J’ai fait un rêve d’une gauche démocratique qui donnerait le pouvoir au peuple
J'ai fait un rêve d'une gauche démocratique qui donnerait le pouvoir au peuple. Pourtant je n'ai jamais voté à gauche. Après m'être abstenu avec conviction les premières années de ma vie d'adulte, je me suis résolu à voter au premier tour pour des mouvements « inclassables » (Démocratie Réelle en 2014, puis UPR aux trois derniers scrutins). On pourrait donc ne pas trouver de légitimité chez moi à pérorer de la gauche.
Je me sens cependant pencher certains jours de ce côté. Lorsque j'écoute, par exemple, une intervention à l'hémicycle d'André Chassaigne ou de Mathilde Panot. Lorsque je constate que tel élu local s'escrime à loger les démunis. Lorsqu'en feuilletant l'histoire, je trouve Jaurès sympathique et Thiers détestable.
Alors peut-être un jour voterais-je à gauche ? Ce serait, je l'espère, pour la voir gagner. Que manque t-il à celle-ci, présentement, pour me rallier ?
Comme moi, le gauchiste est un idéaliste. Il vote pour des idées, et non pour la défense de ses privilèges ou de l'ordre établi, comme le font les gens, nantis ou non, à droite. Il apparaît très difficile, pour un militant de gauche, de convaincre quelqu'un de droite, sauf à exercer sur lui une influence quotidienne. Il est plus courant de passer de gauche à droite, l'âge et la réussite matérielle aidant.
Qu'en est-il des abstentionnistes, cette « réserve de voix » ?
Il y a chez eux comme chez les gauchistes, une propension à l'idéalisme, et les candidats de gauche sont frustrés de ne pas parvenir à les convaincre. Pour gagner des élections en mobilisant au-delà de leurs cercles, peut-être les gauchistes devraient-ils tenter d'aller au bout de leurs principes démocratiques. S'ils remettent en cause les injustices et les hiérarchies indues, pourquoi ne réécriraient-ils pas, tout de suite, les statuts surranés de leurs partis ? S'ils aspirent à l'union de la gauche, pourquoi ne supprimeraient-ils pas, tout de go, les barrières doctrinales qui les séparent ? S'ils aspirent à donner au peuple la démocratie, pourquoi ne font-ils pas, séance tenante, la démocratie dans leurs mouvements ? Les militants démocrates de gauche devraient laisser leurs leaders à leurs mandats représentatifs et construire ensemble une plateforme horizontale. Ce ne serait pas une plateforme de gauche. Ce serait une plateforme instituée par des gens de gauche, mais ouverte à tous, embryon amendable de la future confédération populaire destinée à remplacer les institutions corrodées de la République.
Car les démocrates se souviennent que la Gueuse s'est construite contre les gueux. La première République a détruit les paysans les plus réfractaires à ses réformes. La seconde République a tenté d'anéantir le mouvement démocrate ouvrier. La troisième, celle de Thiers et de Ferry a fait de même lors de la Commune, avant de soumettre une partie de l'Afrique et de l'Asie tout en répandant l'esprit colonialiste dans le cœur de ses enfants. Ignoble jusqu'au bout, elle s'est immolée en suscitant le pétainisme. Aussitôt née, la quatrième République s'est déshonorée en tirant sur les ouvriers français en grève et sur les patriotes d'Indochine, de Madagascar, du Cameroun, d'Algérie, etc. La cinquième a perpétué le colonialisme sous de nouvelles formes, aujourd'hui elle mutile ceux qui ont l'heur de défiler contre la corruption.
Ces crimes ont été réfléchis par des cercles discrets, organisés par des structures administratives hiérarchisées, loin de tout contrôle citoyen, et justifiées par un dogme suprémaciste dispensé par les enseignants et les speakerines.
Pour ne pas répéter les erreurs du passé, un changement de paradigme est nécessaire. Par son horizontalité radicale, la plateforme que j'imagine mettrait de côté les querelles d'égos et de lignes qui fracturent les mouvements politiques. Pour cela, bien des gauchistes doivent renoncer à leur habitus trotskiste. Il doivent oublier l'idée longtemps rabâchée que la révolution prolétarienne sera provoquée grâce à un fort encadrement doctrinal des couches populeuses. Cette idéologie n'a plus d'avenir à une époque où les déclassés s'instruisent eux-mêmes sur les raisons de leur impuissance, via Internet. Trotski, d'ailleurs, ce fanatique du centralisme autoritaire, fut le bourreau des soviets autogérés et de la Makhnovtchina, l'armée révolutionnaire anarchiste ukrainienne.
L'époque a changé et il n'y aura plus de petits livres rouge ni vert écrits par une intelligence supérieure. Désormais les gens choisissent leurs influenceurs. On peut regretter que ce choix ne soit pas toujours judicieux (à nos yeux) mais cela ne change rien. L'Internet créé certes de nouvelles hiérarchies (influenceurs et influencés) mais leur processus de légitimation est horizontal. On peut certes acheter des followers, créer des bots ou le buzz, mais ces pratiques finissent un jour par nous revenir en pleine face.
