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Accueil du site > Actualités > Société > Le viol, une arme de maintien de l’ordre

Le viol, une arme de maintien de l’ordre

En prolongement d’un article qui se faisait l’écho des résultats d’une enquête menée en 2006 par l’Ined sur la fréquence des agressions sexuelles, les résultats confirment ce que les acteurs de terrain savaient déjà sans pouvoir convaincre. Les interprétations que l’on peut en faire renvoient tant au déni de la société qu’à une profonde méconnaissance du phénomène et de son impact sur les victimes souvent instrumentalisée par une actualité avide de sensationnel. Mais d’autres commentaires font plutôt état d’une forme de satisfaction un peu naïve.

En complément de l’article de Hanz Lefevebre Violences sexuelles : une enquête qui fait mal. L’auteur s’y faisait l’écho des résultats d’une enquête menée en 2006 par l’Ined sur la fréquence des agressions sexuelles dont les résultats furent rendus officiels en février 2008. Si les enquêteurs paraissent surpris, les résultats sont conformes aux témoignages des travailleurs sociaux œuvrant sur le terrain : une forte augmentation des délits sexuels déclarés, mais un très faible taux de déclarations en police.

Cette enquête 2006 s’intéressait aussi aux hommes, elle met plutôt en lumière une violence sexuelle dans l’enfance et l’adolescence, souvent silencieuse, car le tabou est encore fort. Les hommes éprouvent en effet les plus grandes difficultés à déclarer qu’ils ont été victimes d’abus sexuels.
Si certains commentateurs se réjouissent de l’abolition du tabou qui verrouillait la parole, il importe de revenir sur les interprétations que l’on peut donner à ces résultats.
On ne peut ignorer que pour abolir un tabou, il faut d’abord combattre socialement les barrières collectives qui verrouillent l’expression que ce tabou occulte. Si parler à un enquêteur pour un sondage demeure anonyme, porter plainte auprès de la police signe le premier véritable rapport de la victime au collectif. C’est par cet acte, accompagné d’une instruction, que la société marque la prise en compte d’une parole de souffrance de la victime. Cette reconnaissance par la société est une étape fondamentale et nécessaire au processus de réparation... Elle est d’une considérable importance au plan psychologique. Et, au plan social, elle signe un lien de solidarité avec la victime.
Or, de ce point de vue, malgré les déclarations souvent satisfaites des instances gouvernementales, voire de certains juristes, si nous ne sommes pas en pleine régression, nous ne pouvons pas parler de progrès dans la prise de conscience de la gravité des délits sexuels commis sur des adultes et des enfants. On ne peut que regretter ce décalage entre les témoignages des acteurs de terrain et le législateur ou les centres officiels.

Pourquoi si peu de plaintes enregistrées ?

La réponse à une telle question impose une différenciation entre les hommes, les femmes et les mineurs. Il existe aussi des réponses plus globales où le facteur culturel et social rencontre l’aspect psychologique et individuel.

Banalisation et désinvolture
À quoi cela peut-il tenir ? En premier lieu, il est patent que l’attitude de la police et des juges/procureurs incite les plaignants à une certaine réserve. Même si de considérables progrès sont constatables au sein de la police, même si, en théorie, chaque dossier de viol doit être traité par une cellule spécialisée, dans les faits, il en va tout autrement. J’ai recueilli dernièrement les paroles de plaignantes qui s’étaient vu devoir signifier leur plainte dans un local de police ouvert à tous et parcouru par les divers personnels et personnes concernés par d’autres affaires de police.
Je viens de recueillir le témoignage d’une maman qui a porté plainte après l’agression/viol dont sa fille a été victime (6 ans). Le procureur a décidé qu’il n’y avait pas lieu d’ordonner une expertise médico-légale de l’enfant au prétexte que cela serait plus traumatisant que ce qu’elle avait subi. Traduction : Moi, procureur de la République, à la seule lecture du rapport du policier chargé d’interroger l’enfant, Moi, juge et expert en psychiatrie, je décide que les sévices subis sont moindres que ne le serait une expertise médicale pratiquée par des praticiens formés et diligents...
Or, dix mois après, l’affaire est forcément qualifiée en délit... puis les choses traînant, les parents finiront par se décourager et il n’y aura plus qu’un non-lieu à prononcer, d’autant plus que l’on a dissuadé la famille de prendre un avocat... affaire classée. En attendant, une petite fille devra « faire avec ».
On est loin de la diligence et de la prudence nécessaires à ce type d’affaire. Ces méthodes bafouent volontairement ou non la fragilité des victimes. La hiérarchie policière, soit par volonté, soit par manque de moyens, traite ce genre d’affaire avec une désinvolture coupable. Bien souvent les faits sont arbitrairement requalifiés afin d’éviter l’encombrement des Assises et un viol peut donc se trouver requalifier en "attouchements sexuels", donc un délit relevant de la correctionnelle. Parfois des juges d’instruction demandent qu’une plaignante se soumette à une expertise psychiatrique au prétexte d’évaluer les dommages subis, mais l’obsession de beaucoup d’enquêteurs demeure la crédibilité des plaignantes. Pourtant de nombreuses enquêtes engagées au Canada et aux États-Unis, ont démontré que les fausses allégations sont rares. De plus, les ravages du procès d’Outreau ont rendu les juges plus que prudents. Loin de remettre en cause leurs méthodes d’investigation, leur attitude tend à se rigidifier.
Au Canada, dans des affaires de pédocriminalité, d’inceste ou de viol, les interrogatoires sont filmés intégralement. Et quand il s’agit d’une personne mineure, les éducateurs ou intervenants sociaux, qui auraient reçu un premier signalement, peuvent mener l’enquête eux-mêmes en relation avec la police. C’est impensable en Europe tant acteurs sociaux et policiers se méfient les uns des autres. Pourtant, il sera plus facile pour une jeune personne de se confier à un éducateur qu’à un policier.

Réagissant à la généralisation récente, à partir de juin 2008, de l’enregistrement vidéo des gardes à vue et des auditions chez le juge d’instruction dans les affaires criminelles (hors terrorisme et associations de malfaiteurs), Christophe Régnard, secrétaire national de l’Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire) explique pourquoi il y est hostile.
Sur 20 minutes.

