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Ces morts de faim qui garantissent l’équilibre idéal du taux de profit

Chez David Ricardo, la population ouvrière se caractérise par ceci qu'elle doit obtenir, en échange d'une certaine quantité de travail - fondatrice de la valeur économique, naturelle, réelle de ce qu'elle produit - un salaire lui permettant d'accéder aux moyens de s'assurer le minimum vital, c'est-à-dire, pour l'essentiel, les produits de l'agriculture.

La production agricole est donc le point d'ancrage, à travers l'alimentation ouvrière, des conditions matérielles de survie des producteurs immédiats des quantités de travail attendues, et de la fixation de la valeur économique, naturelle et réelle irriguant l'ensemble du système économique d'une société capitaliste donnée.

Les spécificités qui résultent, pour l'agriculture, de l'appropriation privée du sol par certains, et de la fertilité différenciée des sols, engendrent, au cœur de cette société, une rente dédoublée : absolue et différentielle.

La rente différentielle - pour ne retenir qu'elle ici - est tirée vers le haut sitôt que la croissance de la population en général contraint à mettre en œuvre l'exploitation de terrains de moins en moins fertiles pour assurer l'alimentation de toutes et de tous. La croissance de la population ouvrière (agricole et industrielle) est d'autant plus importante ici qu'elle est quantitativement dominante et que les salaires qu'elle reçoit doivent lui permettre d'atteindre ce qui lui est nécessaire pour survivre avec cette conséquence imparable que, si la rente différentielle augmente, le salaire doit immédiatement augmenter d'autant... Au détriment de qui ? Sera-ce un simple phénomène de "répartition" ?

La réponse de David Ricardo st sans ambiguïté :
« […] si les salaires augmentaient, parce que les travailleurs sont plus généreusement rémunérés, ou parce qu'il devient difficile de se procurer les biens nécessaires dans lesquels les salaires sont dépensés, il n'y aura pas, sauf dans certains cas, de hausse de prix, mais les profits seront considérablement réduits. » (Idem, page 85.)

La rigueur du phénomène est plus perceptible encore quand le même Ricardo met la rémunération ouvrière en lien avec les objets produits, c'est-à-dire avec ce qui forme la valeur économique, naturelle, réelle, produite :
« Il ne peut y avoir augmentation de la valeur du travail sans diminution des profits. Si le fermier et l'ouvrier agricole se partagent le blé, plus la part revenant à l'ouvrier est grande, moins il en reste pour le fermier. De même, si l'ouvrier et le manufacturier se partagent le drap ou les cotonnades, plus l'ouvrier en reçoit, moins il en reste pour son employeur. » (Idem, page 73.)

Il ne peut donc en aucun cas s'agir d'une répartition, puisqu'il y a une asymétrie criante entre, d'une part, ce travail, seul producteur de la valeur économique, réelle, naturelle, le respect nécessaire mais sans plus de ses conditions naturelles, et donc obligatoires, de survie (physique, psychologique, intellectuelle), et d'autre part les titulaires d'un profit immédiatement intéressés à ce que la consommation des producteurs soit enfermée dans les limites que fixe le système d'exploitation lui-même.

Or, aujourd'hui encore, et comme le rapport annuel de l'OCDE (2009, page 64) s'amuse à nous le dire de façon tout à fait espiègle :
« LE SAVIEZ-VOUS ? Les dépenses alimentaires représentent plus de 50 % du revenu des ménages dans les pays à faible revenu, de sorte que la baisse des prix des produits alimentaires agit directement sur la réduction de la pauvreté et l’atténuation de la faim.  »

C'est effectivement le socle de la valeur économique qui est ainsi fixé en mode capitaliste de production : il dépend très directement d'un minimum vital tout ce qu'il y a de plus réel, en ce qu'il doit se vérifier en permanence à travers le destin tragique de celles et de ceux que la nécessité économique laisse glisser dans la tombe. Voilà qui garantit que le profit mondial est bien à son plus haut niveau possible.

Revenons aux phrases de Thomas Piketty qui nous ont conduits à faire ce très large détour dans le texte même de David Ricardo :
« [Ricardo] est surtout intéressé par le paradoxe logique suivant : à partir du moment où la croissance de la population et de la production se prolonge durablement, la terre tend à devenir de plus en plus rare relativement aux autres biens. La loi de l'offre et de la demande devrait conduire à une hausse continue du prix de la terre et des loyers versés aux propriétaires terriens.  » (Thomas Piketty, op. cit., page 22.)

