La France, colonie linguistique
Tout récemment, un lecteur, « Gaulois gaulliste », réagissait à mon article « Bye Bye Brooke » en ces termes : « Pseudo, titre et contenu. Vous êtes un vrai colonisé mental ! » Je lui ai donné raison. Il convient en effet de veiller ; car plus généralement, nous sommes sous l’emprise de la colonisation omniprésente d’un mauvais anglais, à laquelle nous participons activement.
Il n’y a plus de résistance à l’invasion de l’anglais. Macron, qui prétend défendre la francophonie, ne rate pourtant pas une occasion de faire des discours en anglais approximatif pour complaire à la jet set (« aréopage d’avions à réaction »). Nous sommes accablés de mots comme management alors que nous avons le mot « direction », maintenance alors que nous avons « entretien », merchandizing qui ne veut rien dire, le ridicule overbooké alors que nous avons « débordé » qui est plus court et plus prononçable, l’atroce implémenter alors qu’on peut dire « appliquer », matcher alors que nous avons « (s’)accorder ». Les slogans même de marques françaises comme Peugeot et Citroën sont systématiquement en anglais parce que nous avons honte de notre langue. Cette tendance est abominablement développée en Île-de-France, particulièrement dans les milieux de l’informatique.
Programmes télé
J’ai voulu étudier un indice accessible au vulgum pecus jusqu’au fin fond de la Creuse : les programmes télé. Liste exhaustive des programmes du 21 avril 2021 sur la TNT. Les titres non-français sont en italiques :
The Resident ; Chicago Med ; L’école de la vie ; Incas(s)ables ; Coupe de France ; réseaux d’enquêtes ; Play ; Replay ; La grande librairie ; C ce soir ; Top Chef ; Top Chef : les grands duels ; Traffic ; An zéro, comment le Luxembourg a disparu ; Tout mais pas ça ; Hier, aujourd’hui et demain ; Les 30 ans du Top 50 (deux fois) ; Demain ; Home ; Maman, j’ai encore raté l’avion ; Maman, j’ai raté l’avion ;(1) Blacklist (deux fois) ; Sugar Man ; Sénat en action ; Le monde de Jamy ; 16 levers de soleil ; Ligne rouge ; 22h max ; L’info du vrai ; Soir info ; Gazon maudit ; Billy Elliot ; En famille ; Zig et Sharko ; New York, section criminelle (deux fois) ; Dans la ligne de mire ; L’équipe du soir ; L’âge de glace 3 – Le temps des dinosaures ; Kaamelott ; Alien Theory ; Dead Files : enquêtes paranormales ; Rénovations XXL ; Programmes de la nuit ; Lanester ; Crimes ; Le 20 h ; Le grand soir ; Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages ; Michel Audiard : Le terminus des prétentieux ; Premier League ; Late Football Club ; Coma : Esprit prisonniers ; Host ; C’était mieux avant ? ; Faites entrer l’accusé.
Je ne traite pas ici l’origine des programmes, largement américaine, notamment au niveau des séries, criminelles de préférence. Je ne traite que l’aspect linguistique. La proportion est grosso modo de 1/5e. Et merci à Audiard d’avoir apporté 12, voire 16 mots français d’un seul coup pour remonter la moyenne ! Certains de ces titres pourraient directement passer en français, qui est souvent leur langue d’origine : « Le résident », « Trafic », « Première ligue », « Hôte ». « XXL » est un système de mesure grossier qui n’est originellement point nôtre.
« Top Chef » est un cas emblématique puisque c’est un retour du français chef qui, en anglais, signifie « chef », de cuisine uniquement, et qui nous revient sous cette acception, affublé d’un nom adjectivé anglais. Tous ces titres en anglais seraient facilement traduisibles, ce que font nos amis québécois : il suffit de lire les fiches Wikipedia des films américains dont eux traduisent systématiquement les titres en français. J’aurai quelque indulgence pour « Top 50 », qui est un cas où la traduction donnerait quelque chose de beaucoup moins pratique que l’anglais (« 50 [chansons] au sommet » ?).
Justement, c’est là notre malheur ; l’anglais est pratique, synthétique. Il a des conjugaisons indigentes hyper faciles. Il peut vous enfiler dix adjectifs avec le nom à la fin alors que nous, nous devons passer par des compléments de nom et que l’usage veut que certaines épithètes soient après le substantif et non avant. C’est d’ailleurs ce qui fait la subtilité et le charme de notre langue : « un certain âge », c’est un peu différent d’« un âge certain », et les pseudo-gaullistes qui prétendent « avoir une certaine idée de la France » n’ont pas une idée certaine de la France. En anglais, tout ce qui n’est pas homme ou femme est au neutre (sous l’influence suédoise, nous finirons par être tous neutralisés). Mais cela se paye d’un manque de subtilité, par exemple quand on vous parle d’un writer aux nom et prénom exotiques dont vous vous apercevez, trop tard, que c’était une auteure, si tant est qu’un indice finisse par vous le montrer.
Collabo
Tout cela, je le sais d’expérience, car je suis un collabo. L’essentiel de mon métier actuel consiste à traduire des livres d’anglais en français. Ce sont souvent des Américains (horreur !), presque aussi souvent des Anglais (plus excusable), éventuellement des Australiens (qui sont des Américains austraux), mais parfois aussi des Irlandais ou des Écossais (là, il y a des liens viscéraux avec la France). Je contribue à la colonisation culturelle de notre beau pays, et de notre francophonie dont les Africains francophones sont les plus ardents défenseurs (hommage soit rendu aux noirs africains, et aux nord-africains arabophones pour l’excellence de leur pratique du français !).
Je tente de racheter mon âme en soignant la qualité de la langue d’arrivée, en tâchant de peaufiner une œuvre où la langue de départ soit autant que possible indétectable. D’ailleurs… pourquoi m’accusé-je, pourquoi bats-je ma coulpe ? Je n’écris que des livres en français ! Autant les quelques-uns dont je suis l’auteur, que les plus nombreux dont je suis le traducteur.
Telle est ma façon de servir le français, que le prince Philip parlait si bien, et S.M. Elizabeth II aussi ; que l’on parlait à la cour de Russie ; que des Italiens, après le Brexit, souhaitent voir redevenir la langue diplomatique de l’Europe(2) ; et dont nous avons honte au point de la dévoyer. Le problème n’est pas d’importer des mots venus de l’étranger, car c’est ainsi que vit et se constitue une langue (la preuve en est qu’il y a très peu de gaulois dans le français actuel), mais d’utiliser des termes ou expressions inutiles et souvent moches qui sont souvent un oreiller de paresse et l’occasion de se faire stupidement mousser au sein d’une supposée élite devenue relativement illettrée.
Le Cavalier blanc
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1- Il le rate encore avant de l’avoir raté une première fois…
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