Ses arguments sont purement techniques, pas un seul en rapport avec les victimes, pas un mot d’éthique. Comment, dans une société où l’information circule quasiment en temps réel, penser que le public ne sera pas sensible à cette retenue de l’autorité judiciaire, voire ce conservatisme ? Les magistrats perdent là une occasion de montrer qu’ils appartiennent à un grand corps d’État chargé de défendre les libertés et de maintenir l’équité en toutes choses et qui, parfois, notamment dans ces domaines, sort de son champ de compétence.
Hanz Lefevbre précise que « notre législation prévoit désormais l’éloignement du domicile à l’encontre du conjoint auteur de violences, sexuelles ou non ». Mais les faits démentent de telles intentions. La plupart des juges hésitent à prendre ce genre de mesure d’isolement. On sait aussi que le prédateur est un manipulateur et il s’est entouré d’un vernis de respectabilité, si, bien que, souvent, ce sera la parole de la victime contre la sienne, personnage respectable, connu pour sa probité... Le suivi régulier de ces affaires démontre, que les experts eux-mêmes se laissent facilement prendre au jeu du manipulateur et le juge, le plus souvent, suivra leurs conclusions. S’agit-il de souligner l’incompétence des experts ? Pas forcément, mais l’absence de théorie de criminologie, une méconnaissance des séquelles des traumas subis par la victime. Pour nombre de psychiatres et psychologues, la victime sera expertisée hystérique, narcissique, centrée sur elle-même. Le retard de la psychopathologie, dans ce domaine, est un facteur qui pèse lourdement dans la prise en compte des souffrances des victimes.

Auto-culpabilisation des victimes

Une autre explication ne doit pas manquer de nous interpeller. Une victime me rapportait son témoignage affirmant qu’elle n’avait parlé de son agression ni à sa mère ni à quiconque d’autre - elle avait 12 ans à l’époque des faits - car elle se sentait honteuse de ce qui s’était passé entre son agresseur et elle. On ne manque pas d’être intrigué par cette culpabilité dont témoigne la plupart des victimes de viol même quand celui-ci a été perpétré dans la petite enfance. Nombre de rescapés de l’inceste révèlent ce doute qui les a toujours assaillis sur la réalité de leur statut de victime. N’y a-t-il pas là l’expression d’une grave carence sociale. Quand un commerçant est victime d’un vol, il ne doute pas un instant de la réalité du délit dont il vient d’être victime. Pourquoi en serait-il autrement pour des victimes d’incestes ou de viol dans l’enfance ou l’adolescence ?
Il a existé un phénomène similaire dans nos sociétés : dans les premières années d’épidémie de sida, de nombreuses victimes du virus exprimaient un tel malaise coupable. Nous en étions, à cette époque, aux rumeurs malsaines qui clouaient au pilori les homosexuels, les prostitués et les Africains...

Les rumeurs naissent sur fond d’ignorance et de passions, mais pas seulement. Il leur faut des relais pour durer. A contrario, le savoir, la connaissance, l’instruction, l’information sont de puissants antidotes à la propagation des rumeurs et des préjugés. À propos du sida, c’est la communauté homosexuelle qui s’est érigée contre les préjugés et qui prit en main son propre destin, allant jusqu’à initier une relation assidue avec les chercheurs. C’est ce qui permit à cette communauté de mettre en place des outils de communication qui battaient en brèche le contenu des rumeurs... Concernant les agressions sexuelles, l’esclavage sexuel auquel de nombreuses femmes et enfants sont soumis, cette inertie de la collectivité révèle les dessous d’une conscience collective qui n’ont pas encore dépassé les mentalités archaïques de domination de l’homme et du père, dans la famille, dans la société. Cet archaïsme est fort bien perçu par l’enfant dès les premiers temps de l’ouverture de sa conscience au monde. Ajoutons à cela la persistance d’une vision tout aussi primaire de la famille qui n’a pas permis de développer des attitudes familiales adaptées au monde contemporain et ouverte sur l’extérieur. Sur fond d’individualisme, on voit trop souvent des familles crispées autour d’un noyau constitué du père-dominant, de la mère-relais de l’autorité du premier et des enfants ; dans une architecture sociale qui favorise et amplifie cet isolement, l’enfant peut se retrouver dans une prison de mots, de comportements et de fantasmes qui ne lui permettront pas de trouver une oreille attentive s’il est agressé.
La famille traditionnelle, par la multiplicité de ses composantes, offrait la possibilité, pour un enfant, de compenser les attitudes extrêmes d’un parent. Au moins, la blessure de l’inceste ou du viol dans l’enfance trouvait une écoute attentive du côté d’un oncle, d’une tante, d’une grand-mère... L’isolement actuel ne le permet pas, offrant au prédateur toutes facilités pour son œuvre malfaisante ; un des comportements habituels du prédateur consistant à isoler sa victime du monde environnant et la soumettant à une surveillance constante qui prendra des formes diverses selon le milieu social, plus ou moins brutales, plus ou moins subtiles.

Témoignages :
« Pourtant, j’avais honte, c’est stupide, honte de quoi ? C’est moi la victime ! Mais honte de m’être laissé faire, d’avoir fait des choses, d’être presque consentante même si à 9 ans je ne savais pas ce que faisais. »
[...]
« Il disait : "Il faut le dire à personne, jamais, c’est notre secret, sinon je vais aller en prison et ça serait de ta faute. Tu ne voudrais pas que Tonton aille en prison ?" J’avais 9 ans la première fois, mais je ne me rappelle plus bien ni de la date ni de l’âge que j’avais exactement. Ca a duré des années jusqu’au jour où je l’ai repoussé mais le mal était fait ! Il a continué jusqu’à ce que j’aie 16 ans. » (Valérie sur http://viol.free.fr/temoignage/t2004_valerie.htm)
« Je voudrais dire à toutes les personnes qui ont vécu des choses similaires et je sais que nous sommes trop nombreuses, qu’il faut parler et même si ce n’est pas devant la justice (souligné par l’auteur)... » (http://viol.free.fr/temoignage/t2001_carole.htm - ce témoignage recèle d’autres mots très durs sur la culpabilité ressentie par la victime qui avait 7 ans à l’époque des faits, 16 au moment du récit en 2001).

Pourquoi ce si fréquent « même si ce n’est pas devant la justice », comme si le recours à ses offices n’avait plus de sens ? Ça pose question, non ?

« Il existe peu de travaux sur le viol des hommes, mais il est important de mentionner que ça existe. Les hommes qui en sont victimes, comme les femmes, hésitent à déposer plainte, à en parler, se sentent coupables alors qu’ils sont les victimes. Le sentiment de culpabilité doit être évacué. » (http://viol.free.fr/temoignage/t2004_RS.htm)

Le sentiment de culpabilité que les victimes révèlent n’est rien d’autre que la prise en compte par elles-mêmes d’une règle archaïque et non-dite de préservation de la famille et de la prééminence du mâle. Nous vivons depuis 4 000 ans, environ, sous l’égide d’une règle qu’aucune loi ne peut encore faire reculer : l’éviction du féminin du champ social et la soumission de l’enfant... Nous nous pensons « civilisés » refusant de voir une telle réalité. Si aucune information, aucune instruction ne vient contrebalancer cette règle taboue, il n’y a aucune chance de voir les mentalités évoluer et les victimes se trouver libérées de ces sentiments troubles et sans objet : honte ou culpabilité d’être violées ou d’avoir été soumises à l’inceste.