Je voudrais pointer encore une contradiction que j'observe chez d'honnêtes militants. Ceux qui parlent au nom de la gauche, voulant la reconstruire, et conquérir le peuple avec les mêmes outils que la droite : culte de la personnalité, mensonges, programmes budgetés, interviews dans les médias dominants. En fait, ils cherchent le moyen de conquérir (le temps d'une journée électorale) un électorat captif, comme certains dirigeants déçus l'avouent, lorsqu'ils disent « nous n'avons pas su mobiliser nos électeurs ». On dirait que leurs électeurs ne les intéresse que comme moyen de prendre les places occupées par la droite. Ils veulent le pouvoir pour eux, et non nous le donner, comme ceux du Front de Gauche l'annonçaient en 2012 dans leurs affiches « Prenez le pouvoir ». Ainsi, dans la quête du bon filon, divers tendances, plus ou moins préhistoriques, s'affrontent. Révolutionnaires contre réformistes, productivistes contre décroissants, alter-mondialistes contre souverainistes, progressistes contre conservateurs en ce qui concernent les sujets sociétaux, etc.
Conscients à mi-temps du désir de participation réelle des « gens », la France Insoumise s'appuie parfois sur le mythe de la co-construction de ses programmes par les militants. Par contre, quand il s'agit d'octroyer des places sur une liste, les candidats sont triés en haut lieu. C'est ainsi que le grand chef a trouvé sur la liste aux Européennes une place pour son gendre et une autre pour tel transfuge du PS. Après la déconfiture, unetelle a fait part de ses doutes sur la ligne politique. Un peu trop à droite pour elle, ou à gauche, on ne sait. En tout cas la ligne était mal placée, à moins que ce ne soit l'hameçon, pour faire mordre l'électeur.
Chacun y va de son sentiment, parmi les figures grises du parti, pour redéfinir la stratégie à adopter : « reconquête » des classes populaires ou « rassemblement » de la gauche ? Populisme versus boboisation ? Ce raisonnement, du point de vue du démocrate, est parfaitement stupide. Pourtant ces gens sont censés défendre le RIC et une Constituante partiellement tirée-au-sort. Aucune de ces flèches ne pense à la question de la légitimité, de la transparence, des règles antidémocratiques qui corrompent leurs mouvements et dégoutent les idéalistes qui voudraient voir la gauche gagner, enfin. Personne ne sait comment ils se sélectionnent ou s'éliminent entre eux. Personne ne peut expliquer jusqu'où peut mener la désobéissance aux traités européens. Ni pourquoi la France insoumise et le PCF sont toujours en bisbille.
Bien entendu, le réveil ne viendra pas des aveuglés par le désir de pouvoir. Seuls les démocrates qui militent dans ces mouvements peuvent pousser à la fondation une gauche exemplaire. Pour ce, ils devront élaborer une plateforme qui relèguerait les thinks tanks, les micropartis, les coalitions, les petits arrangements entre amis, les colères médiatiques, les bruits de couloir, les putschs internes, dans les limbes de l'histoire. Ils devront aussi suspendre leurs problèmes de lignes politiques, et laisser tomber leurs programmes fétiches, aussi bons soient-ils. Ainsi pourront-ils peut-être susciter l'enthousiasme, au-delà de leurs cercles habituels. Je leur souhaite bien du courage.
Le gauchiste étant idéaliste, il préfère souvent voter pour des perdants ou s'abstenir plutôt que d'élire sans admiration. Le seul moyen de rassembler une masse critique enthousiaste, en puisant dans les « réserves de voix » de l'abstentionnisme est de constituer un mouvement qui tende vers les idéaux de transparence complète et de participation citoyenne continue.
Cette organisation transparente, horizontale, dotée des moyens numériques pour écrire ses statuts et son projet constitutionnel comme pour choisir ses porte-paroles pourrait naître directement de l'Internet ou jaillir d'un mouvement social comme celui des Gilets Jaunes. C'est possible et c'est même ce qui se passe. Mouvement Initiative Citoyenne, Démocratie Réelle, Les Commetttants, sont des micro-mouvements radicalement démocratiques nés de cette manière. Cependant, ils ne disposent d'aucun relai médiatique. Ils ne vivent que dans quelques newsletters, et renaissent parfois le temps d'un scrutin. Les commentateurs ne prennent même pas le temps de les évoquer, perpétuant l'idée que les trois ou quatre partis de gauche autorisés ont le monopole de l'imaginaire alternatif. Une désertion massive des militants, hors de leurs mouvements corsetés aurait une force de frappe médiatique sans égale, si elle s'accompagnait de la construction d'un mouvement transparent sans direction prédéfinie. Il ne s'agirait plus de trouver un remplaçant au calife actuel ni d'inventer la formule magique qui séduirait les masses. Il s'agirait de remplacer des institutions sclérosées et opaques par une organisation pensée pour empêcher la corruption. Une fois la gauche devenue exemplaire, elle pourra proposer ses outils éprouvés au reste du pays.
In fine, pour rendre le pouvoir au peuple, la gauche doit organiser sa propre révolution. Sa disparition en quelque sorte, en ouvrant la voie à une démocratie directe et inclusive. Mais que les nostalgiques ne s'inquiètent pas, d'une manière ou d'une autre, les autres idées de la gauche survivront à cette grande mutation. Pour ce qui est de la gauche militaire, celle de Trotski et de sa nomenklatura, elle peut bien crever.
37 réactions à cet article
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON