs. Par ailleurs l’arme juridique existe. Jérémie Assous est en train de requalifier les contrats de l’Île de la tentation en contrat de travail. Si cette jurisprudence fonctionne la télé-réalité sera obligée de respecter le droit du travail et cette dernière peut se dessécher car tout son piment vient du fait qu’elle outrepasse le droit du travail.