Hanz Lefevbre persiste : L’auteur ajoute, dans un commentaire, en réponse à une lectrice : « Mais là ne réside pas la difficulté en matière de poursuite, c’est surtout le fait que les dépôts de plaintes font cruellement défaut, et on en revient au problème fondamental de la honte de la victime, ou encore de la peur qui l’empêche de révéler les faits. Par contre, lorsque les faits sont révélés, je peux vous affirmer que tant la police que la justice mènent à bien leur travail, et je parle en connaissance de cause, la délinquance, au sens large tout autant que la criminalité sexuelle, est mon quotidien professionnel, c’est en ce sens que j’employais la formule "croyez-moi". En matière d’écoute des victimes, de recueil de leur plainte, d’énormes progrès ont été réalisés. En outre, de nombreuses femmes sont aujourd’hui policières ou magistrates, ce qui change considérablement la donne, vous en conviendrez. (Tiens donc, où l’on voit apparaître le féminin ! D’où cela peut-il venir ?)
Le problème fondamental reste le dépôt de plainte, c’est donc le silence qui continue à œuvrer, mais n’y voyez aucun reproche, je mesure entièrement la difficulté pour les victimes de verbaliser, et ensuite de s’exposer à une procédure douloureuse et longue. »

L’auteur, d’après sa courte présentation, « exerce au quotidien dans le champ de la justice pénale, auprès des personnes dites placées sous main de justice et il reconnaît la difficulté pour les victimes à sortir du silence et ensuite de s’exposer à une procédure douloureuse et longue ». On croyait que la justice devait s’appliquer dans des délais raisonnables. Notons que la France est souvent épinglée pour la longueur de ses procédures judiciaires et, dans le domaine qui nous préoccupe ici, rien n’est plus préjudiciable à la victime que de telles lenteurs de procédures, accompagnées, le plus souvent, d’un accès difficile au dossier... Reposons donc la question en inversant les sujets : « Pourquoi de telles lenteurs dans les procédures sur les agressions sexuelles, notamment quand les victimes sont jeunes ou mineures ? »
C’est bien dit : « procédure douloureuse et longue », alors que la justice doit opérer dans des délais raisonnables. Mais, puisque justice et police mènent à bien leur tâche, c’est donc aux victimes que revient la responsabilité du silence. Doit-on ainsi comprendre ces propos allusifs ? Ce silence n’aurait que des causes individuelles, parce que les victimes ne savent pas, parce qu’elles doutent de leur mémoire, etc. Voilà la raison de la culpabilité de tant de victimes, qui rappelle d’ailleurs les paroles de Françoise Dolto dans un entretien avec le magazine Choisir, en novembre 1979 :

Choisir : Quand une fille vient vous voir et qu’elle vous raconte que, dans son enfance, son père a coïté avec elle et qu’elle a ressenti cela comme un viol, que lui répondez-vous ?
Dolto : Elle ne l’a pas ressenti comme un viol. Elle a simplement compris que son père l’aimait et qu’il se consolait avec elle, parce que sa femme ne voulait pas faire l’amour avec lui.
[Plus loin...]
Choisir : D’après vous, il n’y a pas de père vicieux et pervers ?
Dolto : Il suffit que la fille refuse de coucher avec lui, en disant que cela ne se fait pas, pour qu’il la laisse tranquille.
Choisir : Il peut insister ?
Dolto : Pas du tout, parce qu’il sait que l’enfant sait que c’est défendu. Et puis le père incestueux a tout de même peur que sa fille en parle. En général la fille ne dit rien, enfin pas tout de suite.

Depuis plus de trente ans, le mythe de la gamine ou du gamin consentant dure et influence les décisions expertes...
(Dolto a commis d’autres perles du même genre durant sa longue carrière à cheval entre les Évangiles et la psychanalyse.)

Si « nombre de victimes se trouvent dans une situation de terreur qui empêche littéralement le dépôt de plainte », c’est qu’il y a aussi problème du côté de la société, globalement. La victime ne se sent pas assez protégée et elle se méfie, le plus souvent à juste titre. En effet, « l’auteur a souvent une emprise totale sur sa victime qui s’en trouve inhibée » et il sait parfaitement se servir de la mollesse des enquêteurs, de leurs incertitudes et du flottement éthique.

La justice silence

Ces flottements, l’arbitraire des décisions de justice, les traitements divers des instructions et finalement soumis aux aléas locaux constituent la grande vague d’échos qui nous viennent du terrain. Cela nous incline à formuler deux remarques. La première met en évidence le conservatisme des juristes qui procède de facteurs culturels : la valorisation de l’ordre et de la sécurité au détriment du conflit à trancher, conçu comme une perturbation voire une pathologie - beaucoup de victimes en font les frais qui, à trop crier leur souffrance, se voient traiter d’hystériques et sanctionnées comme telles. La norme, les règles, la multiplication des indications réglementaires sont conçues non comme sources de confusion, mais comme nécessaires au maintien de l’équilibre de la société. La famille demeure un des piliers de l’ordre. La composante singulière de l’individu « hurleur » paraît alors bien plus perturbatrice que représentative d’une richesse nécessaire à l’ordre social.

La profusion des règles devient un facteur de sécurité, un garant contre les débordements pathologiques, même s’ils proviennent de victimes. Les variations locales de comportements, les particularismes de situations ne peuvent pas être pris en compte, d’où la deuxième remarque qui tend de plus en plus à se faire entendre : l’isolement du juriste.

En réduisant le droit à une lecture assidue des règles, le juriste s’isole de la sphère sensible du monde et de la matière, voire des sentiments - je ne dis pas de l’émotion, la différence est importante entre sentiment et émotion, distinction largement perdue de vue à l’heure de la suprématie de l’émotionnel et du sensationnel. L’exercice du droit devient une technique qui impose la froide raison face aux débordements alors qu’il ne fait que geler les ferments de l’altérité. L’énoncé de la règle surclasse son application. Nombre de juristes fonctionnent sur ce mode, quand les règles trouvent en elles-mêmes les raisons et les modalités de leur évolution. On assiste ainsi à une forme de prolifération indépendante des règles dont la finalité serait leur auto-accroissement sans fin.
Pas étonnant, donc, que l’exercice du droit - au sens large, de l’inscription d’une plainte à son instruction et au jugement/réparation, de l’inscription du droit dans nos sociétés, du sens de la justice dans les démocraties - ait pris à son compte l’antique règle d’éviction du féminin et de tout ce dont ce dernier serait porteur - dont l’enfant, mais pas seulement - règle qui fut aux sources de nos civilisations conquérantes et dominatrices. Ce ne sont pas quelques magistrates et policières qui changeront ces faits.

S’ils observaient plus concrètement leur propre société, sans doute les juristes français l’auraient mieux comprise, réalisant ainsi que les phénomènes émergents auxquels ils doivent maintenant faire face sont infiniment plus riches que ce à quoi, trop souvent, ils les réduisent.

