Le point sur le naufrage du Concordia : la route du navire à partir des informations du Lloyd’s List Intelligence, le fameux « Salut », le débat sur les cartes marines et pour finir une question clé « Des navires aux normes de sécurité signifient-ils des navires sûrs ? ». Pour subtile que soit la nuance, elle se solde par plus de vingt victimes.
Il est surprenant que l'armateur Costa et le juge qui a auditionné le commandant Schettino, affirment que le Concordia n’est jamais passé à moins de 0.28 milles, soit 520 mètres de la côte. Il n’y a aucun rocher à cette distance. Illustration, s'il en est, de la confusion qui entoure cette affaire. En attendant que la route enregistrée sur le VDR (Voyage Data Recorder, la boîte noire) soit rendue publique, voici la route enregistrée par le réseau du Lloyd’s List Intelligence. Cet organisme exploite le plus grand réseau AIS mondial (couverture : 132 pays, chaque jour 61 millions de positions pour 72 000 navires suivis). Lien en fin d'article.
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- Route du Concordia (LLI)
La route, en rouge, suivie par le Concordia, a été mise en regard de celle suivie le 14 Août 2011, pour aller saluer Giglio, lors de « La Notte di San Lorenzo », avec l’autorisation des autorités locales et de la Compagnie Costa. Cette « pratique », n’est donc, ni isolée, ni ignorée des responsables de la Compagnie.
L’impact se situe autour du rocher de La Scole, au Sud du port, que le Concordia a rasé de trop près. Si cette route est confirmée par le VDR (chaque mètre a son importance) se posera le débat autour d’une roche non signalée. Ce sera un point clé du procès, entre les avocats de la défense et les sociétés Hydrographiques. Le UK Hydrographic Office (UKHO) a déjà indiqué, hier que le Concordia n’utilisait pas sa carte, Ref 1999 échelle 1.300 000, incompatible avec une navigation à ras de l’île, mais des cartes italiennes à plus grande échelle. A suivre.
Le commandant a effectué lui-même la manœuvre fatale au Concordia. Ce qui implique qu’il ne dînait pas avec les passagers — malheureusement pour eux. Il a débranché le pilote automatique et pris la barre en manuel, ce qui est normal pour une manœuvre de ce type, ou tout type d’évolution réclamant une grande précision (manœuvres de chenal, rivière, port). Il n’a pas débranché les « systèmes qui signalent les rochers », comme on le lit ici ou là, dans la mesure où ces systèmes n’existent pas. À part les cartes marines, aucun système ne signale le fond à l’avance. C’est un canular digne des « lunettes qui déshabillent les filles », pourtant repris par une certaine presse(en compagnie d’une foule d’autres âneries).
Ensuite le navire a couru sur son erre vers le nord, avant de revenir par la gauche s’échouer à la côte. Manœuvre à l’initiative du commandant, d’un autre, ou de la mer elle-même ?
Les premiers rapports des officiers indiquent que le commandant a immédiatement téléphoné à Costa. Sous l’insistance de ses officiers, il a refusé de donner l’alarme aux autorités de Giglio. Quand celles-ci le contactent, inquiètes, il minimise l’accident et leur affirme qu’il s’agit d’une simple panne électrique et qu’on va réparer. Quand l’officier chargé d’évaluer les dégâts prévient de la salle des machines qu’elle est totalement envahie et que la brèche est trop importante pour espérer rester à flot, le commandant, prostré, nie l’évidence. Les officiers sont contraints de lancer l’évacuation des passagers, contre son avis.
Pour finir, reste donc la question : Des navires aux normes de sécurité signifient-ils des navires sûrs ? Si les principales leçons tirées du drame survenu le vendredi 13 janvier étaient qu’il ne faut pas confier le commandement d’un navire à un « cowboy », ou encore qu’il convient de naviguer à bonne distance des récifs, les victimes du Concordia l’auraient été pour rien.
« Nos navires sont aussi sûrs aujourd'hui qu'ils l'étaient vendredi. » répète inlassablement le président et PDG de Costa Croisières Foschi Pierluigi pour parler d’un naufrage qui « a frappé une société qui a fait de l'éthique et de la sécurité sa mission » (voir lien). « Une erreur humaine, des navires sûrs » martèle la communication de Costa, tentant d’accréditer l’idée du navire « sûr », comme d’autres, cent ans auparavant, avait défendu celle du navire « insubmersible ».
