Un cas de populisme scientifique
Un article récent d’Henri Broch publié dans la revue "Sciences et pseudo-sciences" de juillet 2008 et tout récemment sur le site de l’AFIS évoque le « Prix-Défi international », un prix de 200 000 euros à gagner pour quiconque se prétendant dotée d’un pouvoir particulier « paranormal » en fera la preuve suivant un protocole accepté d’un commun accord. Le prix a été lancé il y a vingt ans et pour l’instant personne ne l’a empoché.
L’article d’Henri Broch critique ensuite durement le milieu de la recherche en parapsychologie. Je n’ai aucun contact ni avec le milieu scientifique ni en particulier avec celui de la parapsychologie. Aussi j’ignore si ces critiques sont justifiées. Toutefois il me semble que la démarche du « Prix-Défi international », elle, mérite d’être critiquée.

Les phénomènes de la parapsychologie
Partons d’un constat qui figure notamment dans le livre d’Henri Broch, co-écrit avec Georges Charpak : "Devenez sorciers, devenez savants". Le constat est le suivant : 55 % de la population croit que la télépathie sera un jour admise comme une réalité par la science. Je suppose (sans avoir les chiffres exacts) qu’un certain nombre considèrent qu’ils en ont fait l’expérience. La perception de ces phénomènes, qu’elle soit réelle ou illusoire, est donc loin d’être marginale.
D’autre part, il me semble que les phénomènes de la parapsychologie n’enfreignent pas a priori les lois physiques et que nos connaissances dans le domaine de l’esprit ne nous permettent pas de les rejeter a priori (sauf sans doute le déplacement d’objets à distance qui est assez invraisemblable). Le phénomène de la conscience tel que nous le vivons tous intérieurement est en lui-même suffisamment extraordinaire et inexplicable pour qu’on admette une relative ignorance dans ce domaine. Par conséquent les phénomènes parapsychologiques ne sont pas a priori dénués de crédibilité et nous ne sommes pas forcés de considérer ces phénomènes comme "surnaturel", donc certainement imaginaires : il se peut qu’ils soient naturels et réels.
Etant donné qu’une proportion importante de la population croit en leur existence et affirme vivre ce type d’expérience, il me semble plutôt normal qu’on s’y intéresse et que l’on soit amené à questionner le réel sur ce sujet de manière scientifique. Il est possible que les recherches dans ce domaine se soient avérées infructueuses, que les chercheurs se soient discrédités par le passé par des fraudes ou par des croyances superstitieuses prenant le pas sur leur esprit rationnel. Il est possible que pour ces raisons ce domaine ne mérite plus aujourd’hui qu’on lui porte un intérêt scientifique. On ne peut qu’admettre toutefois que la démarche consistant à tester l’existence de phénomènes parapsychologiques n’est pas fondamentalement absurde.
La démarche zététique
Que dire maintenant de la démarche consistant à proposer un prix important à quiconque fera la preuve de ses pouvoirs paranormaux ?
Il ne me semble pas que ce soit une approche scientifiquement adéquate au problème. Une démarche honnêtement scientifique serait, il me semble, de partir du postulat que des phénomènes de ce type peuvent ou non exister, de les identifier et de les décrire à partir de témoignages (non pas isolés, mais recoupés) et enfin de tenter de construire un protocole pour tester leur existence ou de mettre en évidence l’illusion qui a lieu. La démarche zététique n’est pas celle-ci, et ce n’est pas la démarche de quelqu’un qui souhaite découvrir la vérité.
Quel physicien penserait sérieusement à lancer un prix pour la découverte du boson de Higg, par exemple ? Ce n’est certainement pas la bonne façon de mettre en évidence l’existence de ce boson, et bien entendu aucun citoyen ne serait capable de relever le défi. Par le simple fait de "parier" 200 000 €, on part du principe que le phénomène n’existe certainement pas au lieu de l’envisager comme possible. Aussi faire preuve d’ouverture d’esprit par ce type de démarche ("Le rêve et l’imagination se trouvent du côté des zététiciens"), c’est se moquer de nous.