Lire à ce sujet : Le Droit en procès, sous la dir. de J. Chevallier et D. Loschak (Paris, Puf, 1983, 230 p.)

J’ajouterais, en incise, que ce qui vaut pour le féminin s’applique aussi à l’immigré comme porteur de désordre. Il y a équivalence du féminin à l’étranger et à l’enfant, par un point commun : ce qui dérange l’ordre.

Inventaire et mutation des mentalités

L’enquête constitue un premier pas dans l’inventaire qui reste à faire sur l’ampleur des violences sexuelles faites aux femmes, aux hommes et aux enfants. On souhaiterait un peu plus de différenciation dans le choix des paramètres d’enquête. On ignore tout des violences sexuelles commises sur des enfants - sinon à les enregistrer - et, pour cause, il n’existe, à ce jour, aucune méthodologie cohérente d’investigation, de soutien et de suivi des victimes. Très peu d’études sont parues sur le mode opératoire des prédateurs pédosexuels qui opèrent au sein des familles. On en sait à peine un peu plus sur les crimes de prédateurs en série qui occupent régulièrement la une de l’information à grands coups de déclarations aussi passionnelles qu’inutiles car l’instrumentalisation politique délaisse les victimes. Or, les crimes sexuels en série sont rares (Fourniret, Guy George, Michel Louis...), quant aux délits et crimes sexuels commis par des tiers inconnus, leur pourcentage est moindre par rapport aux crimes et délits commis par des proches (17 %). On sait très peu de choses sur les « tournantes » - certains vont même jusqu’à nier leur existence, sur les crimes sexuels commis lors des fêtes de jeunes adultes et qui concernent donc des très jeunes femmes, voire des adolescentes mineures.

Une enquête sur les prédations sexuelles commises dans le milieu sportif révèle des chiffres consternants. Cette enquête test menée en Aquitaine auprès de 356 sportifs et bientôt étendue sur toute la France révèle qu’un sportif sur trois a subi des violences sexuelles. Sur 356 sportifs âgés de 13 à 23 ans, 32 % pensent ou déclarent avoir été confrontés au moins une fois à une forme de violence sexuelle. (Notons en passant que ces chiffres sont conformes à ceux des enquêtes équivalentes menées au Canada et aux Etats-Unis.)

Sauver l’enfance en danger

L’enquête a révélé le silence omniprésent fait sur ces actes prédateurs – signaler un viol, c’est risquer de voir une carrière sportive prometteuse anéantie – mais également un autre phénomène, celui de la « culpabilité » ou de « l’auto-accusation » qui explique la part importante (40 réponses) de jeunes sportifs qui ne font que « penser » avoir été victimes de violences sexuelles.
On retrouve ces deux constantes : le silence et l’auto-culpabilisation. Si le silence est interprété abondamment, l’auto-culpabilisation ne trouve pas trop d’experts pour en dire quelque chose.

 

Pour que les mentalités évoluent, il faudra d’abord procéder à un inventaire. Une enquête globale vient de rendre des résultats que nous savions déjà vrais. Il reste maintenant à faire l’inventaire des prédations sexuelles subies dans l’enfance, mais pas seulement. Ce n’est que quand nous aurons évalué le coût social des prédations sexuelles que la collectivité réagira car nous sommes dans une économie de marché qui abolit le facteur humain, ne tenant compte que du facteur économique. À moins que dans un pays européen l’enfant d’une célébrité ne soit la victime d’une agression. Ou bien qu’une célébrité ne révèle un jour l’agression dont elle a été victime, soulevant ainsi un tel émoi collectif que la prise de conscience se fera soudaine et atterrante – société de l’émotionnel et du maximalisme. C’est ce qui s’est passé au Canada il y a vingt ans.

Une enquête sommaire avait été initiée en 2002, depuis c’est le désert. Nous pensons que les révélations seront surprenantes tant nous savons, sur le terrain, que les sévices sexuels de l’enfance sont très répandus, et qu’ils ont un coût social gigantesque. Ce n’est qu’à partir de ce devoir d’inventaire qu’il faudra bâtir des stratégies d’informations auprès des politiques, d’abord, du public ensuite : auprès des élèves de collège, dans les universités, auprès des associations de parents d’élèves... Les associations de défense des victimes, même subventionnées, ne peuvent rivaliser face aux inerties sociales ; lesquelles découlent directement de l’impact de vieux mythes fondateurs dont les symboles ne sont plus opérants. Si la loi du pater familias eut son heure nécessaire à l’édification d’une civilisation, les mutations contemporaines nous contraignent à imaginer d’autres symboles vivants protecteurs des ferments de la société : l’interdit de l’inceste, l’interdit de la prédation sexuelle pour protéger l’individu femme ou enfant, l’imprescriptibilité des crimes sexuels en sont parmi bien d’autres.

Protéger la nature et les espèces en voie de disparition... n’est rien s’il n’y a que les yeux hagards d’enfants abusés pour en contempler les beautés.


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27 réactions à cet article    


  • La Taverne des Poètes 19 juin 2008 10:50

    Deux nuances que je ferai :

    Vous écrivez : "un viol peut donc se trouver requalifier en "attouchements sexuels". Ce n’est pas aussi aisé que vous le laissez supposer au lecteur car, lorsqu’il y a eu acte de pénétration -sous quelque forme que ce soit- la qualification de viol est incontournable.

    Sur la culpabilsation de la victime mineure et la remarque que vous exprimez sur une certaine dissuasion à recourir à la justice, je me permets de rappeler que la loi prolonge au-delà de la majorité le délai pour porter plainte. Le législateur a bien manifesté par ce texte la volonté d’encourager la saisine au pénal.

    Pour les personnes qui ne connaissent pas bien le sujet, je recommande la série US "New York unité spéciale" qui donne un bon aperçu des problématiques de la question.

      Lire les 4 réponses ▼ (de Illel Kieser 'l Baz, aude.fievet, undefined)

    • Lisa SION 2 Lisa SION 19 juin 2008 11:05

      "...La hiérarchie policière, soit par volonté, soit par manque de moyens, traite ce genre d’affaire avec une désinvolture coupable..." Avez vous écrit,

      La justice ne peut tirer aucune retombée pécuniaire dans ces actes, contrairement aux vol ou trafic de drogue, qui mettent souvent de grosses sommes d’argent liquide ou de gros stocks d’appareils neufs dans un circuit de revente, après instruction. mais en plus, si vous comptez les personnels utiles au soutien psycologique, aux expertises psychiatriques, et le coût de l’enregistrement des interrogatoires, le rapport est sérieusement déficitaire. Economiquement parlant, ce qui compte avant tout aujourd’hui, le viol coûte à l’institution judiciaire l’équivalent de ce que tout le reste rapporte, et ce, d’autant plus qu’il sont en augmentation. 

