Pourquoi la science économique est-elle la seule science à ne pas évoluer et même à régresser ?
En matière d’économie, plus exactement de sciences économiques, au pluriel, car aussi nombreuses que de moyens mis en oeuvre, et même si nous utilisons des moyens modernes, extrêmement modernes même, surtout informatiques, ceci dans le domaine de la production, de la gestion, de la distribution ; en ce qui concerne les « fondamentaux », ce serait plutôt une modernité régressive qu’il conviendrait d’évoquer, car, de ce point de vue, nous sommes revenus aux siècles antérieurs, aux XVIIIe et XIXe siècles !
C’est ainsi que nous sommes revenus au XIXe siècle avec le positivisme scientiste, à la science pour la science, à l’économie pour l’économie, à l’économie pure, au « comment sans le pourquoi », en fait à l’« économisme utilitariste » de John Stuart Mill. Ou encore et plus avant, au XVIIIe siècle, à Adam Smith, à l’égoïsme individuel seul moteur de moteur de l’économie, à la richesse des nations et à la misère des peuples. De nos jours, ce qui revient au même, à la richesse des multinationales, véritable « potentats » à l’intérieur des nations, et surtout celle de leurs propriétaires « majoritaires ». Est-ce réellement cela la modernité économique ?
N’est-ce pas Milton Friedmann, qui vient tout juste de nous quitter, et certainement l’économiste le plus écouté du XXe siècle, monétariste, chantre américain du libre échangisme et du libéralisme économique, de surcroît concepteur du « taux de chômage naturel » (naturellement élevé bien sûr), ou encore de la « précarité économique naturelle » avec les « working poors » des économies anglo-saxonnes ; Milton Friedman qui disait que l’économie doit être une science : « positive » ! Autrement et plus simplement dit : la science économique doit être une science pure et dure, physique, purement physique au prétexte qu’il existe des flux assimilables à la cinétique des gaz : une science qui se regarde technoscientifiquement le nombril ! Lui, également, qui a dit, que depuis Adam Smith nous n’avions rien inventé en économie ; que depuis que le « prophète du libéralisme économique » avait parlé, et parole d’évangile, plus rien ne pouvait plus évoluer en économie. Ne tenir compte que de la parole du « prophète » : n’est-ce pas ce qu’on appelle généralement en termes de croyances religieuses, de l’intégrisme ? Ici, et en l’occurrence : c’est de l’intégrisme économique ! Ainsi est jeté au diable J. M. Keynes et un keynésianisme basé sur une économie de la satisfaction du besoin et de l’adéquation du moyen à ce besoin, et avec lui la macro-économie ou encore l’équilibre général en économie ! Désormais que vive la micro-économie, l’économie vue par le petit bout de la lorgnette, celle de la seule entreprise, de la seule production, de la surproduction, du gaspillage et de l’abus ! Que vive l’économie de la satisfaction du seul moyen, surtout de ses tenants, les seuls propriétaires, et de leur seul aboutissant : le profit !
Toujours pour Milton Friedman, adepte à la fois, ce qui représente une double imposture intellectuelle, de la méthodologie dite du « comment sans le pourquoi » des positivistes et de celle du « comme si que » de l’école économique libérale de Chicago ; pour ce « Nobel d’économie » la pertinence d’un modèle scientifique, en l’occurrence scientifique économique, se juge, non pas sur le réalisme de ses hypothèses, mais sur sa capacité à générer des résultats conformes à la réalité ; mais : de quelle réalité est-il question ? D’une réalité purement économique, « économiste », celle de l’« économie pure » qui se regarde technoscientifiquement le nombril ? De cette économie pure qui n’a que faire de la réalité sociétale et nie la société en tant que telle ? Qu’est-ce c’est réellement que la réalité économique ? Au prétexte qu’il existe des flux de liquidité, des flux de marchandises : est-ce une réalité purement physique assimilable à la science de fluides et à de la physique pure ? Non, la réalité de l’économie est avant tout une « réalité humaine », « métaphysique humaine », « sociétale humaine » car sans société humaine il n’y a pas d’économie possible : pas d’économie réfléchie possible ! En fait pour Milton Friedman et les adeptes des méthodologies du « comment sans le pourquoi » et du « comme si que », il faut le répéter, deux impostures intellectuelles ; peu importe la réalité des choses, celle sociétale, conceptualisons nous-mêmes, théorisons, et faisons comme si le concept théorique était la réalité !
Dans cette modernité régressive, après Milton Friedman et le positivisme, il convient d’évoquer John Stuart Mill, et l’économisme : l’économisme utilitariste ! C’est un dogme, en fait une réduction simpliste du XIXe siècle, qui veut que le fait économique prime celui politique et même sociétal ! Un dogme qui réduit tout simplement la société à un seul aspect : celui économique ; un dogme qui se révèle une véritable négation de la société en tant que telle car elle ne peut, dans son immense complexité, être réduite, même si elles sont importantes, à des opérations purement économiques. C’est ce réductionnisme économique, l’économisme, qui fait que la société est devenue le moyen de l’économie, qui plus est d’une économie essentiellement capitaliste, que la société est au service de cette économie, ceci, afin de satisfaire ses seuls tenants et aboutissants capitalistiques ! Pourtant, et assez logiquement, au plan même de l‘entendement, c’est l’économie, le système économique, qui devrait être un des moyens de la société : l’économie qui devrait être au service de la société et non l’inverse !
