Je ne finirai pas dans une chambre de la mort. Eloge de l’euthanasie
Cela faisait un moment que je songeais à confier mon avis sur l’euthanasie, un sujet qui pour beaucoup suscite l’effroi mais qui pourtant s’inscrit inévitablement dans toute réflexion sur la vie, sur l’existence, et qui nous interpelle car il est question de la fin de vie, événement auquel nul n’échappe et qui s’accompagne d’inégalités criantes puisque les uns partent sans être prévenus, lors d’un accident vasculaire en général ou bien souvent dans leur sommeil, paisiblement. D’autres sont moins bien lotis et agonisent pendant des mois, voire plus. Si la question de l’euthanasie se pose, c’est justement pour palier aux souffrances occasionnées par une mort lente. Etant donné le tabou que représente la mort et l’acharnement thérapeutique d’une médecine obsédée par le résultat et le vain prolongement curatif, il a fallu du temps pour qu’accouche la loi Leonetti que la plupart ignorent mais qu’il est fort utile de connaître lorsqu’on se trouve concerné. Ce qui fut mon cas lors du décès de ma mère sur son lit médicalisé de mort alors qu’elle achevait son existence rongée par le cancer, atteinte dans son corps et son mental mais comme elle n’était plus entièrement consciente, je n’ai pas vraiment su ce qu’elle ressentait, ne pouvant capter d’un regard attentionné que sa souffrance et sa détresse ; elle qui toute sa vie a voulu rester debout et se trouvait en état de dépendance pour tous les gestes ordinaires du quotidien, devant recevoir ses repas avec une cuillère manipulée par les aides soignantes. Si un jour je devais écrire un petit livre sur cette histoire en philosophant sur l’euthanasie, je raconterai avec plus de détails cette maladie et cette fin de vie.
Je ne sais plus quel philosophe stoïcien a affirmé que la mort est le seul sujet philosophique d’importance. Toujours est-il que la mort est comme on dit couramment un tabou dans nos sociétés modernes. Et c’est encore un sujet philosophique d’une haute importance car cette mort ne concerne plus uniquement la personne qui y pense mais aussi des pratiques médicales qui lorsqu’elles sont dispensées avec démesure, peuvent être considérées comme des techniques visant à prolonger la mort. La loi Leonetti permet d’éviter cet acharnement mais elle ne répond pas aux attentes de ceux qui ne veulent pas éterniser leur existence cadavérique à l’agonie. En vérité, l’euthanasie renvoie à la liberté de chacun et c’est pour cette raison qu’elle pose problème en France, pays pour qui la liberté est suspecte, surtout lorsqu’elle s’applique à la décision d’en finir avec la vie parce qu’un individu juge qu’il est fini et qu’il est temps de partir. Cette liberté de mourir et d’être assisté par un dispositif médical est le dernier droit à mettre en place dans une société qui honore le sujet et sa liberté. Après la loi sur l’interruption de grossesse il faut légiférer sur l’interruption de vie décidée librement par une personne dont on reconnaît non seulement la liberté de conscience mais aussi l’aptitude à juger de partir pour un voyage dont on ne revient pas vivant. Car bien souvent, les opposants à l’euthanasie ne reconnaissent pas à une personne cette aptitude à juger. C’est la double peine, le corps rongé par la maladie et le corps médical refusant à cette personne la dignité morale en ne reconnaissant pas sa capacité à décider du chemin à suivre.
Je reviens sur l’agonie de ma mère. C’était à la fin de novembre. Son état s’était aggravé subitement. Elle avait eu un malaise à son domicile. Prévenu par ma sœur, je filais sur Nice pour gérer son transfert en maison médicalisée. Je suis resté une quinzaine, à la voir dépérir. Contrairement à d’autres, je ne pratiquais pas le déni. Il m’est arrivé plusieurs fois d’espérer qu’elle ne se réveillerait pas. En fait, je savais qu’elle était déjà morte, depuis cet été où une dernière fois, je la pris dans mes bras avant de repartir sur Bordeaux, ayant l’impression de ne sentir que la peau et les os. A cette occasion, je versais une larme, car j’étais persuadé de ne plus la revoir. Le travail de deuil était en marche, bien avant le décès. Je ne m’étends pas sur cette histoire. Je n’ai pas pleuré à l’annonce de sa mort.
Le prochain décès qui va me concerner de très près sera le mien. C’est pour cela que je me sens légitimé à l’évoquer et à faire l’éloge de l’euthanasie car s’il m’arrivait une même fin de vie que celle de ma chère mère, alors je souhaiterai tout simplement partir depuis mon lit, à mon domicile, avec les proches qui seront présents, en écoutant de la musique. Je ne veux pas de soins palliatifs, je ne veux pas finir dans un établissement palliatif entouré de blouses blanches et de murs aux couleurs pisseuses avec des tuyaux insérés dans la chair. Je ne veux pas que mon corps soit maintenu en survie artificielle, que ma mort soit prolongée, que la fin d’existence ne m’appartienne plus, que mon cadavre mourrant soit instrumentalisé par un système médical, avec des coûts faramineux susceptibles de bouffer le peu de patrimoine que je pourrai transmettre à mes enfants. De plus, l’argent public inutilement dépensé pour prolonger mon agonie, je préfère qu’il aille pour aider les pauvres à vivre et les enfants à se soigner. Alors je vous le demande, Monsieur Hollande, n’enterrez pas trop vite ce rapport Sicard et faites plancher vos députés sur une loi digne de la France pour être aidé dans la fin de vie librement décidée. Je dis bien aidé et pas assisté. Sinon, nous, libres penseurs face à la mort, irons en Belgique mais pour des raisons bien plus nobles que celles de Depardieu. Après l’exil fiscal l’exil vital. L’euthanasie est en effet une question de vie et de mort.
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