      Pour comprendre vraiment les séquelles vécues par les victimes de ce genre de faits, un certain nombre d’artistes reconnus pour leur sensibilité extrème, leurs chanson émouvantes ou leurs textes poignants relatent clairement de ces souffrances. 


      • Kieser 20 juin 2008 15:59

        @Lisa Sion

        Vous dites : "Pour comprendre vraiment les séquelles vécues par les victimes de ce genre de faits, un certain nombre d’artistes reconnus pour leur sensibilité extrème, leurs chanson émouvantes ou leurs textes poignants relatent clairement de ces souffrances."

        Avez-vous des références précises ? Cela m’intéresse !

        Codialement

         


      • bersace bersace 19 juin 2008 11:32

        Ave,

        C’est dommageable également qu’on ne fasse pas le lien entre les violences sexuelles et l’omniprésence de la pornographie. Pourtant, le lien est étroit, en témoigne la récente affaire des deux garçons de 10 12 qui ont violé une petite fille suivant le schéma d’un film porno et qui ont été jusqu’à rediffuser leur explois grâce au téléphone portable.

        Il y a un terrible aveuglement sur le sujet. Tant qu’on ne condamnera pas la pornographie, toutes ces imprécations contre les violences sexuelles seront vaines si ce n’est ridicules.

        Cordialement,

        Étienne.

          Lire les 5 réponses ▼ (de Zalka, Voris : compte fermé, Illel Kieser 'l Baz, Fabien 09)


          • hans lefebvre hans lefebvre 19 juin 2008 14:16

            @ l’auteur,

            Loin de moi l’idée de polémiquer ici sur un sujet particulièrement sensible. Mais, puisuqe vous m’interpellez je me permets de tempérer vos propos. En effet, le suivi au quotidien de personnes condamnées, dont une grande partie appartient au champ de la criminalité sexuelle me permet d’avoir une vision "in vivo" du fonctionnement de la justice dans ce domaine. Force est de constater une écvolution certaine vers une plus grande sévérité de l’institution à l’endroit de ce type d’infracteurs, les normes pénales s’étant considérablement durcies, en réponse à une société qui a indiscutablement levé le tabou quant à ce type de passages à l’acte, dont l’immense majorité se déroule dans l’environnement familial comme l’enquête le confirme. A ce-jour, les délinquants sexuels représentent environ 22% des détenus, soit la catégorie d’infracteurs les plus nombreux. Idem, les quant de peine n’ont eu de cesse d’augmenter, avec un contrôle à l’extèrieur qui n’a de cesse de s’alonger et de se durcir (suivi-socio judiciaire, surveillance judiciaire et rétention de sûreté). Telle est la situation de notre droit positif. Quant à requalifier des faits de viol en attouchements, il faudrait pouvoir produire une étude quantitative et qualitative sèrieuse à l’appui de cette affirmation, d’autant que las associations de victimes oeuvrent aussi dans le sens d’une meilleure reconnaissance des victimes. Mais, et je l’ai déjà précisé, loin de moi de nier les problèmes liés au fonctionnement de notre institution, ses carences et autres problématiques liées à ses moyens matèriels et humains (2,2% de notre budget). Toutefois, comment laisser entendre que la justice serait laxiste dans ce domaine, alors qu’elle n’a jamais autant condamné, et de plus en plus sévèrement, les infracteurs sexuels. Le problème de la révélation des faits reste entier, le poids qui pése sur les victimes est un fardeau qui empêche le pas supplémentaire en maitère de procèdure, mais encore, et je le répète, c’est souvent l’auteur des faits qui impose le silence par le régime de terreur qu’il fait régner ! La justice ne peut agir que sur plainte, comme vous le savez. Ce n’est donc pas à la victime que j’impute la responsabilité, mais essentiellemnt à l’auteur, souvent manipulateur et qui impose sa toute puissance à la victime culpabilisée et fragilisée ! Je crois donc être clair et désormais sans ambiguïté aucune. Si vous oeuvrez dans le soutien des victimes, quant à moi j’exerce un contrôle sur les auteurs, et tente de faire en sorte qu’ils ne récidivent point, dans la mesure du possible.

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            • Kieser 19 juin 2008 15:25

              @hans lefebvre
              Il est étrange que vous preniez pour polémique ce que j’ai annoncé comme élément pour un débat. En tête même de mon article j’ai eu soin de placer : "En prolongement d’un article qui se faisait... "
              De plus, je ne vous interpelle pas mais je reprends certains de vos propos pour y apporter d’autres arguments, différents des vôtres bien sûr.
              Certes, je ne puis accepter le "Croyez-moi" que vous lancez dans un de vos commentaires...
              Par ailleurs vos propos ont toujours été parfaitement clairs et tant mieux si mes dires vous amènent à réagir. C’est ainsi que je comprends un débat.

              Ne déformez pas mes propos, svp, je n’ai jamais dit ni écrit que la justice était laxiste. Mais à ne s’interroger, comme vous le faites, que de manière unilatérale, elle bascule du côté d’une forme de conservatisme sur lequel, il convient d’insister. Que vous le vouliez ou non, le silence des victimes conforte l’odre familial.

               J’ai donc évoqué des raisons globales à cet immense silence, des raisons collectives : celles du rejet du féminin et de ses fruits du champ social. Je parle donc de désinvolture. Oui et nos sociétés ont encore largement tendance à privilégier l’ordre et ce dernier se gange bien souvent par une sorte de négligence à l’égagrd des souffrances d’enfants et d’adolescents. La justice n’est pas seule en cause mais c’est elle qui pourrait servir d’avertisseur au collectif.

              Mon propos ne s’attachait pas à évoquer les victimes qui ne portent pas plainte mais celle qui portent plainte. Dans ce cas, le prédateur n’est pas en cause.

              J’ai évoqué, et vous l’avez fait vous-même, la longueur des procédures et l’on peut parler de parcours de la honte tant les obligations de la victime sont multiples, jusqu’à se voir soumises à une expertise psychiatrique... Pourquoi ? S’agit-il de vérifier leur "crédibilité" ?

              J’ai aussi dit que la justice avait tendance à s’isoler dans une forêt de références techniques, des règles, des lois, des artifices juridiques, si bien que le dialogue se romp avec les personnes qui oeuvrent sur le terrain.

              Notre "polémique" en est un bel exemple.

              Quant à une éventuelle étude qualitative pour ce qui est de la requalification fréquente des faits, elle serait la bienvenue. Rien de tel que les chiffres pour rafraîchir les idées.
              Bien à vous

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            • hans lefebvre hans lefebvre 19 juin 2008 18:54

              @kieser,

              In fine, nos points de vue ne sont pas si éloignés,et nos pratiques professionnelles sont même complémentaires. Lorsque je prends en charge un auteur, je replace toujours la victime au centre de mon intervention. Lorsqu’il y a dénégation, ou plus grave déni (mécanisme de défense), j’essaye, à l’aide de professionnels de dénouer cette état. Que ce soient les psychologues cliniciens ou les psychiatres qui interviennent dans le champ du passage à l’acte en matière de délinquance sexuelle, tout autant que la perspective criminologique qui est de notre champ de compétence, les approchent se complètent et nous essayons d’agir conjointement afin de prévenir, et contenir les infracteurs de ce type.