L’économie, tout comme d’ailleurs la politique, sont des systèmes de moyens, seulement de moyens, qui comme tels, doivent être au service d’un système de finalité qui lui est supérieur ; un système qui s’appelle : la « société ». Il faut se rendre à l’évidence, avec le « laisser faire » et le « laisser aller », qui sont les mots d’ordre à la fois du libre échangisme et du libéralisme économique, il n’y a plus de « théorie économique », que des pratiques systémiques, qui, quand elles ne se combattent pas, s’ignorent totalement les unes les autres ! La « Théorie de l‘équilibre général », en fait la « macro-économie », la vision d’ensemble de l’économie, a totalement volé en éclat sous les coups de boutoir de la micro-économie ; sous les coups de boutoirs de cette économie vue par le petit bout de la lorgnette, de cette petite économie réduite au seul agent économique entreprise, ceci, en totale négation du tissu ; on peut même dire de la seule entreprise, de ces entrepreneurs qui seraient les seuls bienfaiteurs de l’humanité !
Il faut le crier haut et fort, la science économique moderne n’étudie pas réellement l’économie : elle l’agite ! Elle l’agite en fonction de principes essentiellement scientistes, positivo-rationalo-techno-scientiste, atomistes, individualistes, qui ne tiennent pas compte du tissu économique, mais uniquement de l’agent économique ce qui n’est pas tout à fait la même chose ; ce qui même n’est pas de l’économie ! Ce faisant, la science économique donne un bâton à la société pour se faire battre... un bâton que bêtement celle-ci saisit ! Pourtant, John Stuart Mill, lui-même, grand maître de l’économisme utilitariste, après s’être ravisé et préférer l’« économie politique » à l’économisme, nous a prévenus ! Dans le chapitre VI du livre IV de ses « principes d’économie politique », tout en indiquant les limites du progrès des sociétés industrielles, notamment par la baisse tendancielle du taux de profits, il constate que pour accroître les richesses matérielles les mobiles d’agressivité et de gain, grevés d’un « lourd passif », dégradent les hommes, qu’ils leur ravissent le loisir, la solitude, que l’épanouissement de tout l’homme en chaque homme est desservi par une ruée d’êtres avilis sur une nature humiliée ! Il observe également que l’Occident est en quête de perfectionnement humain et que tout ceci n’est utilisé que faute de mieux, puisse pour autant, conclut-il : « l’humanité choisir l’état stationnaire bien avant que la nécessité l’y contraigne » ; que pour se faire « la société, en vue du mieux être de tous ses membres, pourrait être réorientée et remodelée sans peur, même si elle doit pour cela perdre un peu de ses dynamismes matériels et manifestes » !
Bon nombre de grands économistes « libéraux », nobélisés, ont, à la fin de leur carrière, abjuré leur foi dans le libéralisme économique en se tournant le plus souvent vers une économie dite politique ; une économie politique, qui désormais et « démocratie » oblige, devrait être avant tout sociétale et non purement politique et encore moins purement économique. Extrait du Monde du 29 juin 1989, et concernant les sciences économiques, Maurice Allais, notre seul et unique prix Nobel en sciences économiques, est très critique à la fin de sa carrière. Dans cet article, il dit que : « Ces quarante-cinq dernières années ont été dominées par toute une succession de théories dogmatiques, toujours soutenues avec la même assurance, mais tout à fait contradictoires les unes avec les autres, tout aussi irréalistes, et abandonnées les unes après les autres sous la pression des faits. A l’étude de l’Histoire, à l’analyse approfondie des erreurs passées, on n’a eu que trop tendance à substituer de simples affirmations, trop souvent appuyées par de purs sophismes, sur des modèles mathématiques irréalistes et sur des analyses superficielles des circonstances du moment. »
Maurice Allais continuait : « Faire rentrer dans une même construction l’analyse des phénomènes réels et celle des phénomènes monétaires, associer l’analyse des conditions d’efficacité et celle de la répartition des revenus, relier étroitement l’analyse théorique et l’économie appliquée, rattacher l’économie aux autres sciences humaines : la psychologie, la sociologie et l’histoire, tels ont été constamment mes objectifs. C’est cette préoccupation d’une conception synthétique de tous les phénomènes économiques et sociaux qui constitue le soubassement de toute mon oeuvre, et le lien étroit entre mes travaux d’économie théorique et ceux d’économie appliquée. C’est elle qui explique la profonde unité sous-jacente à tous mes travaux. Dans leur élaboration, la démarche de ma pensée n’a jamais été de partir de la théorie pour aboutir aux faits mais, tout au contraire, d’essayer de dégager des faits la trame explicative sans laquelle ils apparaissent incompréhensibles et échappent à toute action efficace. Mes travaux ont répondu au besoin que j’ai ressenti de comprendre la réalité concrète, et de donner des réponses satisfaisantes aux questions que me suggéraient les obscurités, les contradictions et les lacunes de la littérature (économique) existante. Au début de ma carrière, mon désir de comprendre a été motivé par le désir profond d’agir, par le souci d’influencer l’opinion et la politique ; cependant, progressivement, au cours des années, cette motivation est passée tout à fait au second plan, très loin derrière le désir de comprendre. Mon oeuvre a ainsi représenté pour moi un long effort, souvent pénible, pour me dégager des chemins battus et des conceptions dominantes de mon temps ».
