La réforme en Histoire-géographie au lycée
Depuis plus de 35 ans, nos gouvernants ont décidé, sous couvert de démocratie et d’égalité, de saborder l’enseignement. De réforme en réforme, à droite comme à gauche, on a petit à petit vidé les savoirs de leurs contenus et on a décidé de faire de l’élève l’instigateur de son savoir. La démagogie généralisée et la dictature de la bien-pensance ont fait le reste. Les jeunes générations n’ont presque plus, et tout le monde le sait et le dit, les repères nécessaires à la construction de leur identité. Cette réalité sociétale n’est un mystère pour personne. L’école, dernier rempart des repères, vole à son tour en éclats. Aucune discipline n’est épargnée. La dictature absolue des matières scientifiques (avec les mathématiques comme matière impériale) avait relégué les matières, dites littéraires, au second plan. Qu’importait que nos jeunes sachent écrire un français digne de ce nom, pourvu qu’ils sussent calculer fonctions et dérivées. Les séries C et D assuraient la réussite, non sans un certain mépris à l’égard des séries A et AB (littéraire et économique à l’époque). Tout a été modifié au début des années 1990 avec un double objectif : assurer 80% de réussite au Baccalauréat et redonner aux séries économique et littéraire un semblant de dignité, tout cela grâce au jeu des coefficients (messieurs rassure-vous, on frôle aujourd’hui les 90% de réussite au bac). Vingt ans après, le résultat est là. Des jeunes adultes sachant à peine écrire leur langue maternelle, des faux scientifiques à gogo et des littéraires tout aussi faux. Le contexte économique aidant et le chômage des jeunes en hausse imposèrent à nos dirigeants de garder cette jeunesse le plus longtemps possible sur les bancs de l’école, et bientôt de la Fac, quitte à niveler par le bas et à faire de nos diplômes des parchemins sans grande valeur.
Mais qu’importe, face à cette réalité accablante, on enfonce le clou et on va plus loin. L’Histoire-Géographie, malgré les réformes et les tentatives de simplification, reste une discipline difficile. Après la Philosophie, c’est dans cette matière que l’on trouve les moyennes les plus basses au baccalauréat, et c’est là que le bât blesse. Donc il fallait faire quelque chose pour y mettre un terme. On a d’abord modifié l’examen en essayant de supprimer le contenu des programmes toujours plus allégés au fil des réformes. On a vanté les vertus de l’Histoire thématique. Il allait de soi qu’un élève arrivant en classe de première avait intégré l’ensemble (très léger il faut bien le dire) des quelques connaissances, souvent caricaturales, qu’il avait acquises en classe de troisième. Naïveté ou cynisme ? L’année 2010 a vu la situation se dégrader avec un nouveau programme, infaisable, sans logique chronologique et clairement axé sur une vision européaniste et chrétienne. Le formatage n’est pas loin. Il ne faut surtout pas faire de nos adolescents de futurs adultes à la tête bien faite : seulement de bons citoyens bien soumis et réfléchissant le moins possible. M.Darcos et à sa suite M.Chatel ont osé franchir le Rubicon. Ils ont retiré l’HG en terminale S et avancé le Bac d’HG en 1ère. Tout cela, malgré la mobilisation et l’opposition d’une grande partie des enseignants en HG, dont on sait bien qu’ils ne sont considérés que comme des exécutants. Le résultat est édifiant. Les élèves de 1ère S devront étudier en 4 heures un programme d’histoire allant de 1870 à peu près, au début du troisième millénaire. La géographie est traitée de la même manière. La chronologie et le factuel étant superflus, on va étudier de grands thèmes et donner une vision on ne peut plus manichéenne de l’Histoire du XXème siècle. Quant aux épreuves, elles reprendront les thèmes étudiés et les élèves devront restituer un certain nombre d’idées glanées tout au long de l’année et donc obtenir une note suffisante, c'est-à-dire supérieure à 12/20. Si les professeurs ne se comportent pas bien, ils seront les seuls responsables de la suppression pure et simple de la discipline. Voilà comment on met au pas des soldats rebelles, comment on supprime une partie de la culture, et au passage, comment on supprime des postes d’enseignants en Histoire-géographie : triste magouille comptable.
Nous sommes en train de préparer sans rechigner, des générations d’incultes, manipulées à souhait et au final, dans l’incapacité de se rebeller contre un système qui s’achemine vers de plus en plus d’inégalités. On a bradé l’école et le savoir au nom d’une égalité et d’une démocratisation qui produiront finalement une masse de Français toujours plus individualistes et soucieux de leur bout de propriété et une élite détenant le pouvoir politique, économique et culturel. On se croirait revenus au glorieux temps de l’Absolutisme, mais peut-être encore plus perfidement, la globalisation en prime.
Car il ne faut pas s’y tromper. Si les élèves des séries scientifiques voient l’Histoire devenir optionnelle (avant sa totale disparition), les séries L et ES ne sont pas mieux loties. Non seulement elles auront le même programme que les S en 1ère, mais encore elles ne passeront le bac d’HG qu’en terminale. Et ce, sur un programme plus ou moins bricolé. Quels élèves pourront désormais passer les concours des Grandes écoles, de Sciences Po ou encore accéder à Hypokhâgne ? Les enseignants de ces filières ont du mouron à se faire, car la culture historique de leurs futurs élèves sera on ne peut plus lacunaire.
Jusqu’à présent, il n’y avait que les dictatures qui avaient osé « revisiter » les programmes d’Histoire ou de Philosophie, c'est-à-dire les matières qui éveillent à l’esprit critique et à la connaissance, avec la littérature. Mais l’esprit critique est-il nécessaire ? Assurément pas. La situation faite par le Gouvernement Fillon est peut-être pire que celle concernant le projet de loi sur l’enseignement des bienfaits de la colonisation. Ce dernier avait provoqué une levée de boucliers et avait finalement été retiré par le président de la République, M. Jacques Chirac. Aujourd’hui tout le monde s’exécute sans broncher et courbe l’échine. Etudier dans une même partie, la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide, le tout en 11 heures, ne semble choquer personne, et surtout pas les Inspecteurs d’HG qui, eux aussi, tancent les professeurs qui osent relever la tête. L’enseignement de l’Histoire vit sa Bérézina (mais qui saura encore à quoi fait référence la Bérézina dans quelques années) ? Tous les enseignants doivent se mobiliser et refuser cette mascarade. Si nous ne bougeons pas, nous nous rendons complices de ce massacre à l’état pur. Sommes-nous encore dans une démocratie ? Que signifiera la liberté, ce concept pour lequel tant d’hommes et de femmes sont morts, si nous le limitons à la possession de bien matériels qui nous aliènent un peu plus chaque jour en nous donnant l’illusion du progrès et de la liberté ? La vraie liberté ne réside-t-elle pas, entre autres, dans l’appropriation de connaissances solides et plurielles ?
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