Euthanasie et présidentielle

Ca y est, c’est fait. Nicolas Sarkozy nous a indiqué il y a quelques jours son penchant vers une légalisation d’une forme d’euthanasie comme ultime recours à la souffrance. Ségolène Royal vient de nous faire la même confidence. Des deux plus gros prétendants, on est ainsi fixé sur l’orientation que la prise en charge de la fin de vie aura la latitude de prendre d’ici peu si l’un ou l’autre atteint son objectif électoral.
Par un curieux raccourci du destin, c’est d’ailleurs le jour où l’abolition de la peine de mort accédait à un statut de principe constitutionnel que Ségolène Royal retrouvait officiellement Nicolas Sarkozy sur le terrain de l’administration d’une mort choisie. Durant des siècles, la peine de mort a été la menace brandie par la société à l’encontre de ceux qu’elle considérait comme porteurs des pires dangers contre son intégrité. En quelques années, l’administration de la mort a finalement basculé vers l’ultime moyen d’honorer la dignité de l’homme souffrant. Etonnant renversement.
Depuis des années, des cohortes de soignants ont pu s’attacher à mettre en évidence le fait que la fin de vie peut être accompagnée, entourée, apaisée, même dans les situations les plus difficiles, sans avoir recours à un abrègement volontaire de la vie. Rien n’y a fait. Les tenants d’un droit d’administrer une mort compassionnelle semblent avoir finalement quasiment atteint leur cible.
Depuis 1986 et les premiers textes définissant et organisant les Soins Palliatifs en France, jusqu’à la récente loi Léonetti de 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie, en particulier au droit au refus d’un acharnement thérapeutique, le paysage a pourtant bien changé. S’est ainsi progressivement formalisé tout un réseau de concepts, de réflexions, d’outils techniques ou organisationnels, d’homme et de femmes, au service d’un regard et d’une volonté de témoigner que, jusqu’au bout de la vie, quiconque demeure le vivant, et non le mourant qu’on avait fait de lui.
Et pourtant, il reste malgré tout des voix pour réclamer que soient résolues les situations de souffrances rebelles à toute tentative de soulagement, et que soit ouverte la possibilité de faire cesser la vie pour que cessent de telles souffrances. Pour souligner que, quelle que soit la bonne volonté et la compétence des soignants de Soins Palliatifs, il leur arrive d’échouer et que la solution de la mort devrait alors devenir légitime.
Comme si l’administration de la mort fournissait une certitude d’efficacité que l’accompagnement proposé par les Soins Palliatifs ne pouvait garantir. Comme si, pour ne s’en tenir qu’au seul niveau de la plus froide et pragmatique technique, la mort était si simple à obtenir que son administration ne souffrait aucune ratée, aucun échec, dans une ambiance feutrée et apaisée. Des statistiques sérieuses ont-elles été établies sur ce point ? Les récits d’exécutions virant au sordide par la maladresse, l’incompétence, l’insuffisance des bourreaux ou de leurs outils, ou simplement par la résistance surprenante et inattendue de la vie, témoignent à eux seuls que les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le souhaiterait.
Mais outre cet aspect bassement matériel, il y a surtout, derrière l’euthanasie, toute une problématique de la transgression, du don de soi, de l’autonomie, de l’ambivalence, de la définition de la dignité et de celle de la souffrance, qui dépasse probablement le cadre des petites phrases et des promesses de campagne électorale.
Il est néanmoins un point sur lequel il peut être utile de pencher l’attention : celle de la place des soignants dans la pratique d’une éventuelle euthanasie légalisée.
Si nous, soignants, avons bien vocation à prodiguer des soins et à prendre soin des patients qui se confient à nous ou qui nous sont confiés, tout en reconnaissant les limites de nos capacités et les limites que la nature impose à la longévité du vivant, c’est-à-dire en refusant tout acharnement déraisonnable ou tout au moins en acceptant de ne pas s’y engager, tout en reconnaissant que nos actions peuvent nous conduire à des choix pouvant mettre la vie du patient en péril, c’est bien le double respect du respect de la vie et du soulagement des souffrances qui guide nos actions. C’est du caractère indissociable de ce double impératif que réside notre nature de soignants. Or c’est à sa division que nous entraînerait toute tentation d’euthanasie.
La question ne se pose néanmoins pas dans les mêmes termes lorsqu’elle est débattue dans un champ social plus large. Que chacun, pour des raisons qui lui sont propres, puisse souhaiter renoncer à l’utilisation de la vie, c’est un fait de simple constatation. Que chacun puisse choisir de ne pas confier ses maux à la médecine, à un soignant, et décider de ne pas avoir recours à des soins à un stade quelconque de l’évolution de son état de santé, c’est encore un fait que nulle loi ne pourrait contraindre. Que la société, pour des raisons qu’elle choisit, puisse décider de ne pas voir le respect de la vie comme un impératif absolu ou d’y définir des dérogations dans certaines circonstances, c’est également un fait de constatation évidente : pour ne prendre qu’un seul exemple, la peine de mort reste en vigueur dans des pays ni foncièrement barbares ni foncièrement anti-démocratiques.
Autrement dit, remettons le débat à sa place, celui d’un choix sociétal dans l’application duquel les soignants ne peuvent être impliqués sous peine de perdre leur nature soignante. Participer au débat et au choix en tant que citoyen, oui, bien sûr. Participer à la mise en pratique d’une telle attitude si elle était adoptée, non, bien sûr. Je ne sais quelle organisation serait mise en place afin de garantir l’application d’une telle décision, mais il semblerait notoirement incohérent qu’un soignant doive y être intégré.
Après tout, à chacun ses responsabilités. S’il est bien compris que l’administration de la mort n’est pas un acte soignant, restera à la puissance publique la charge de définir les dépositaires de cette fonction. De nombreuses solutions sont assez simplement envisageables : création d’une profession d’euthanasieur accrédité voire d’un service spécifique de la fonction publique, délégation aux services de pompes funèbres pour des raisons d’ordre pratique, délégation à la police voire à l’armée dont la maîtrise des instruments d’administration de la mort est d’ors et déjà une des raisons d’être, délégation de mission aux membres de l’Assemblée Nationale, ultimes gardiens de l’esprit d’une loi qu’ils auront adoptée, ... Il ne manque pas, depuis que le monde est monde, de volontaires pour, par idéal ou contre rémunération, passer à l’acte de faire quitter aux autres cette « vallée de larmes ». En trouver quelques uns pour assumer cette fonction officiellement ne devrait finalement guère poser problème.
Mais que les choses soient claires. L’euthanasie n’est pas un acte soignant, et les soignants n’ont rien à y voir. Et vouloir faire peser sur eux son éventuelle application légalisée serait un non-sens, comme de la réserver aux plombiers, aux pompistes, ou aux marchands des quatre saisons.
Reste à savoir s’il ferait bon vivre dans une société ainsi pourvue d’une organisation ad hoc. Mais c’est déjà un autre débat.
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