Toujours dans la modernité régressive, voici un extrait du discours fait par Jean Jaurès le 21 novembre 1893 à la Chambre des députés. « Dans l’ordre politique (républicain), la nation est souveraine et elle a brisé toutes les oligarchies du passé ; dans l’ordre économique la nation est soumise à beaucoup de ces oligarchies (...) Oui, par le suffrage universel, par la souveraineté nationale, qui trouve son expression définitive et logique dans la République, vous avez fait de tous les citoyens, y compris les salariés, une assemblée de rois. C’est d’eux, c’est de leur volonté souveraine qu’émanent les lois et le gouvernement : ils révoquent, ils changent leurs mandataires, les législateurs et les ministres ; mais au moment même où le salarié est souverain dans l’ordre politique il est dans l’ordre économique, réduit à une sorte de servage. Oui ! Au moment où il peut chasser les ministres du pouvoir, il est, lui, sans garantie aucune et sans lendemain, chassé de l’atelier. Son travail n’est plus qu’une marchandise que les détenteurs du capital acceptent ou refusent à leur gré... »
Franchement et depuis plus d’un siècle : qu’est-ce qui a réellement changé ? Rien ! En réalité ce discours pourrait toujours être tenu de nos jours sans en changer un seul mot car il est toujours et même de plus en plus d’actualité. Il ne fait aucun doute que les raisons et les conditions qui ont vu émerger le socialisme au XIXe siècle sont de nouveau à l’œuvre ; pour autant : que font les socialistes ? Rien ! Pire ils vantent même l’économisme et ses corollaires que sont le libéralisme et le capitalisme financier : le capital qui se regarde le nombril !
Si le capital est utile à l’économie, et sans aucun doute il l’est, il n’en va pas de même du « capitalisme », qui, usage paroxysmique du capital n’est qu’un dogme : une réduction simpliste ! Intellectuellement, le tout étant plus, même beaucoup plus, que la simple somme de ses parties, on ne peut décemment pas, au XXIe siècle, réduire l’économie au seul capital, à un de ses moyens, pas plus d’ailleurs, qu’au seul agent économie ou à la micro-économie ; l’économie doit être raisonnée en termes d’histologie économique : de tissu économique !
Décidément, et après plus de deux millénaires, et tel qu’évoqué par Maurice Allais, ce sont bel et bien les « sophistes » et même les « cyniques » qui l’emportent ! C’est bien sûr l’économisme, mais aussi l’incurie politique, celle des différents gouvernements, de droite, de gauche ou même du centre, incapables de se sortir de ce concept pourtant tellement réducteur, dogmatique, en fait véritable négation de ce qu’est une société ; tout ceci, qui est à l’origine de toutes nos difficultés ! Il n’y aurait donc qu’une seule cause à tous ces effets indésirables, ceux environnementaux et ceux sociétaux : l’ « économisme dogmatique » ! Il y a là, et il serait intéressant de savoir ce que chacun en pense, une explication qui laisse augurer que nos difficultés pourraient être rapidement et largement atténuées... s’il y avait une réelle volonté politique d’intervenir en la matière.
Pourquoi la science économique serait-elle la seule science à ne pas évoluer, et même, à régresser ? L’économie peut être repensée autrement ; non plus en fonction de la physique mécaniste classique de Descartes et Newton, mais en fonction de la nouvelle physique, la « quantique », bien plus complexe ; en fonction de ses conclusions hautement philosophiques, ainsi que des « acquis intellectuels du XXe siècle » qui en sont largement issus. Il y a là, dans cette nouvelle physique, une autre approche de la réalité, des réalités, de toutes les réalités, bien plus complexe que celle du rationalisme classique tellement simpliste. Il y a là, dans cette nouvelle physique, une véritable révolution copernicienne, une nouvelle compréhension, un nouveau savoir, qui, bientôt, à la vitesse à laquelle nous allons, auront un siècle, mais qui n’auront toujours pas été intégrés ni à notre culture générale ni à notre culture scientifique ou du moins si peu et encore moins à celle économique ! Pourquoi l’ancien savoir fait-il autant de résistance, notamment en ce qui concerne la science économique ? La réponse est simple : ceci tient uniquement aux intérêts essentiellement capitalistes en jeu !
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