Nous pouvons imaginer sans peine que ceux qui essaieront de relever le défi seront majoritairement des "illuminés" en manque de reconnaissance se flattant de posséder un don que personne d’autre ne possède. En dépit de la cordialité des relations qu’Henri Broch affirme avoir eu avec ceux qui se sont présentés à lui, tout ce qui a été prouvé, c’est qu’ils sont des idiots crédules ou bien qu’ils sont incapables de formuler leurs expériences. Quel objectif peut avoir une telle démarche ? J’en vois deux : ouvrir les yeux à toutes ces personnes se croyant dotées d’un don surnaturel, ou bien discréditer toute recherche sur la parapsychologie. Je penche pour le deuxième. En tout cas l’objectif n’est certainement pas scientifique.
Pourquoi ça ne peut pas fonctionner
Pour être franc, cette démarche me choque sur le plan moral. Je la trouve arrogante envers les chercheurs en parapsychologie, condescendante envers les gens qui croient avoir des pouvoirs surnaturels et malhonnête sur le plan scientifique. Elle est à la science ce que le populisme est à la politique. Néanmoins on pourrait dire : qu’importe la démarche, le fait est qu’en dix ans on n’a rien trouvé. Mais puisque je pense que la démarche est mauvaise, je pense naturellement qu’elle ne peut pas donner de bons résultats.
D’abord elle s’attaque à des témoignages pris séparément. Elle suppose qu’un phénomène parapsychologique est une affaire de "don" que possèdent certaines personnes et pas d’autres. Elle ne cherche pas à faire d’étude à grande échelle. Ensuite elle suppose que ces personnes, a priori sans formation scientifique, ont suffisamment de recul et sont les mieux placées pour décrire ce "don" et mettre en place un protocole permettant de le tester, ce qui demande, même en étant assisté par un scientifique, un esprit de synthèse permettant de sélectionner et d’exprimer clairement les éléments qui, dans leur expérience personnelle, pourrait le mieux être soumis à expérience.
Enfin cela suppose qu’un protocole simple est possible pour mettre en évidence des phénomènes qui, à l’évidence, sont teintés de subjectivisme (qu’ils existent ou non) puisqu’ils touchent au domaine de l’esprit, et, s’ils existent, ne sont certainement ni puissants (en tout cas pas de manière permanente), ni systématiques et nécessitent peut-être des conditions particulières pour être reproduits. S’ils étaient aussi évidents que la parole, ça se saurait. Autrement dit, la démarche suppose que mettre en évidence les phénomènes parapsychologiques doit être relativement facile, mais rien ne nous permet de le penser.
La difficulté de mise en œuvre des expériences
Je vais prendre un exemple concret : de nombreuses personnes affirment avoir reçu un message télépathique de proches qui s’avèrent être morts le même jour (ou la même nuit). Comment démontrer que ceci est possible ou non sachant que le phénomène n’est pas systématique, ne peut se produire que "in vivo" et qu’il est hautement subjectif ?
On peut avancer un argument statistique pour montrer que le fait de penser à quelqu’un le jour où il meurt peut très bien arriver par hasard. Mais les personnes ne parlent pas de "penser à cette personne". Elles parlent d’une expérience de contact troublante, inhabituelle, parfois même de la révélation de la mort de l’autre personne. Encore faudrait-il estimer le nombre de fois où de telles expériences troublantes se produisent sans que la personne ne soit morte. A partir de quand une expérience est "troublante" ? Faut-il qu’il y ait cette révélation ? On entre dans la subjectivité. Il faut également évaluer ou éviter les biais psychologiques, comme le fait d’oublier l’expérience si la personne n’est pas morte, d’exagérer le côté "troublant" a posteriori si elle est morte, ou d’avoir simplement inventé l’expérience. En tous les cas, on ne peut pas s’affranchir d’une réelle étude, et l’argument statistique est finalement plutôt un axe de recherche qu’une réfutation.
Mais l’important, c’est bien le constat suivant : les expériences visant à tester l’existence de phénomènes de parapsychologies sont forcément complexes à mettre en œuvre, et pas forcément reproductibles en laboratoire. Ainsi la démarche zététique est pleine de partis pris : le caractère de don surnaturel isolé sur une seule personne des phénomènes qu’elle entend étudier, les capacités de quelqu’un n’ayant a priori aucune formation scientifique de prouver scientifiquement ce don, la facilité et la possibilité même de mise en œuvre d’expériences prouvant le don en question. Il n’est pas surprenant dans ce contexte qu’aucun résultat n’ait été obtenu, mais cela ne prouve rien quant à l’existence ou non des phénomènes.
La zététique contre la parapsychologie ?