              Quant à l’aspect polémique, mon propos était de prévenir cette dérive et non de dénoncer dans votre discours une invitation quelconque à pareille tenue, j’avais bien compris votre inviattion au débat constructif.

              Très cordialement.


            • Coquille 20 juin 2008 12:19
              @ hans lefevbre
               
              Vous précisez dans le premier commentaire :
              "loin de moi de nier les problèmes liés au fonctionnement de notre institution, ses carences et autres problématiques liées à ses moyens matèriels et humains"
               
              Euh... ce n’est pas ce que j’avais compris en lisant la dernière fois :
              " Par contre, lorsque les faits sont révélés, je peux vous affirmer que tant la police que la justice mènent à bien leur travail, et je parle en connaissance de cause."

              Plus bas, ma réponse différée pour le développement de mon "croyez-moi" quant à l’existence d’un contraire à cette description.

              Au sujet de votre commentaire cité dans cet article :
              "Le problème fondamental reste le dépôt de plainte, c’est donc le silence qui continue à œuvrer, mais n’y voyez aucun reproche, je mesure entièrement la difficulté pour les victimes de verbaliser, et ensuite de s’exposer à une procédure douloureuse et longue."
              Je me suis demandée, comme Kieser, si vous supposiez par là que la victime et sa malheureuse histoire étaient seules responsables de ce silence.
              Vous répondez que non, c’est l’agresseur qui est en cause. Arrêtez moi si j’interprète... mais en argumentant "c’est souvent l’auteur des faits qui impose le silence par le régime de terreur qu’il fait régner ! La justice ne peut agir que sur plainte, comme vous le savez", vous abondez dans le sens d’une absence de responsabilité collective.
               
              Que la justice ne puisse agir sans dépot de plainte n’enlève rien au fait que la victime sait d’avance qu’elle "s’expose à une procédure longue et douloureuseen choisissant de poursuivre son agresseur. Je m’interroge : la société et le système judiciaire français n’y sont donc pour rien si porter plainte pour violences sexuelles, c’est s’exposer à une procédure longue et douloureuse ? Je pourrais être d’accord si il n’y avait pas de dysfonctionnements significatifs dans la longueur et le déroulement des procédures. Or, vous ne pouvez nier que c’est le cas, à la lecture des témoignages que Kieser et moi-même rapportons. Vous rappelez d’ailleurs en être averti au début de cet échange.
               
              Que la victime en soit précisemment informée ou non avant de décider de porter plainte ne change pas grand chose à son problème. Si les dysfonctionnements et abbérations sont encore fréquents, c’est qu’il y a des raisons à cela : des professionnels encore perclus d’idées reçues rétrogrades (archaique oui), faisant état d’une inquiétante méconnaisse du pb et enclins à une forme de banalisation par leur attitude. Et si cela est encore observé parmi les gens dont c’est le métier d’instruire et juger ces affaires, que dire du reste de la population non victime ? La même, en plus généralisée.
              Dans le silence et le déni, il est assez difficile pour une victime de ne pas reprendre à son compte toutes les inepties culpabilisantes qui circulent sur le sujet... quand la situation a brouillé ses repères. Comment ne pas se sentir honteux dans ce contexte ?
              En sortant du silence, on comprend vite que l’on s’expose à des réactions préjudiciables et blessantes en évoquant son vécu. Elles peuvent émaner de l’entourage proche, intime, de psys. Et l’on s’aperçoit que rares sont les personnes capables d’entendre. Se posent les questions suivantes : Quand choisir d’affronter et lutter contre ces réactions ? Quand choisir de les éviter en esquivant et en taisant des pans parfois entiers de sa vie ? Laquelle des deux positions conduit à plus d’isolement ? Des questions que je me pose quotidiennement. Non que je voudrais pouvoir raconter le détail de mon histoire à tous. Mais j’éprouve souvent le pesant sentiment de devoir vivre dans une sorte de clandestinité.
               
              Comment ne pas supposer que l’on va s’exposer aux mêmes risques face à la justice ? J’aurais aimé voir ma méfiance démentie...
               
              Tout cela ne tient pas seulement aux agresseurs qui soit dit en passant font aussi partie de notre société moderne et "civilisée" . Ils y sont d’ailleurs le plus souvent admirablement intégré et apprécié. 
               
              Voilà mon point de vue, de "l’intérieur".

               

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            • Ayrton 19 juin 2008 15:36

              Les articles de l’ouvrage cité plus haut Le Droit en procès, sous la dir. de J. Chevallier et D. Loschak (Paris, Puf, 1983, 230 p.) sont disponibles à l’adresse suivante :

              www.u-picardie.fr/labo/curapp/revues/page.php

               


              • hans lefebvre hans lefebvre 19 juin 2008 19:00

                Un lien fort intéressant, si toutefois vous n’en aviez pas déjà connaissance, vous y trouverez de nombreux travaux très intéressants, ce sont aussi de nos partenaires :

                http://www.artaas.org/index.php?page=recherche.htm


                • maxim maxim 19 juin 2008 22:21

                  chez nous en France ,on est long à la détente en ce qui concerne les viols ,j’ajouterai surtout lorsque ça se passe en famille ,là où les adultes ont autorité sur les enfants ...

                  à la campagne où tout le monde se connaissait ,il y avait des familles où c’était monnaie courante et les gens ne voulant pas se mêler de la vie de l’autre se taisaient ...il y avait des grossesses et des naissances scabreuses ,et bien souvent c’était le fait de promiscuité dans un milieu défavorisé avec pour toile de fond la misère ,l’alcoolisme ,la déchéance,la mère de famille épuisée par les grossesses se refusait à un mari qui rentrait émêché et violait sa fille ou une nièce ...

                  dans certains milieux bien comme il faut ,les choses étaient plus larvées mais le résultat était le même ,et ça finissait pas transpirer ,mais on ne parlait pas de ces choses là !

                  sans oublier la fille qui se faisait violer un soir de bal ,par tout un tas d’oubliés de l’affection ,et qui la boisson aidant passaient à l’acte ...

                  la réponse si la pauvre allait se plaindre ,c’était " t’avais qu’a pas traîner le soir et aguicher les garçons !"

                  je vous parle d’évènement d’une quarantaine d’années ,et je ne fais que constater que l’on traîne encore des pieds quand il s’agit de ces faits douloureux et sordides !