"Intéressé" peut-être. Mais la rente, en elle-même, n'est pour Ricardo qu'un phénomène de caractère second. Ce qui l'intéresse vraiment, c'est l'impact de cette rente, selon qu'elle monte ou qu'elle baisse, sur le coût de survie de la main-d'oeuvre, et donc sur le niveau des profits qu'il est possible de réaliser à partir de la valeur économique produite par les quantités de travail exploitées. C'est lui qui nous le dit à propos de ses Principes de l'économie politique et de l'impôt :
« L'un des objets de cet ouvrage a été de montrer qu'à chaque baisse de la valeur réelle des biens nécessaires, les salaires diminueront et les profits augmenteront ; en d'autres termes, que sur une valeur annuelle donnée, une plus faible part sera versée à la classe des travailleurs, et une plus forte à ceux qui, par leurs fonds, emploient cette classe. » (David Ricardo, op. cit., page 432.)

Ce qui intéresse vraiment David Ricardo, ce n'est pas une prétendue répartition, c'est la production de la valeur économique ; ce sont les conditions optimales de cette production ; c'est donc la limitation des faux frais de l'exploitation du travail. Dans ce contexte, la rente n'est qu'un empêcheur de tourner en rond... Mais, tout à la fois, elle est hors course. Laissons-le nous le dire :
« Si les salaires diminuent, les profits augmenteront, et non la rente  », et puis : « Que le propriétaire foncier doive renoncer à la totalité de sa rente, les travailleurs n'en bénéficieraient pas pour autant. Qu'il soit possible aux travailleurs d'abandonner la totalité de leurs salaires, le propriétaire foncier n'en tirerait pas avantage. » (Idem, page 424.)

Voilà pour le circuit intérieur de l'exploitation. Mais il faut compter avec ce qui vient troubler ce circuit en raison de la rareté naturelle de la fertilité des sols, et de l'appel d'air qu'offre à la prolifération de la classe ouvrière la suspension partielle de la contrainte qui pèse sur elle de ne pas dépasser trop largement une rémunération limitée à sa seule survie, et à sa reproduction dûment calibrée selon les besoins de l'exploitation. Revenons maintenant à Ricardo et à la question de la rente :
« L'augmentation de la rente et des salaires, et la baisse des profits, sont en général les effets inévitables de la même cause : l'augmentation de la demande de subsistances, l'accroissement de la quantité de travail nécessaire à sa production et le haut prix qui en résulte.  » (Idem, page 424.)

Haut prix qui provient donc d'une croissance de la rente, avec cette conséquence que le salaire devra augmenter d'autant, entraînant une baisse immédiate des profits. Jusqu'où ce processus peut-il s'étendre ? Réponse de David Ricardo :
« Cependant, la hausse du prix des biens nécessaires et l'augmentation des salaires sont limitées ; car dès que les salaires auront épuisé la totalité des recettes du fermier, il n'y aura nécessairement plus d'accumulation  ; car aucun capital ne pourra plus rapporter le moindre profit, aucun travail supplémentaire ne pourra être exigé, et, par conséquent, la population aura atteint son niveau maximal. Avant même d'en arriver là, le faible taux de profit aura condamné toute accumulation, et la presque totalité du produit total du pays - après rémunération des travailleurs - sera aux mains des propriétaires fonciers et des bénéficiaires de la dîme et des impôts. » (Idem, pages 139-140.)

"Après rémunération des travailleurs..." En réalité, de ce côté-ci il y a une autre issue qui dépend tout simplement du rapport de forces existant entre les propriétaires du capital et celles et ceux qui n'ont que leurs bras pour vivre... Le chômage s'installera d'abord, et la famine ensuite, pour toute personne dont le travail ne peut plus être exploité de façon avantageuse par le capital. Ce qui, à nouveau, n'est pas une affaire de "répartition". C'est simplement la conséquence de la condition fondamentale d'existence du mode capitaliste de production : que les travailleurs soient coupés des moyens de produire leur simple survie elle-même. Situation si puissamment fondée dans le système lui-même que l'accaparement de la nature par les propriétaires des terres agricoles leur assure une rémunération "sans cause" : la rente. Sans "cause" autre que la menace de mort que fait peser sur autrui la situation dans laquelle il est de ne pas pouvoir vivre seulement de l'air du temps.

Michel J. Cuny


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15 réactions à cet article    


  • JPCiron JPCiron 16 novembre 2024 09:37

    Certaines écoles d’ économistes voient une finalité de recherche de moralité, ou de bien-être, tandis que d’autres considèrent l’économie comme une’’science naturelle’’. 

    Ainsi, Léon Walras considère que "la valeur d’échange ou la richesse sociale sont des faits naturels, comme les faits de pesanteur, de chaleur, de l’électricité, de la végétation, de la vie, comme tous les faits physiques et physiologiques.’’