La sécurité en mer englobe les mesures à prendre pour prévenir les accidents — sachant que l’erreur humaine est impossible à éliminer — et celles qui permettent de limiter les conséquences de ces accidents. Monsieur de Lapalisse l’aurait dit mieux que moi : si le Costa Concordia n’avait pas coulé après le choc, il n’y aurait eu aucune victime et les plus débonnaires de ces croisiéristes auraient eu une aventure à raconter à leurs petits-enfants.
La sécurité des navires en mer est régie par l’International Maritime Organization (IMO) qui produit les conventions Safety Of Life At Sea (SOLAS) ratifiées par les Etats.
Un navire est compartimenté (cloisonné), de façon à ce que sa flottabilité et sa stabilité soient maintenues, même en cas de brèche faite à son bordé sous la flottaison — conduisant à un envahissement, un enfoncement excessif, une perte de stabilité. Le nombre de compartiments est calculé pour que le navire qui a un ou plusieurs compartiments envahis reste à flot. Les paquebots actuels comme le Costa Concordia sont ainsi tronçonnés, sous leur flottaison, en une quinzaine de blocs, longs de quinze à vingt mètres, surplombés par un pont qui bloque le passage de l’eau d'un compartiment à l'autre. Pour mémoire, Le Titanic (bien avant SOLAS) possédait déjà 16 compartiments.
Seul problème, avec 70 mètres de brèche, et vraisemblablement trois compartiments envahis… le Concordia a coulé. Après le choc initial, il a embarqué beaucoup d’eau et s’est enfoncé rapidement. Il a coulé droit, (un système automatique de ballastage étant prévu pour rétablir une gite inférieure à 15 degrés, en moins de 15 minutes), mais il a coulé. Regardez la vidéo — en lien — prise depuis un des navires sauveteurs montrant le navire à 22H49 (l’heure 23H58 est annoncée erronée). Il est presque droit (faible gite), posé sur le fond qu’il ne quittera plus, entre 18 et 35 mètres de profondeur (pour un navire qui cale 8,50 mètres), et on constate, à la hauteur du pont embarcations au-dessus de l’eau, qu’il est déjà considérablement enfoncé. Il sombrait. Deux mots pour rappeler une réalité que le débat actuel, abracadabrantesque et passionnel, occulterait presque.
Les règles de calcul du cloisonnement d’un navire sont extrêmement complexes et en constante évolution. On vient de les modifier en 2009, en les rendant, au passage, particulièrement opaques aux personnels navigants censés s’y référer en cas de sinistre. Même en les rendant plus strictes à l’avenir, tous les navires au monde, actuels, en construction, ou en voie de l’être dans les deux trois prochaines années, encourent les mêmes risques que le Concordia.
Voici un exemple de table utilisée pour évaluer la flottabilité d’un navire (il ne s’agit pas du Concordia) en fonction de la longueur de la brèche et du nombre de compartiments envahis. A partir d’une certaine longueur de brèche, le navire coule.
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- Exemple Solas
Au-delà de cet exemple, il est clair qu’avec trois compartiments touchés, ces mastodontes coulent. Le bon sens l’indiquait. Les experts le savaient. Les profanes viennent d’en avoir la preuve et, pour certains, au prix de leur vie. Tout le problème est qu’ils coulent en un temps incompatible avec l’évacuation des milliers de personnes qu’ils emportent. Et quand on dit cela, on ne parle pas du Concordia, mais de tous ses semblables qui n’auront pas forcément la chance de rejoindre la côte. Et d’une réalité sur laquelle les armateurs jettent un voile pudique, préférant se réfugier derrière des normes de sécurité dont l’adaptation se heurte aux contraintes économiques du marché de la croisière de masse.
Aujourd’hui, sans répit, on alimente la machine à s’ahurir. Une avalanche d’informations, confirmées ou non, rumeurs, ragots, vient chaque minute obscurcir un peu plus le scénario de la catastrophe. A tel point qu’on ne sait plus ni qui, ni quoi croire.
Pendant ce temps, Costa martèle que les paquebots actuels sont « sûrs ». Et personne ne pipe mot, trop abasourdi par le formidable tam-tam médiatique qui accompagne ces déclarations. Oui les mammouths des mers sont « hyper-sécurisés ». Et pourtant, ils coulent. Et beaucoup trop vite !
Sources :
Vidéo du navire avec une faible gite à 22H49.
Vidéo : déclarations du Directeur de Costa sur la sécurité de ses paquebots
Site de l’Organisation Maritime Internationale
Sur le site de La Republica, vous trouverez plus de 125 vidéos, dont certaines scènes de panique incroyables et une
vidéo hallucinante, à l'infrarouge, de passagers nageant ou déambulant sur la coque renversée.