                   


                  • barbouse, KECK Mickaël barbouse 20 juin 2008 10:14

                    bonjour,

                    le viol c’est la négation du consentement de l’autre par l’usage d’un ascendant physique, psychique, moral.

                    s’inventer un consentement fait moins mal a l’égo et son sentiment d’exister qu’admettre qu’une personne n’a vu en vous qu’un objet d’assouvissement a sa propre pulsion, sans se soucier le moins du monde de votre existence réelle.

                    aussi, dans bien des situations, il n’est pas inutile de comprendre que l’on n’a pas forcément a faire a une réaction réelle d’auto culpabilisation, mais une manière d’assimiler ce qui c’est passé au plus simple,

                    en se redonnant une existence, un rôle, une présence, un sens, une prise, sur un moment subis, un constat d’impuissance, une absence de vision d’une autre solution, d’une autre réaction, d’une autre issue autant pendant la viol qu’aprés seul(e) dans sa réflexion intérieur.

                    choquée, la conscience veut rejeter comme si c’était un mauvais rêve, un mauvais moment a passé, et de l’autre ne peut nier que c’est réel, d’un coté on réagis par l’acceptation d’une forme de fatalité et l’envie d’oublier vite, de l’autre l’envie de crier la réalité entourer de sourd par trop déja préoccupée de leur propre vie.

                    Assimilée dans son identité le fait d’être "victime" ce qui vous fait interagir avec autant de personne jusqu’alors inconnus de vous, qui ne sont là, a qui vous ne parler et qui ne vous écoute, que parce que vous êtes victime, sans changer quoi que ce soi a ce qui s’est passé,

                    ni même en vous garantissant que ça ne recommencera pas avec un autre, faisant de votre viol LA chose qui est arrivée dans votre vie, ça fait devenir l’objet d’une curiosité que l’on peut juger malsaine de son entourage, ça dénie aussi qu’en tant que personne non vous n’êtes pas que ce qu’un violeur a fait de vous en quelque minutes aprés votre vie d’effort pour devenir quelqu’un.

                    porter plainte c’est accépter un moment de défaite dans un rapport de force en allant chercher des armes juridiques pour accépter le combat imposée par (le la les) coupable du viol.

                    gagner ou perdre le procès, l’important c’est de se battre,

                    mais quelle est le meilleur combat ? passé des mois a affichée une identité de victime, ou continuer a fond les projets que l’on a fait avant de subir un viol, comme pour nier jusqu’au bout l’impact et donc l’importance du violeur. Devenir une victime officielle, "réparée" par la justice ?

                    Et on fait comment quand on a pas de père, pas de frères, pas de sentiment de sécurité et que les violeurs on menacée sa mère célibataire, sa soeur, etc.. ? On prend le risque où on prend sur soi ? On protège sa famille insécure en taisant sa propre rencontre avec la violence des rapports de force.

                    Un beau père au mains baladeuse, mais sa mère a l’air tellement amoureuse avec tant besoin de lui. Une belle mère qui a des envies de vigueur entre ses reins et comment réagir avec son père déja bousillé par son premier divorce ou veuvage ? peut etre que si on lui cède une fois, il ou elle se calmera... Zut, j’ai consenti alors il y a pas viol... en faite légalement si, on a céder a un rapport de force imposée, mais qui connais et croi en la loi.

                    voilà une partie de l’ensemble de question que se pose une personne violée avec un peu recul, et a travers elles j’espère que vous mesurez l’absence de réponse collective, efficace et pertinente dans notre modernité.

                    La question du viol dans la france moderne n’est pas une vieillerie déja réglée et banal, parce que même si le crime est organiquement le même que dans les siècles précédent, la manière de le gerer et de l’assimiler dans une vie pour préserver SA vie d’une situation de victime subie, reste a modernisé activement et constamment.

                    amicalement, barbouse.

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                    • Coquille 20 juin 2008 12:10
                      Bonjour,
                       
                      Re-d’accord avec vous Kieser !

                      Il me parait utile d’apporter à ce débat mon témoignage de dépôt de plainte, ainsi que quelques éléments d’autres témoignages que j’ai pu lire sur le sujet.

                      Désolée pour la longueur.

                      ---

                      Sur un forum d’échange entre victimes auquel je participe, l’animatrice a lancé la semaine dernière un sondage sur les conditions de dépôt de plainte. Trois réponses possibles à la question du "comment votre plainte s’est-elle déroulée ?" : 1. le mieux possible. 2. difficilement par manque de connaissance du personnel chargé de vous entendre. 3. difficilement car on vous a volontairement mis des bâtons dans les roues. 14 votes et témoignages pour le moment : six ont voté 1, cinq ont voté 2 et trois ont voté 3. Je prétends pas en faire une statistique mais je trouve l’aperçu instantanné de la semaine assez inquiétant pour le souligner.

                      Parmi les personnes ayant voté 1, trois rapportent des témoignages alarmants sur le déroulement de leur procédure. Une s’est entendue dire dans le hall d’entrée : "je vous sens pas sûre là, il faut être prête, ça va couter de l’argent et du temps alors faut tout me dire maintenant...". Une autre a voté 1 car la déposition s’est bien déroulée, mais l’expert psy de l’instruction l’a démolie : Il a conclu en 20 minutes qu’elle était psychotique en lui assénant des propos choquants et dégradants. Suite à quoi l’affaire a été classée. Elle était suivie et n’a jamais été diagnostiquée comme telle. Plus grave : une psychotique ne peut pas être victime ? Une psychotique ne peut demander justice ? Elle n’a plus de droits ? Enfin une troisième s’est vue ensuite "proposer le choix de la correctionnalisation" par le procureur (la semaine dernière). En cours.

                      Pour ce qui est des autres témoignages : une internaute rapporte qu’elle a porté plainte pour une première agression, accompagnée par sa mère. Cette dernière était hospitalisée au moment de faits. Pour cette raison, l’opj lui a dit qu’elle était responsable, devant sa fille. La victime explique qu’elle a ensuite été abusée par un autre agresseur et n’a jamais osé le dire à qui que ce soit, surtout pas sa mère ! Une autre s’offusque d’avoir été soumises à une expertise psy, et pas son agresseur. Son affaire a été classée sans suite. Elle commente "c’était en pleine affaire Outreau". Elle rapporte que son agresseur a continué à la harceler dans la rue.

                      ---

                      Pour ma part, j’ai voté 2 car il n’y avait qu’une seule réponse possible. J’aurais pu voter 2 et 3. Je peux apporter un témoignage plus détaillé que les précédents, puisqu’il s’agit du mien.
                       
                      Devenue adulte, j’ai porté plainte pour viols sur mineurs de 15 ans (= moins de quinze ans) par une personne de ma famille. A l’accueil du commissariat, j’ai exposé le motif de ma plainte en demandant à déposer auprès de la brigade des mineurs. La policière chargée de l’accueil m’a alors interrogée de façon inutilement détaillée pendant 15 minutes. Dans le hall d’entrée, dénuée du moindre souci de discrétion, elle m’a demandé en boucle : Qui ? Où ? Où habite-t-il maintenant ? Pourquoi n’êtes vous pas venue avant ? Pendant combien de temps ? Comment ?. Pour finalement m’annoncer que la brigade des mineurs était fermée le week end et que je devais revenir le lundi.
                       