Finalement le concept même de zététique pose problème, puisqu’il se distingue des recherches en parapsychologie par le fait qu’il doute de l’existence des phénomènes. La croyance en un phénomène est-elle un prérequis à l’étude de son existence ? Sinon, en quoi la zététique se distingue-t-elle des autres recherches en parapsychologie, et pourquoi les zététiciens ne s’unissent pas à eux pour chercher avec eux, plutôt que contre eux ? Au nom de quoi peuvent-ils affirmer être seuls détenteur de la rationalité ? Cette démarche consistant à proposer un prix pour qui prouvera ses dons paranormaux possède un côté spectaculaire indéniable. Serait-ce un coup médiatique visant à discréditer toute recherche en parapsychologie ?
Peut-être pas : elle peut aussi apparaître comme une démarche de dernier recours et se justifier parce que toutes les autres recherches n’ont rien donné. Elle semble vouloir dire : regardez où nous en sommes rendus pour trouver quelque chose, nous sommes prêts à perdre 200 000 €, c’est dire si ces phénomènes sont certainement tous imaginaires. C’est clairement ce message qu’elle fait passer au grand publique, à mon avis de manière fort consciente. Mais est-ce vraiment le cas ?
Le sujet est-il définitivement clos ? Les recherches sérieuses en parapsychologies ont elle été faites par le passé sans aucun résultat significatif ? Aujourd’hui une recherche sérieuse dans ce domaine a-t-elle le droit de citer dans la communauté scientifique ou est-elle rejetée a priori ? Ont-elles eu ce droit de citer par le passé ? Sinon est-ce justifié ? Est-ce que donc aucune recherche sérieuse ne serait possible en ce domaine ? Pourquoi ce domaine d’étude particulier ne mériterait pas qu’on s’y intéresse ? L’article de l’AFIS cite un problème protocolaire chez J. B. Rhines qui doit dater de plus de cinquante ans (si je ne me trompe pas, l’erreur protocolaire apparaît dans les instructions d’un jeu de carte, non pas dans les rapports d’expérience) et de fraudes. Apparemment ce domaine de recherche s’est discrédité par le passé, ce qui expliquerait ce rejet, mais qu’en est-il aujourd’hui ? A-t-on la même exigence et la même suspicion envers tous les domaines ?
Les études de parapsychologie aujourd’hui
Pour ma part, je me suis un peu renseigné sur internet. J’ai d’abord constaté que certains sites de recherche en parapsychologie n’hésitaient pas à publier des résultats négatifs. Les publications de l’institut métapsychique internationale en France m’ont paru plutôt sérieuses, loin de l’idée qu’on se fait du gourou qui tente de convaincre par le biais de la fascination pour l’occulte, refuse la contradiction de manière irrationnelle et avance des théories fumeuses. Au contraire, ils affirment se détacher explicitement de tout mouvement "occulte". Cependant, je ne suis pas spécialiste. Peut-être suis-je trompé par une démarche visant à donner une image sérieuse à quelque chose qui ne l’est pas ?
Ensuite les articles que j’ai pu trouver sur des sites sceptiques sont beaucoup moins catégoriques que vous ne l’êtes quant aux problèmes de protocoles ou au biais de sélection, en particulier lorsqu’il s’agit des expériences récentes utilisant le protocole Ganzfeld. Il semble que le protocole ait été révisé suite à des critiques de la part de sceptiques, en particulier Ray Hyman, et vérifiés en présence de prestidigitateurs pour éviter toute fraude, mais que les résultats soient restés significatifs. Le sceptique Ray Hyman conclu grosso modo dans un article très intéressant qu’ils sont insuffisants (car il faut plus pour remettre en cause la relativité et la physique quantique (!)) et doivent être maintenant reproduits par d’autres laboratoires, mais ne les remet pas pour autant en question. L’article "Ganzfeld" de Wikipedia en version anglaise offre une bonne synthèse de ces éléments avec les références nécessaires.
Il se pourrait donc que la télépathie soit d’ores et déjà démontrée, mais que ces résultats ne soient simplement pas crédités par la communauté scientifique aujourd’hui pour des raisons historiques ou dogmatiques. En tout cas, le sujet mérite, comme l’affirme d’une certaine manière le sceptique Ray Hyman dans sa conclusion, d’être approfondi. Finalement, je me pose la question suivante : est-ce la démarche des chercheurs qui est rejetée ou bien la communauté scientifique refuse-t-elle simplement d’accorder la moindre crédibilité à une recherche (je ne parle pas de croyance) dans ce domaine ?
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