Ecole privée, impuissance publique
Le triomphe de l'école privée en France, dont le courrier de M. de Labarre incitant les 8300 établissements sous contrat à se faire les caisses de résonance de la position de l'Eglise sur le mariage pour tous est le plus récent symptôme, n'est pourtant pas celui de l'école catholique mais de l'école ségréguée. Un rapport sénatorial de mai 2012 ose enfin remettre cette question dans le champ politique ; mais le politique résiste et la loi de refondation de l'école ne promeut la mixité sociale que par le verbe.
De mémoire de professeur du second degré public, une fois – une seule - la hiérarchie a invité par courrier à prendre un temps avec les élèves pour discuter d'un sujet d'actualité : c'était le 12 septembre 2001. Objet de sidération mondiale, le fait de la veille, devenu instantanément événement, méritait non pas une explication que personne ne pouvait donner, encore moins un débat, mais une sorte de « cellule de crise » où, au moins, chacun pourrait s'exprimer et ne pas en rester au seul choc des images qui tournaient en circuit fermé dans nos téléviseurs.
En adressant un courrier à tous ses établissements pour sonner, d'une manière ou d'une autre, le tocsin dans les 2 millions de jeunes consciences dont elle a la charge, la direction de l'enseignement catholique signifiait-elle que la menace du projet de loi sur le mariage pour tous est pour elle un nouveau 11 septembre ? Difficile de croire à une telle démesure ; c'est donc ailleurs que dans la stricte contestation d'une loi qu'il faut chercher les vrais motifs de ce courrier si original.
Si l'école catholique, dont le directeur M. de Labarre dit qu'il « rêve de la normaliser dans le système éducatif » (RCF, 14 mai 2012), a pourtant saisi l'occasion de se singulariser, c'est qu'elle se sent non pas menacée mais plutôt toute-puissante : elle ouvre des classes, refuse du monde, choisit les élèves qu'elle accueille et ceux qu'elle renvoie, affiche des statistiques de réussite insolentes au brevet, au bac, remplit 90 des 100 premières places des pseudo-classements des lycées, se pique d'innovation pédagogique... Le tout « pour 30 à 40 % moins cher que le public » (ibid) et avec l'onction de puissants relais médiatiques qui, au lieu de demander des explications sur ces chiffres - pourtant extravagants -, se chargent plutôt de rajouter, avec le même doigt mouillé en guise de source, qu'en plus « la situation sociale des familles [dans le choix du privé] joue moins qu'auparavant » (Le Figaro, 10/10/2007). Dans un contexte où le dualisme scolaire semble si vertueux, où la menace de « rallumer la guerre scolaire » sert à tuer dans l'oeuf toute velléité de contrôle d'une somme d'argent public tout de même supérieure à celle donnée au Ministère de la Justice, comment l'école catholique ne se sentirait-elle pas autorisée à organiser les débats qui lui siéent dans ses murs ?
Mieux encore, ce n'est pas dans la crainte mais sans doute dans l'espoir d'une réprimande du Ministre que M. de Labarre a diffusé sa lettre. En effet, fort de l'immunité que lui confère le tabou sur le financement public intégral de l'école privée, il a pu sans aucun risque pour sa chapelle se dresser face au ministre Peillon, se faire le chantre du « caractère propre » (c'est-à-dire catholique) de l'enseignement privé, et donner ainsi à ses employeurs de la Conférence des évêques de France le gage qu'il lutte bien contre le problème identitaire qui les angoisse tous, même si tous ne le disent pas avec la même brutalité que Mgr Cattenoz dans le Monde de l'Education en 2007 : « victime de son succès, l’enseignement catholique a oublié l’essentiel, le Christ et ce qu’il nous dit sur l’homme ».« Le résultat est terrible ». « Nous avons perdu notre âme ».