                      Je suis revenue le lundi. J’ai cette fois refusé de répondre à nouveau à toutes ces questions. Je m’en suis tenue au motif de ma plainte en expliquant que j’étais déjà venue l’avant veille, et que leur collègue m’avait dit de revenir et de demander à m’adresser à la brigade des mineurs. Cette attitude m’a valu des réfléxions désagréables et 45 minutes d’attente sans que me sois donnée la moindre information. J’ai tenté de me renseigner. Les policières en service à l’accueil m’ont séchement ordonné de me montrer plus calme et plus patiente... puisque je n’avais pas daigné leur en dire davantage ! J’aurais pu partir, cela n’aurait dérangé personne.
                       
                      Un opj a fini par venir me chercher et m’a conduite dans son petit bureau qu’il partage avec une collègue. Celle-ci m’a annoncé : "Ne vous inquiétez pas pour moi ! Des histoires comme ça, j’en entends toute la journée, ça ne va pas m’empêcher de continuer à travailler dans mon coin". L’opj avait le plus grand mal à retranscrire correctement mes propos. Il ne lui est pas venu à l’idée de me faire lire ce qu’il écrivait au fur et à mesure. J’ai donc pris le parti de me pencher au dessus de son bureau pour corriger pendant qu’il écrivait. Et il y avait beaucoup à corriger : je le voyais border, déformer et même écrire des choses que je n’avais pas dites. Un autre de ses collègue entrait toutes les 10 minutes dans le bureau pour lui poser des questions sur d’autres affaires, lui emprunter un stylo, venir prendre un dossier dans le placard. J’interrompais alors mon récit, ce qui semblait agacer "mon" opj : "ne vous en précoccupez pas, continuez". Au bout d’un peu plus d’une heure, il est devenu clair qu’il avait hâte d’en finir et m’a demandé de conclure, arguant qu’il devait en référer au parquet avant midi. Je ne tournais pourtant pas en rond, je débitais assez froidement ma trop longue histoire. Il m’a fallu insister pour essayer de finir avant de relire dans l’urgence la déposition et corriger tout ce qui m’avait échappé pendant. Avant que je ne parte, il a jugé bon de me faire part de sa surprise de me voir "si affectée" par "cette histoire". Devant ma mine déconfite, il a précisé que ça dépendait des victimes et que certaines parvenaient à mieux le surmonter que moi. Merci monsieur !
                       
                      Mon avocat m’a ensuite fait remarqué qu’il avait titré la plainte "agressions sexuelles aggravées". Ma déposition comprend pourtant la description d’actes nommés viols dans le code pénal français. Je suis retournée pour corriger cette qualification, ainsi qu’une faute de frappe déformant radicalement le sens d’un de mes propos. L’opj voulait aussi que je précise ma déposition (incomplète donc...). J’ai été reçue dans un autre bureau où un mis en cause s’expliquait à deux mètres de moi. Il était accusé de violences sur sa fille. C’était un "ancien de la maison" qui tutoyait son "collègue" : "Bon, oui des fois, je lève un peu la main sur elle. Mais bon, je suis comme ça, je suis un mec vif. Tu t’énerves jamais avec tes enfants toi ? Et la voisine ne m’accuse d’actes de maltraitance sur mon chat pendant qu’on y est ?" . Un rien perturbant. Pendant ce temps, je devais répéter à l’opj ce qu’il n’avait pas pris la peine de noter la première fois et répondre à ses questions cliniques sur la descriptions des faits. J’en suis venue à lui dicter mot pour mot la retranscription de mes réponses pour éviter ses erreurs. Le père de famille lisait et commentait les éléments de son dossier, alors que l’opj m’expliquait qu’il n’avait pas le droit de me montrer le rapport de la première expertise psy dont j’avais fait l’objet entre temps.
                       
                      Cela ne veut pas dire que mon affaire sera traitée par dessus la jambe. Mais cela explique pourquoi il n’est pas déraisonnable pour une victime de redouter un dépot de plainte.
                       

                      ---

                       
                      J’ai ainsi pu relever : un manque de moyen, une incompétence et une attitude inappropriée du personnel policier. On peut répondre qu’il n’y a pas assez d’argent pour assurer la formation des agents. J’ai déjà entendu cet argument et je trouve qu’il en dit long sur la nature des mentalités a priori : ainsi donc, une formation spécifique à l’accueil des victimes est nécessaire pour savoir qualifier un viol à la brigade des mineurs ? Pour éviter d’interroger un plaignant dans le hall d’entrée du commissariat ? Pour ne pas dire à une fille que son père a violé que ce dernier s’est excusé et qu’elle va lui gâcher sa vie en le poursuivant ? Pour qu’un expert ne réponde pas à une femme portant plainte contre son frère pour viols que "lui n’appelle pas le président dès qu’il s’engueule avec sa femme" ?
                       
                       ??
                       
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                      • barbouse, KECK Mickaël barbouse 20 juin 2008 14:09

                        bonjour,

                        vous ne prenez pas en compte une autre vérité que rencontre le personnel qui reçoit les plaintes, etc... c’est la diffamation, le mensonge, la calomnie perpétrée par des femmes qui veulent effectivement nuir a un homme, en s’en foutant qu’elle portent aussi préjudice aux vrais violée. ( d’ailleurs a ce niveau chapeau l’absence de solidarité féminine)

                        Sa existe aussi, plus souvent qu’on ne veut le croire, et ça oblige ceux qui s’occupent du dépot de plainte a jauger la motivation, tester le/la plaignante, pour ne pas infliger a un innocent l’aura négative d’un présumé violeur juste parce qu’il s’est faché avec une femme.

                        on a déja vu un dépot de plainte pour viol juste parce qu’une femme ne supportant pas d’être rejetée a voulu "exister" a tout prix dans la vie d’un innocent.

                        amicalement, barbouse.


                      • Kieser 20 juin 2008 15:55

                        @barbouse

                        Vous évoquez ce que l’on nomme le "syndrôme d’aliénation parentale" et, par suite, des fausses allégations destinées à nuire à un des époux. L’artifice est parfois utilisé par les avocats, il l’a été assez souvent dans les années 80, jusqu’à ce que les juges finissent par y mettre un terme. C’est précisément au Tribunal de Bobigny que l’on a commencé à sanctionner des mères qui se servaient de ces arguments pour emporter une pension plus importante ou la garde intégrale des enfants.

                        Sachez aussi que des études récentes faites au Canada on montré que l’usage de fausses allégations est minoritaire. (Mireille Cyr, Marc Tourigny, CRIPCAS - Montréal)

                        Cordialement


                      • Allain Jules Allain Jules 21 juin 2008 12:48

                        Le monde est formidable, vivons seulement comme le disait quelqu’un.


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