Faut-il revenir à la philosophie classique ?
Sous-titre : faut-il conjurer cette époque marquée par les icônes politiques en vue, Sarko, Ségo, etc., ainsi que malmenée par les piètres penseurs en vue, Bruckner, Onfray, etc. ?
Le philosophe Léo Strauss est connu pour avoir tenté un retour vers les Grecs afin de trouver des issues philosophiques à la crise vécue par l’Occident moderne à l’âge industriel. Certes, le mouvement philosophique et politique opéré par la modernité est plus ancien, mais la crise dans laquelle il s’est trouvé impliqué a revêtu des formes inédites, à cause notamment du développement technique jamais atteint, offrant une puissance productive, mécanique et militaire sans précédent. Lorsqu’il publie, en 1964, La cité et l’homme, il admet l’hypothèse que les textes anciens recèlent une vérité « supérieure » à celle que nous croyons posséder. Ce qui est un parti-pris contraire de celui adopté par l’historicisme et le positivisme, doctrines produites par la modernité tardive, celle d’après 1830. Evidemment, Strauss dérange et dénote par son inactualité. Au vu des problèmes engendrés par le XXe siècle, on ne peut que lui consacrer une écoute attentive. Strauss avait-il raison, et si oui, pourquoi alors le monde occidental s’est-il développé en laissant la vérité de côté ? Sans adopter le chemin de Strauss, Michel de Certeau avait à la même époque fait le constat d’une contestation sociale contre des institutions ne disant pas la vérité, envisageant que cette attitude soit vaine, faisant valoir qu’aucune société (moderne) n’avait fonctionné ainsi, tout en supposant qu’à l’avenir, cette réclamation ne puisse plus l’être parce que le monde où nous sommes entrés est radicalement nouveau avec un effacement du langage.
Effectivement, la conjoncture actuelle avec la surmédiatisation et les systèmes de production d’information, doublés de celui des images, appuie l’hypothèse de Certeau tout en rendant encore plus inactuelle la thèse de Strauss. Autrement dit, avons-nous fait un écart de plus par rapport à la compréhension classique ? Platon et Aristote nous sont-ils devenus encore plus lointains, étrangers, pour ne pas dire étranges ? Strauss évoque la transformation de la philosophie politique en idéologie à l’ère des temps modernes, avec l’appui des forces positivistes. Les idéologies sont mortes, mais ce n’est pas pour autant le retour espéré aux racines classiques. L’ère hyper-moderne nous sépare des temps idéologiques qui eux-mêmes sont en rupture avec la philosophie politique moderne (Kojève, auquel Strauss s’opposa, a été témoin et acteur de ce processus), celle-ci s’étant constituée avec des apports liés à la modernité mais en laissant de côté l’aristotélisme et le platonisme (la science a suivi un chemin similaire mais ne compliquons pas). Quarante ans après la parution du livre de Strauss, une évolution s’est produite, avec sans doute un écart supplémentaire (grandissant ou différent par essence ?) par rapport à la pensée classique si l’on observe le développement de la culture et de la politique dans les sociétés. Si l’on scrute les travaux universitaires, on constate la persistance des études classiques mais dans quel esprit ? Enfin, aux Etats-Unis et maintenant en France, on voit se dessiner une fracture entre des travaux savants et leur pénétration dans la vie politique autant que civile, ce phénomène étant lié, selon Umberto Eco, au succès de la démocratie d’opinion. D’où deux questions, l’une sur le type de philosophie produite et/ou nécessaire selon des fins à préciser ; l’autre sur l’exercice de la politique dans les sociétés avancées.
« La dégradation de la philosophie politique en idéologie se révèle de la manière la plus évidente dans le fait que, dans la recherche comme dans l’enseignement, la philosophie politique a été remplacée par l’histoire de la philosophie politique. On peut excuser ce remplacement en le considérant comme une tentative bien intentionnée pour empêcher, ou du moins repousser à plus tard, l’enterrement d’une grande tradition » (La cité et l’homme, p. 75)
« La philosophie (logique, esthétique, éthique) en tant qu’étude du devoir-être ou des normes, se sépara de la science en tant qu’étude de l’être [...] La science sociale et la psychologie, précisément parce qu’elles sont des sciences, ne peuvent entraîner qu’une augmentation encore plus grande de la puissance de l’homme ; elles permettront aux hommes d’agir toujours plus efficacement sur l’homme ; elles apprendront aussi peu à l’homme comment user de son pouvoir sur l’homme ou sur le non-humain que ne le font la physique et la chimie » (p. 74).