Or, voilà bien ce qui devrait alarmer plus encore les républicains que les ecclésiastiques : le triomphe de l'école privée n'est pas celui de l'école religieuse mais celui de l'école ségréguée. Toutes les études statistiques*, rendues ces dernières années plus nombreuses par les débats sur la carte scolaire, le montrent : la stagnation du poids relatif du privé cache, notamment au collège, une spécialisation sociale de plus en plus forte de sa clientèle (entre 2002 et 2009, le taux d'utilisation du privé par les catégories très favorisées est passé de 29 % à 32 % pendant que celui des défavorisées passait de 14 à 13 %) et une spécialisation spatiale sur les villes, là où l'hétérogénéité sociale lui livre le plus de candidats aisés au départ du collège de secteur. Chez Mgr Cattenoz à Avignon par exemple, où en moyenne 1 collégien sur 4 est dans le privé, tel collège public est plébiscité et seules 6% des familles du secteur lui échappent, tel autre est déserté par 43 % d'entre elles qui choisissent le privé ; entre ces deux situations extrêmes, ce qui change n'est pas le nombre de catholiques pratiquants dans le quartier - ni celui des jours de grève des professeurs - mais l'hétérogénéité sociale de la zone de recrutement. Quand elle est forte, la présence du privé sert d'échappatoire aux classes non défavorisées et joue comme une véritable machine à fabriquer des ZEP, dans lesquelles l'Etat s'ingénie ensuite - mais en vain – à implanter de coûteuses classes à profil censées maintenir la mixité.
Sur ces points, le récent rapport de la Sénatrice F. Cartron innove en imposant enfin dans le champ politique national le diagnostic « d'un degré de ségrégation scolaire plus fort que le degré de ségrégation résidentielle » et en faisant l'éloge courageux de la mixité sociale comme facteur de réussite scolaire. Plus audacieux encore, elle avance un remède : la modulation du financement de l'enseignement privé en fonction de la proportion d'enfants défavorisés qu'il accueille. Alors pyromane, belliqueuse, Mme la Sénatrice ?
Est-ce rallumer la guerre scolaire que de vouloir mesurer « l'intérêt » de la loi Debré (1959) à l'aune de tous ses effets et pas seulement d'un seul, l'accès gratuit ou presque à la « liberté d'enseignement » pour 17 % des familles ?
Est-ce rallumer la guerre scolaire que de voir un paradoxe à faire financer intégralement par la collectivité un système qui la rend impuissante ? Impuissance des professeurs à surmonter la concentration artificielle des problèmes sociaux dans certains collèges publics ; impuissance des Conseils Généraux, comme celui de Vaucluse en décembre 2012 à Carpentras, à utiliser la sectorisation pour rééquilibrer les établissements publics entre eux, face au chantage des départs dans le privé.
Est-ce rallumer la guerre scolaire de ne voir qu'une imposture dans l'attitude de nombreux médias qui dénoncent l'incapacité du système scolaire français à lutter contre les déterminismes sociaux tout en encensant des établissements dont la vocation première est de garantir aux élites un entre-soi de plus en plus sélectif et in fine leur reproduction ? Souvent thuriféraires du « modèle » finlandais pour ses résultats PISA, pourquoi éludent-ils le fait que dans ce pays l'Etat dissuade l'école privée et que 98 % des élèves partagent le même établissement ?
C'est en disant oeuvrer à l'extinction de la guerre scolaire que Michel Debré déclarait à l'Assemblée le 23 décembre 1959 « l'Etat n'a pas non plus le droit de créer une division nationale profonde par l'organisation artificielle d'un nouvel édifice qui serait, face à l'enseignement public, un concurrent permanent ». Est-ce la rallumer que de se demander si 54 ans plus tard, en toute connaissance de ses effets, M. Debré lui-même voterait encore sa loi ?
Serait-ce rallumer la guerre scolaire que de réaliser les rêves du secrétaire général de l'enseignement catholique : « normaliser » sa clientèle ou le rendre réellement « 30 à 40 % moins cher » pour les contribuables en lui coupant les crédits quand il sabote le service public au lieu d'y participer ?
*Ecole d'économie de Paris 2012, Conseil Général de Vaucluse 2010 et 2012, Rapport au Sénat du 27 mai 2012
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