    (ref. bouquin Théorie mathématique de la richesse sociale )

    Avec cette analyse, il ne semblerait guère nécessaire de se préoccuper d’une machine qu s’auto-régule naturellement....



      Lire les 10 réponses ▼ (de Michel J. Cuny, Jason, JPCiron)

    • perlseb 16 novembre 2024 17:32

      Ces extraits de Ricardo montrent à quel point les économistes sont des imbéciles (ou des prêtres chargés de faire avaler la pilule de la misère économique). L’économie ne pourra jamais être une science quand on comptera la valeur des biens selon la loi de l’offre et de la demande (qui plus est, dans une unité totalement artificielle : monnaie, or, sel...).

      Car une science ne doit pas se baser sur l’émotion. Hors ce n’est pas la rareté qui détermine le prix d’un bien (dans la loi de l’offre et de la demande), mais la croyance, pour l’acheteur, qu’un produit est rare (émotion).

      Et ce n’est pas pour rien si tout est secret dans nos économies. Personne ne doit savoir la quantité de travail réellement nécessaire à la production des biens qu’on achète, sinon, on pourrait faire le calcul sur tous les produits de combien on se fait avoir par rapport à notre salaire horaire, et, pour la très grande majorité d’entre-nous, ça rendrait les achats inacceptables.

      C’est le but réel de la monnaie, noyer le poisson, permettre la généralisation de l’arnaque dans les échanges en évitant la colère qui devrait lui être associée.

      Pour le chômage et la propriété privée, la société est d’une violence inouïe. Elle protège en effet la propriété futile de celui qui a bien plus que ce qui lui est nécessaire contre le chômeur ou le SDF qui chercherait à travailler pour se nourrir ou se loger : mais il est interdit de travailler librement pour satisfaire ses besoins essentiels quand on ne possède rien. On doit accepter sa misère ou « plaire » à un employeur pour se faire embaucher et être autorisé à travailler dans un lieu qui ne nous appartient pas. Évidemment, si les employeurs sont assez malins et sociopathes pour ne jamais embaucher tout le monde, ils montrent aux travailleurs qu’ils sont en concurrence et qu’il ne faudra pas trop demander au niveau salaire sinon ils prendront quelqu’un d’autre.

      Voilà les 2 piliers de notre économie : l’arnaque dans le commerce rendue indolore avec la monnaie, et l’interdiction du travail libre (pour soi) pour qu’une minorité puisse l’accaparer à son profit avec sa propriété privée. Ce n’est pas un système économique, c’est une voyoucratie.

      On peut toujours construire sur ces 2 inepties, rendre les choses complexes et se croire plus intelligent, ça n’en rendra pas moins les 2 piliers de notre système moins réels : le vol et la soumission.

      Lire la suite ▼

      • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 16 novembre 2024 17:57

        @perlseb
        Belle colère, et tellement justifiée !...

        Effectivement, la valeur d’échange dévore, à grandes bouchées, la si fragile valeur d’usage de nos vies...

        Serait-ce décidément irrémédiable ? Je ne le crois pas, sans quoi je ne viendrais pas essayer, ici, d’ouvrir une vraie discussion... à partir de points d’appui rendus aussi solides que le permet la réflexion humaine quand elle est partagée avec le plus grand sérieux... et parfois à la dimension de quelques siècles...


      • saint louis 16 novembre 2024 20:06

        Un échange entre un cédant et un preneur se fait par un simple accord entre les deux parties.

        Cet échange peut sembler peu ou très avantageux pour d’autres personnes, chaque transaction est arbitraire.

        Seul l’accord des deux parties compte et peut être réalisé par du troc, un paiement et même gracieusement par bénévolat.

        L’objet de l’échange peut être le résultat d’un travail, mais pas forcément.

        Nous avons assistés à la vente d’une simple idée, voire d’un rêve.


        • Jason Jason 17 novembre 2024 12:31

          @saint louis

          Marché pur et parfaitement efficace, acheteur parfaitement informé, transaction toujours parfaitement consentie, vendeur parfaitement et équitablement rétribué, population parfaitement bernée, c’est beau le paradis sur terre !

          Comme on veut pas mourir idiot, je propose de regarder :

          L’exemple sur la santé est extensible à tous les domaines.

          Les Américains George A Akerloff (et Arrow en 1963), A Michael Spence et Joseph E Stiglitz ont reçu conjointement le Prix Nobel d’économie le 11 octobre dernier. L’Académie royale de Suède a voulu récompenser les travaux « sur les marchés avec asymétrie d’information », qui permettent d’envisager comment certains agents détiennent plus d’information que d’autres, et les conséquence de cette situation. Ce concept est souvent utilisé en économie de la santé, que ce soit pour modéliser la relation entre assurance et patient, entre médecin et patient…

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