« Le succès relatif de la philosophie politique moderne a donné naissance à une espèce de société totalement inconnue aux classiques, une espèce de société à laquelle les principes classiques tels que les classiques les ont élaborés et exposés ne sont pas immédiatement applicables. Nous seuls qui vivons aujourd’hui pouvons trouver une solution aux problèmes d’aujourd’hui. Mais une compréhension adéquate des principes tels que les classiques les ont élaborés est peut-être le point de départ indispensable d’une analyse adéquate, que nous-mêmes devons effectuer... » (p. 81)
« On peut en venir à mettre en doute la prémisse fondamentale de la science sociale d’aujourd’hui - la distinction entre les faits et les valeurs - en prenant simplement garde aux raisons avancées pour la justifier tout comme à ses conséquences. » (p. 81)
Ces quelques lignes extraites de l’introduction de La cité et l’homme ouvrent vers des questionnements irrésolus, essentiels et profonds. Par un étrange paradoxe, la modernisation s’est effectuée alors que la pensée philosophique, politique et sociale s’enrichissait de contenus spécifiques, se déployait avec une architectonique particulière, délaissant une pensée classique qui pourtant, bien qu’inactuelle, pourrait servir de piste de décollage pour conjecturer des questions contemporaines. Strauss s’est intéressé au politique et à la société mais c’est aussi l’ontologie classique qui mérite un détour car l’être de la nature, de l’homme, pas plus que l’être de la politique, ne sont des questions résolues.
Ce qui paraît important, c’est cette distinction des faits et valeurs. Deux questions à traiter. Celle du langage et de la littérature qui, en dépit de cet éloignement dû aux politiques modernistes et aux idéologies, a néanmoins servi de liant entre l’action et le sens éthique. Cette des faits, de la dimension opératoire prise par les sociétés vouée à la puissance, au progrès technique incessant. La puissance devenant une valeur suprême occulte les valeurs de l’âme. Si l’on traite la question dans le contexte de l’éthique d’Aristote, des deux vies jugées convenables, active (politique) et contemplative (philosophique) seul l’active est prônée dans notre système actuel. Avec deux pôles, le productif et la gouvernance, autrement dit, croissance, puissance du profit et puissance des Etats.
On méditera l’effacement du langage, de la littérature, de la conversation, à une époque où la médiation du sens est faite d’images et de communications. Le divorce des faits et des valeurs, des événements et du sens, s’accentue. Le gouffre avec le sens classique de l’existence s’élargit. L’événement et ses représentations médiatiques noient l’accès au sens et la saisie des valeurs. L’écume médiatique trouble la clarté de l’être qui pourtant devait nous être accessible, si l’on en croit les Grecs et leur dernier héritier, Husserl. Les citoyens de notre époque ont besoin de repères, de confiance et de croyance. La vérité qui n’est plus donnée (mais l’a-t-elle été) par la philosophie, la pensée politique, la littérature ou à défaut l’idéologie, sont remplacées par l’icône. D’où le succès de Nicolas et Ségolène. Les gens ont besoin de croire.
La pensée classique reposait sur un ordre des fins naturelles, un sens de l’achèvement accompagnée de tendance droite, éclairée par la raison, naturelle ou divine, néanmoins troublé par les excès et la poursuite non maîtrisée des plaisirs. D’où les tyrannies antiques. Au principe naturaliste d’achèvement et des causes finales s’est substitué le principe de progrès illimité. La technologie est devenue une seconde nature, jamais achevée, comme le sont par ailleurs les désirs, les quêtes de profit, les volontés de puissance (quelques-uns, à l’instar d’un conducteur de motrice constatant qu’elle est lancée à toute allure vers un précipice, tentent d’avertir les passagers et se proposent de freiner le processus). Mais est-ce possible ? Al Gore s’y colle mais ne voit qu’un aspect de la chose. Si les classiques ont quelque chose à nous enseigner, c’est entre autres choses le sens d’action guidée par la valeur et s’il faut tirer quelque caractère de notre monde, c’est outre ses excès (sa démesure), son incapacité à lire, voir et entendre.
Que peuvent nous dire Platon, Aristote, Plotin voire Saint Thomas ? La question mérite un examen, ne serait-ce que parce qu’un certain Michel Onfray, bientôt dans l’actualité, tente de bâillonner l’ontologie pour qu’on entende ses vociférations hédonistes ! Chacun choisit ce qu’il veut entendre. Ici, une « compilation éclairée » de textes relatifs au plaisir, réalisée par mes soins en peu d’heures, mais bâclée et perfectible si on veut comprendre ce sujet et l’actualiser.
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